Skip to main content

Full text of "Jean d'Agrève"

See other formats


w    DE  voouâ 

çjean 
%  à'c4^rètre 


:     ; 

; 

m 

A       i) 


%^ 


ai  ilic 

Pntlïersttg  of  Toronto 

The  Estate  of  the  Late 
Lewi s  Duncan 


^  ^i.^  ^ 


/f 


/u>^^^ 


'fU^ 


t/l^ 


^>^^ 


Jean  d'Agrève 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/jeandagrveOOvog 


yea;?  dlAgrève 


Tar 
le  V'  E.-M,  de  Vogué 

de  P Académie  française 


f 


'Œ^arts 

^N^lson^  Éditeurs 

1S9,    rue    Saint-Jacques 

Lond7-es,  Edimbourg  et  New-York 


A^ 


LIBRARY 

732663 

UNIVERSITY  OF  TORONTO 


1 


Pages 
AUBE   .  .  o  ,  0  ,  .  .  7 

MIDI 69 

SOIR 141 

NUIT 209 


AUBE 

ISEUT. 

Jour  et  Mort  d'un  vol  semblable 

Vont  sur  notre  amour  s'abattre... 

(Tristan  et  Iseut,  Acte  II.) 


AUBE 


Jour  et  ]\Iort  d'un  vol  semblable 

Vont  sur  notre  amoior  s'abattre... 

{Tristan  et  Iseut,  Acte  II.) 

ADMIRABLE  légende!  C'est  grand  dom- 
mage que  ces  beaux  cas  de  passion  ne  se 
produisent  plus  dans  notre  monde  civilisé  ! 

D'un  air  avantageux  et  d'un  ton  catégorique,  de 
l'air  et  du  ton  d'un  homme  qui  a  toisé  l'univers, 
jaugé  le  possible,  remis  chaque  chose  à  sa  place,  le 
petit  baron  laissa  tomber  cette  conclusion  en  posant 
sur  la  cheminée  la  tasse  de  thé  qu'il  achevait  de 
vider.  Et  il  se  fît  dans  le  salon  un  silence  d'acquiesce- 
ment, l'adhésion  résignée  qui  accueille  au  passage 
les  vérités  trop  évidentes  :  aphorismes  sur  l'éléva- 
tion de  la  température,  la  mort  inévitable,  les 
inconvénients  de  la  presse,  la  cherté  croissante  de 
la  vie. 

Ce  salon  est  l'un  des  bureaux  d'esprit  et  de 
sentiment  où  quelques  Parisiens  de  marque  font 
chaque  jour,  entre  cinq  et  sept,  la  cote  des  idées 
41  la 


10  JEAN  D'AGRÈVE 

courantes,  comme  les  agents  de  change  font  à  la 
Bourse,  entre  midi  et  trois,  la  cote  des  valeurs 
demandées.  Les  gens  pressés,  et  tous  le  sont  à 
Paris,  passent  là  quelques  instants,  entre  le  Bois  et 
le  club,  entre  une  course  d'affaires  et  une  corvée 
mondaine,  pour  contrôler,  affiner  et  poinçonner 
dans  ce  milieu  distingué  la  somme  d'aperçus  qu'ils 
ont  recueillie  en  lisant  le  journal  du  matin. 

Les  habitués  de  l'aimable  parlote  venaient  de 
«  s'expliquer  »  abondamment  sur  Tristan  et  Iseut. 
Une  partie  de  la  société  s'était  transportée  à 
Bruxelles,  l'avant-veille,  pour  entendre  au  théâtre 
de  la  Monnaie  le  drame  wagnérien.  D'où  le  sujet 
à  l'ordre  du  jour.  Tout  chauds  de  leurs  impressions, 
les  revenants  de  Belgique  discutaient  l'œuvre 
musicale  et  le  vieux  trésor  de  poésie  qui  en  a 
fourni  le  thème.  Naturellement,  la  conversation 
avait  dévié  sur  les  choses  de  l'amour.  Des  spécia- 
listes, hommes  et  femmes,  avaient  énoncé  quelques 
remarques  ingénieuses  sur  ses  transformations  à 
travers  les  âges  ;  et  le  petit  baron  résumait 
l'opinion  générale  en  classant  parmi  les  phénomènes 
préhistoriques  la  passion  surhumaine  des  amants 
de  Cornouaille. 

—  Oui,  ajouta  tristement  le  romancier  attitré 
du  salon,  nous  ne  pouvons  même  plus  feindre  dans 
nos  hvres  ces  sentiments  dévastateurs  de  la  vie  et 
plus  forts  que  la  mort  :  on  nous  accuserait  d'être 
en  dehors  de  la  réalité,  de  la  sacro-sainte  réahté. 
Heureux  les  vieux  confrères  qui  travaillaient  sur 


AUBE  II 

la   matière    de    Bretagne  !    Dans    mon   prochain 
roman... 

—  Dans  votre  prochain  roman,  mon  pauvre 
ami,  vous  serez  un  peu  plus  essoufflé,  —  interrompit 
cavaUèrement  la  comtesse,  —  et  les  amants  dont 
vous  tirerez  les  ficelles  le  seront  aussi  ! 

Une  personne  sur  le  retour,  qui  dissimulait  son 
âge  et  montrait  plus  volontiers  sa  vaste  lecture, 
y  alla  de  son  darwinisme.  —  Ainsi,  soupira-t-elle, 
la  sélection  aurait  accru  toutes  les  puissances  de 
l'homme,  sauf  la  puissance  décroissante  du  désir  ! 
C'est  triste. 

—  Pardonnez-moi,  madame.  Je  crois  plutôt 
que  l'empire  de  la  loi  morale,  mieux  accepté, 
refrène  aujourd'hui  cette  puissance  monstrueuse 
du  désir.  Ces  explosions  de  l'individuahsme  se 
produisent  encore  dans  les  basses  classes,  sous  la 
forme  de  tragédies  brutales  et  rapides  ;  à  un 
certain  niveau  social,  la  moralité  ambiante  ne  les 
tolère  plus.  En  lui-même  comme  autour  de  lui, 
l'homme  moderne  a  triomphé  des  forces  aveugles 
de  la  nature. 

Ceci  fut  dit  par  un  jeune  homme  grave.  Il 
tenait  l'emploi  des  néo-chrétiens  ;  il  était  venu 
de  la  Suisse  romande  pour  réussir  à  Paris. 

—  Heureusement  qu'il  y  a  Ibsen,  fit  une  des 
croqueuses  de  gâteaux,  très  élégante  sous  des 
bandeaux  signalétiques.  Heureusement  que  l'amour 
défie  encore  le  monde,  au  pôle  Nord  ! 

—  Vas-y  voir  !  murmura  un  membre  du  Petit- 


12  JEAN  D'AGRÈVE 

Club.  Vous  nous  venez  ici  de  chez  le  grand  cou- 
turier, très  bien  ficelées,  ma  foi  !  Vous  ne  pouvez 
raisonnablement  exiger  qu'on  vous  traite  comme 
ces  dames  du  mythe,  vêtues  de  peaux  de  bêtes. 
Et  puis,  on  nous  la  baille  belle  avec  les  histoires 
armoricaines  ;  ça  n'est  peut-être  jamais  arrivé, 
ça  n'arrive  qu'à  l'Opéra,  et  allemand  encore  :  le 
seul  lieu  où  l'on  ait  le  droit  de  nous  raser  avec  ces 
brûle-tou  jours. 

On  échangea  d'autres  observations,  graves  ou 
plaisantes,  profondes  ou  lestes.  Toutes  attestèrent 
la  conviction  découragée  de  ces  messieurs  et  de  ces 
dames  :  il  y  avait  beau  temps  qu'elle  était  perdue, 
la  recette  du  philtre  versé  par  Brangien  dans  la 
coupe  d'Iseut. 

—  Demandez  plutôt  au  sage  Nestor,  dit  le 
membre  du  Petit-Club  en  se  levant  pour  prendre 
congé. 

Qui  ne  connaît  en  Europe  Nestor  du  Plantier, 
diplomate  d'âge  mûr,  oracle  en  disponibihté,  «  le 
dernier  de  la  tradition  »  ,  comme  il  se  nomme  lui- 
même  ?  Redevable  à  un  père  helléniste  de  son  pré- 
nom de  bon  augure,  à  un  oncle  industriel  de  la 
fortune  qui  lui  ouvrit  la  carrière,  il  fut  longtemps 
l'un  des  plus  notoires  dans  ce  petit  compagnonnage 
de  bohémiens  corrects,  perpétuellement  voitures 
de  Pétersbourg  à  Madrid,  de  Washington  à  Pékin, 
avec  quartier  général  à  Paris,  et  qu'on  retrouve 
partout  les  mêmes,  autour  de  la  même  table  de 
whist,   de  la  même  table  à  thé,   courtisant  les 


AUBE  13 

mêmes  femmes,  rédigeant  la  même  dépêche, 
ébruitant  les  mêmes  secrets  d'État  surpris  dans 
les  mêmes  journaux.  Dégoûté,  dit-il,  de  ce  gou- 
vernement, qui  l'a  remercié,  disent  ses  collègues,  il 
est  devenu  l'un  des  meubles  indispensables  du  salon 
où  ses  rhumatismes  ont  pris  retraite.  Il  y  vient, 
assure-t-il,  pour  ne  pas  laisser  rouiller  ses  facultés 
d'observation.  On  les  sent  très  actives  encore  dans 
sa  parole,  où  les  vérités  d'expérience  se  glissent 
sous  le  couvert  du  paradoxe,  dans  ses  yeux  exercés 
à  tout  saisir  et  à  ne  rien  rendre  des  impressions 
curieusement  guettées.  Il  prétend  qu'un  diplomate 
digne  de  ce  nom  doit  se  faire  des  yeux  à  la  ressem- 
blance des  petits  miroirs  accrochés  aux  fenêtres 
des  maisons  hollandaises,  ces  espions  qui  apportent 
dans  la  chambre  tous  les  tableaux  de  la  rue  et  ne 
livrent  à  la  rue  aucune  révélation  sur  l'intérieur 
de  la  chambre.  —  C'est  la  théorie.  Dans  la  pratique, 
ce  chevalier  du  Silence  est  le  plus  indiscret  des 
hommes,  quand  les  femmes  l'en  prient  ;  capable 
de  sacrifier  son  meilleur  ami  à  un  succès  de  causerie 
devant  la  cheminée  ;  bon  camarade,  au  demeurant, 
fort  av'isé,  sérieux  d'esprit  et  de  cœur  lorsque  les 
choses  en  valent  la  peine. 

Interpellé  par  son  jeune  ami,  ce  personnage 
parut  remonter  du  fond  de  quelque  souvenir. 

—  Je  vous  écoute,  dit-il,  je  vous  admire.  Vous 
semblez  croire  qu'aux  temps  fabuleux  du  roi  Mark, 
ou  à  toute  autre  époque  lointaine,  la  passion 
symbolisée  dans  la  légende  de  Tristan  était  un 


14  JEAN  D'AGRÈVE 

accident  normal,  fréquent  ;  et  vous  paraissez  bien 
assurés  que  cet  accident  ne  peut  plus  se  manifester 
chez  un  contribuable  de  la  troisième  république. 
Je  les  retrouve,  ici  comme  partout,  les  deux  sottes 
turlutaines  qui  faussent  tous  nos  jugements,  les 
deux  gangrènes  dont  nous  mourons  depuis  cent 
ans  :  croyance  à  l'égalité  des  hommes,  à  leurs 
mêmes  aptitudes  dans  un  même  temps  ;  croyance 
à  leur  perfectibilité,  ou  du  moins  à  un  changement 
de  l'animal  humain  sous  ic-j  diverses  grimaces 
sociales  qui  ont  modifié  les  visages.  Tenez,  le 
dernier  mot  de  vos  débats  est  dans  l'axiome  émis 
par  Balzac  :  «  Les  grandes  passions  sont  rares 
comme  bs  chefs-d'œuvre.  »  Je  vous  engage  à  le 
méditer.  Un  grand  amour  est  un  chef-d'œuvre 
d'un  certain  ordre,  aussi  irréalisable  pour  le 
commun  des  hommes  que  les  chefs-d'œuvre  de 
peinture  ou  de  poésie,  de  politique  ou  de  guerre. 
A  combien  d'entre  nous  est-il  donné  de  peindre 
le  plafond  de  la  Sixtine,  d'écrire  Phèdre  ou  le 
Misanthrope,  de  gagner  la  bataille  d'Austerlitz, 
de  concevoir  et  d'exécuter  les  desseins  d'un  Riche- 
lieu ou  d'un  Bismarck  ?  Comme  les  élus  du  génie, 
ceux  de  l'amour  absolu  sont  des  exceptions,  tou- 
jours clairsemées  à  travers  les  siècles,  toujours 
improbables  et  toujours  possibles  à  chaque  époque. 
Oh  !  je  sais  bien  que  c'est  là  une  des  vérités  les  plus 
désagréables  à  nos  amours-propres  :  plus  encore 
que  notre  esprit,  notre  cœur  a  la  vanité  de  sa 
force.  Il  se  pipe,  l'imbécile. 


AUBE  15 

Les  chefs-d'œuvre  de  l'amour  sont  rares,  et  il  y 
a  de  grandes  chances  pour  qu'ils  restent  inconnus. 
On  ne  les  fait  pas  pour  la  gloire,  comme  les  autres  ; 
ils  fuient  la  lumière,  dont  ils  meurent.  Le  monde 
distrait  passe  sur  eux  comme  le  voyageur  sur  une 
mine  de  diamants,  sans  les  voir,  ou  sans  les  dis- 
tinguer des  vulgaires  cailloux.  Quand  le  monde 
commence  à  parler  d'un  grand  amour,  méfiez-vous. 
En  cette  matière,  tout  ce  qu'on  expose  est  par  là 
même  éUminé  du  concours  :  puisqu'elle  n'existe 
plus  dès  qu'elle  cesse  de  vivre  pour  soi  seule,  la 
fleur  de  nuit,  la  fleur  de  silence. 

Les  chefs-d'œuvre  de  l'amour  sont  d'autant  plus 
rares  qu'il  y  faut  être  deux.  Croyez-m'en,  mes- 
dames les  Iseuts,  il  n'y  a  pas  un  Tristan  sur  cent 
mille  candidats.  Et  vous,  messieurs  les  Tristans, 
il  n'y  a  pas  une  Iseut  sur...  dirai-je  un  plus  gros 
ou  un  moindre  chiffre  ?  Soyons  galants.  Moi  qui 
vous  parle,  après  une  assez  longue  et  assez  minu- 
tieuse inspection  de  la  planète,  je  n'ai  rencontré 
qu'un  seul  cas  de  l'amour-type.  Je  n'ai  connu  que 
deux  êtres  dévoués  à  leur  funeste  bonheur  par  une 
prédestination  évidente.  Seuls  ils  m'ont  donné  la 
vision  quasi  réelle  d'une  puissance  de  la  nature, 
substituant  son  arrêt  aux  caprices  qui  forment 
habituellement  ces  sortes  de  liens.  Je  pensais  à 
eux,  avant-hier,  je  croyais  entendre  leur  voix  dans 
la  musique  de  Wagner.  Le  gueux  !  Il  est  cause  que 
vous  m'avez  traîné  jusqu'au  fond  du  Brabant,  moi 
qui  ne  bouge  plus,  et  que  j'ai  fait  un  exécrable 


i6  JEAN  D'AGRÈVE 

dîner,  hors  de  mon  régime,  talonné  par  votre  peur 
de  manquer  l'ouverture.  N'importe,  je  lui  par- 
donne ;  car  il  n'y  a  pas  à  dire,  c'est  un  fier  remueur 
des  océans  qui  dorment  en  nous,  ce  poseur  insup- 
portable dont  j'ai  tant  ri  jadis,  à  Munich,  quand 
il  nous  recevait  avec  sa  robe  de  chambre  jaune.  Je 
lui  pardonne  :  il  a  orchestré  le  cri  que  je  ne  puis 
oublier,  ni  confondre  avec  un  autre,  l'ayant  entendu 
une  fois. 

—  Oh  1  contez-nous  cela,  mon  cher  ministre, 
contez-nous  cela  l 

Les  femmes  se  rapprochèrent,  avec  des  mouve- 
ments de  chattes  qui  ont  flairé  un  bol  de  lait. 

—  Allons  !  bon  !  murmura  le  membre  du  Petit- 
Club  en  se  rasseyant  d'un  air  résigné,  —  il  va  nous 
placer  une  de  ses  bonnes  fortunes  exotiques  ! 

—  Non,  mon  cher  monsieur.  Dans  l'ancienne 
carrière,  nous  aimions  comme  nous  faisions  toute 
chose,  avec  correction  et  discrétion  :  ce  qui  exclut 
le  chef-d'œuvre.  Il  ne  s'agit  pas  de  votre  serviteur 
indigne,  mais  d'un  sien  ami,  d'un  homme  qui  fut 
de  mes  meilleurs  amis.  Raison  suffisante  pour  que 
je  ne  satisfasse  pas  la  curiosité  de  ces  dames. 

Ces  dames  insistèrent,  jurant  qu'elles  met- 
traient en  quarantaine  leur  cher  ministre  s'il  ne 
sortait  pas  son  histoire. 

—  Mais  elle  vous  intéresserait  moins  que  vous 
ne  croyez  !  Vous  n'y  trouveriez  même  pas  un  petit 
potin  à  colporter  !  Ces  pauvres  amants  sont  morts 
et    oubliés    depuis   longtemps.    Je    parierais   que 


AUBE  17 

personne  ici  ne  les  a  connus.  Voj^ons,  quelqu'un  se 
souvient-il  d'un  brillant  officier  de  marine  qui  fit 
beaucoup  parler  de  lui  quand  il  disparut  de  la 
scène  parisienne,  il  y  a  de  cela  près  de  quinze  ans, 
et  d'une  femme  de  la  société  dont  le  nom  fut 
murmuré  à  cette  occasion  ? 

—  La  bonne  plaisanterie  !  Vous  pensez  donc 
que  nous  n'avons  rien  à  faire  ?  Qui  se  sou\dent  à 
Paris  des  morts  d'ij  y  a  quinze  ans  ?  Mais  ceci 
inême  doit  lever  vos  scrupules  :  il  n'y  aura  pas 
plus  d'indiscrétion  qu'à  nous  raconter  les  amours 
des  momies  de  Thèbes. 

—  Pour  vous.  Pour  moi,  j'hésite  comme  devant 
une  profanation... 

—  J'ai  failli  attendre  !  s'écria  la  comtesse. 
Allons,  finissez-en,  déballez  vos  cadavres,  sinon  je 
vous  bannis  pour  un  mois  de  ma  table  et  de  ma 
loge.  —  Et  elle  menaça  du  regard  son  vieux 
sigisbée,  sachant  bien  qu'il  ne  refusait  jamais  rien 
à  ses  caprices  tyranniques. 

—  Vous  le  voulez  toutes  ?  Je  capitule.  Voici 
mes  conditions.  Notre  douce  hôtesse  nous  réunira 
après-demain  à  diner.  Il  y  aura  de  la  pintade  aux 
céleris,  mon  faible.  Je  m'exécuterai  ensuite.  Je 
modifierai  quelques  noms,  quelques  circonstances, 
pour  dérouter  votre  malignité.  Et  notre  romancier 
sera  exclu  ce  soir-là  :  le  traître  ne  manquerait  pas 
de  me  piller  sans  pudeur. 

L'accusé  protesta  avec  énergie.  Lui,  qui  ne 
portait  même  pas  un  carnet  dans  le  monde  ! 


i8  JEAN  D'AGRÈVE 

—  Au  fait,  j'ai  tort,  et  je  ne  crains  rien.  Mon 
histoire  est  si  simple,  si  monotone,  qu'à  la  repro- 
duire vous  perdriez  votre  renom  d'habile  homme  ; 
elle  ne  serait  pas  de  vente.  Votre  cHentèle  ne  se 
divertit  guère  à  regarder  couler  de  l'eau  profonde  : 
il  lui  faut  des  cascades.  Donc,  à  jeudi  soir  :  j'appor- 
terai mes  documents,  vous  jugerez  sur  pièces.  Je 
ne  sais  pas  inventer  ;  et  si  même  j'avais  ce  don, 
j'en  serais  découragé  par  tout  ce  que  j'ai  vu.  La 
vie  m'a  montré  en  tout  genre  des  réahtés  qui 
passent  les  inventions  des  plus  fertiles  drama- 
turges. 

M.  du  Plantier  tint  parole,  le  surlendemain.  Il 
tira  d'un  portefeuille  une  hasse  de  lettres  et  des 
cahiers  couverts  d'une  écriture  serrée. 

—  Vous  saurez  tout  à  l'heure  comment  ces 
papiers  sont  venus  dans  mes  mains.  Permettez-moi 
un  court  préambule  pour  vous  en  donner  la  clef. 
Je  laisserai  ensuite  mon  ami  raconter  ce  qu'il  a 
voulu  mettre  là  de  son  cœur,  ce  qu'il  n'a  révélé  à 
personne.  J'ai  soupçonné  l'événement  qui  a  boule- 
versé sa  vie  :  jamais  il  ne  m'en  a  fait  confidence  ; 
à  moi,  ni  à  nul  autre  homme,  j'en  suis  certain.  Sa 
tombe  seule  a  parlé. 

J'avais  connu  Jean  d'Agrève  sur  les  bancs  du 
collège  Sainte-Barbe,  où  nous  fîmes  nos  études 
ensemble.  Je  le  retrouvai  plus  tard  enseigne  à  bord 
du  Château-Renault,  le  stationnaire  que  notre 
division  du  Levant   détachait  au  Pirée  ;    j'étais 


AUBE  19 

moi-même  alors  secrétaire  à  la  légation  d'Athènes. 
Notre  liaison  d'enfance  se  ressen-a  à  cette  époque  ; 
elle  a  persisté,  solide  et  confiante,  jusqu'à  la  dispa- 
rition de  Jean. 

Je  le  revois  encore  dans  la  division  des  petits, 
à  Sainte-Barbe,  ce  nouveau  qui  avait  attiré  sur 
sa  tête  toute  la  hargne  flottante  dans  une  cour  de 
collège.  Il  apportait  à  la  vie  commune  le  caractère 
qu'on  y  tolère  le  plus  difficilement.  Sauvage  comme 
un  merle,  insociable  et  silencieux  d'habitude,  des 
élans  subits  d'expansion  naïve  le  livraient  sans 
défense  à  ses  bourreaux.  Les  enfants  d'abord,  les 
hommes  plus  tard,  s'acharnent  d'instinct  contre  ces 
natures  où  ils  devinent  une  force  à  briser,  un  cœur 
tendre  à  torturer.  Dès  le  premier  jour,  nous  fûmes 
tous  ligués  pour  civiUser  le  Bédouin  ;  on  lui  donnait 
ce  sobriquet  parce  qu'il  nous  arrivait  de  Bédouin, 
im  petit  bourg  du  Comtat  accroché  aux  croupes 
méridionales  du  mont  Ventoux. 

D'Agrève  avait  grandi  là,  dans  une  morose 
gentilhommière  des  hautes  garigues.  Sa  famille, 
d'une  ancienneté  sans  éclat,  était  attachée  depuis 
des  siècles  à  cette  terre  pauvre.  Ce  sont  des  pays 
de  bonne  race,  disait-il,  sève  de  Provence  fortifiée 
de  sève  de  montagne,  gens  solides  et  doux  qui 
voient  des  chênes  sur  leurs  têtes  et  des  oHviers  sous 
leurs  pieds.  La  vieille  souche,  ensevelie  dans  ce 
pli  de  roches,  y  accumulait  des  forces  que  nul  de 
ses  rejetons  n'avait  encore  dépensées  au  dehors. 
Jean  tenait   de  son   ascendance  provençale  une 


20  JEAN  D'AGRÈVE 

sensibilité  de  cœur  et  une  vivacité  d'esprit  qui 
semblaient  combattues,  refrénées  en  lui  par  l'in- 
fluence du  sang  maternel.  Sa  mère  était  une 
Bretonne  du  pays  de  Léon,  fille  d'une  lignée  de 
marins  ;  M.  d'Agrève  le  père  avait  rencontré  et 
épousé  M"'  de  Kermaheuc  durant  un  séjour  à 
Toulon.  J'attribuais  au  hasard  de  cette  union 
les  contrastes  de  mon  ami,  fait  de  brume 
et  de  lumière,  de  mélancolie  et  d'ardeur.  Ses 
désirs  et  ses  dégoûts  de  l'action,  sa  paresse 
méditative  brusquement  secouée  par  la  recherche 
de  l'aventure,  les  soudains  abandons  de  confiance 
et  de  gaîté  qui  rompaient  sa  retenue  farouche, 
tout  en  lui  me  donnait  l'impression  d'un  chaud 
rayon  de  soleil  brisé  sous  les  vagues  froides  de 
l'Océan.  Je  m'expliquais  les  singularités  de  Jean 
par  sa  double  origine,  puisque  c'est  aujourd'hui 
l'explication  à  la  mode  pour  la  formation  mysté- 
rieuse de  l'homme  intérieur  ;  mais  que  le  diable 
m'emporte  si  je  sais,  et  si  d'autres  savent,  pour 
celui-là  comme  pour  beaucoup  de  ses  pareils,  où  il 
avait  pris  le  métal  mal  fondu  de  l'armure  qu'il 
apportait  au  combat  de  ce  monde. 

L'hostilité  du  début  entre  Jean  et  moi  fit  place 
à  une  cordiale  camaraderie  quand  je  le  connus 
mieux  ;  autant  du  moins  qu'on  pouvait  être 
camarade  avec  lui.  Puis,  nous  nous  perdîmes  de 
vue  au  sortir  du  collège,  comme  il  arrive,  en  allant 
chacun  par  nos  chemins  séparés.  Orphelin  de 
bonne  heure,  d'Agrève  était  confié  aux  soins  de 


AUBE  21 

son  oncle  maternel,  l'amiral  de  Kermaheuc.  Le 
brave  amiral  estimait  que  la  mer  avait  été  faite 
pour  porter  les  Kermaheuc,  et  que  tous  les  Kerma- 
heuc avaient  été  faits  pour  la  mer  ;  il  dirigea 
impérieusement  de  ce  côté  l'éducation  de  son 
neveu.  Jean  se  laissa  pousser  à  l'École  navale, 
sans  résistance  et  sans  enthousiasme  ;  il  nous 
quitta,  —  c'était...  oui,  c'était  en  1859,  —  il  entra 
au  Borda.  J'appris  trois  ans  après  que  l'aspirant 
embarquait  sur  VAtalante,  pour  une  longue  cam- 
pagne dans  les  mers  de  Chine. 

Je  le  revis,  comme  je  vous  le  disais,  en  1866, 
quand  le  Châteaii-RenaitU  vint  mouiller  au  Pirée. 
Le  jeune  enseigne  était  mûri  par  .la  vue  réfléchie 
d'une  moitié  du  globe  et  par  l'exercice  de  son 
métier.  J'observai  une  fois  de  plus,  non  sans 
quelque  humiliation,  la  supériorité  que  ce  métier 
donne  aux  marins  sur  les  autres  jeunes  gens,  à 
égalité  d'âge  et  d'intelligence.  Chaque  nuit,  pendant 
quatre  heures,  ils  portent  une  responsabilité  qu'on 
attend  \ingt-cinq  ou  trente  ans  dans  les  autres 
carrières  ;  durant  ces  heures,  des  centaines  de 
vies  humaines  sont  confiées  à  l'attention  continue 
de  leur  cerveau,  à  la  sûreté  de  leur  regard,  à  la 
décision  rapide  de  leur  commandement.  Cela  met 
vite  du  plomb  dans  la  tête.  La  règle  et  la  soH- 
tude  achèvent  de  former  les  moines  du  couvent 
errant. 

Jean  avait  médité,  tandis  que  nous,  ses  ca- 
marades terriens,  nous  nous  laissions  vivre  au  fil 


22  JEAN  D'AGRÈVE 

de  notre  jeunesse.  Il  avait  beaucoup  lu.  Quand  je 
lui  montrai  mon  Athènes,  je  découvris  un  esprit 
prompt  à  toutes  les  curiosités,  muni  d'idées  per- 
sonnelles sur  l'histoire,  sur  l'art  ;  une  sensibilité 
frémissante  à  toutes  les  apparitions  de  beauté,  à 
tous  les  souffles  de  poésie.  Elle  s'échappait  brusque- 
ment, comme  jadis  chez  l'écolier  ;  il  la  refoulait 
aussitôt,  du  coup  de  gouvernail  dont  il  eût  redressé 
son  navire  allant  à  la  dérive.  Ce  fut  une  des  meil- 
leures années  de  ma  vie,  et  de  la  sienne  aussi, 
sans  doute,  le  bon  temps  que  nous  passâmes  en 
vagabondages  à  travers  la  Grèce.  L'émulation  qui 
naît  des  longs  et  libres  entretiens  entre  deux 
jeunes  intelligences  avivait  en  nous  la  fièvre  de 
voir,  de  comprendre,  de  jouir  des  choses. 

A  mesure  qu'il  se  livrait  davantage,  mis  en 
confiance  par  mon  amitié,  je  discernais  les  traits 
saillants  de  sa  personne  morale  et  j'en  concevais 
quelque  inquiétude  pour  son  avenir.  Sous  la 
gravité  naturelle,  accrue  par  la  discipline  du 
métier,  qui  donnait  à  mon  ami  une  assiette  si 
ferme,  on  devinait  une  exaltation  d'autant  plus 
véhémente  qu'elle  était  plus  durement  comprimée. 
«  Nous  avons  tous  au  fond  de  nous  un  fou  qu'il 
faut  enfermer  >> ,  disait-il  parfois  ;  et  il  souriait 
de  ma  prédiction,  lorsque  je  répHquais  :  Le  fou 
trop  étroitement  verrouillé  brisera  tout  à  l'intérieur 
de  sa  prison.  —  L'immense  et  vague  attente  com- 
mune à  tous  les  jeunes  hommes  prenait  chez  lui  la 
forme  d'une  puissance  de  rêve  effrayante,  tant 


AUBE  23 

on  sentait  son  désir  disproportionné  aux  satis- 
factions que  nous  pouvons  espérer  de  la  meilleure 
vie.  Je  m'en  rendais  compte,  lorsque  j'essayais  de 
remplir  mon  inemplissable,  comme  je  l'appelais 
par  taquinerie  amicale,  lorsque  je  proposais  à  son 
admiration  les  idées,  les  œuvres,  les  reliques  de 
beauté  que  je  croyais  les  mieux  faites  pour  charmer 
en  lui  le  penseur  et  l'artiste.  Idées  sublimes,  senti- 
ments ardents,  réalisations  parfaites  de  la  beauté 
dans  la  nature  et  dans  l'art,  tout  tombait  dans 
son  âme  comme  de  la  paille  sur  un  brasier  ;  il 
s'enflammait  un  instant,  il  en  jouissait  violemment, 
et,  aussitôt  la  jouissance  dévorée,  il  s'élançait  au 
delà,  à  la  poursuite  silencieuse  d'un  tj^'pe  connu 
de  lui  seul,  antérieur  et  supérieur  à  tout  ce  qu'il 
rencontrait  dans  ses  explorations.  On  eût  dit  que 
cette  âme  avait  pris  l'habitude  du  regard  marin, 
toujours  tendu  pour  chercher  ce  qui  va  surgir  aux 
extrêmes  hmites  de  l'horizon,  au  delà  du  cercle 
visible.  «  C'est  notre  malheur,  à  nous  autres  gens 
de  mer,  de  mesurer  tout  à  une  échelle  infinie.  » 
—  Je  me  souviens  de  ce  propos  où  il  résumait  ses 
observations  sur  lui-même. 

Avec  cela;  —  exphque  qui  pourra  cette  contra- 
diction, si  c'en  est  une,  —  la  raison  de  cet  Imagi- 
natif était  bien  la  plus  sévère  réaliste  que  j'aie 
rencontrée.  Soumis  extérieurement,  par  déférence 
d'homme  bien  élevé,  à  toutes  les  conventions  qui 
règlent  nos  rapports  sociaux,  notre  vie  mtellectuelle 
et  sentimentale,  Jean  ne  leur  attribuait  aucune 


24  JEAN  D'AGRÈVE 

valeur  lorsqu'il  n'en  pouvait  pas  vérifier  les  fonde- 
ments. Il  ne  se  payait  jamais  de  mots  ;  il  les 
rejetait  quand  il  ne  trouvait  pas  une  réalité  cor- 
respondante, sans  se  laisser  impressionner  par 
l'autorité  attachée  à  ces  mots,  par  l'acceptation 
universelle  de  leur  pouvoir.  Que  de  fois  il  désespéra 
nos  amis  de  l'École  d'Athènes,  avec  ses  jugements 
directs  sur  les  objets  de  leurs  études,  avec  son 
insouciance  des  opinions  orthodoxes  !  Aucun 
raisonnement  abstrait  ne  maîtrisait  cet  esprit,  qui 
allait  par  ses  propres  chemins,  dans  son  indépen- 
dance hautaine. 

Dirai- je  que  je  fus  très  étonné  quand  je  retrouvai 
mon  grave  d'Agrève,  trois  ans  plus  tard,  organisant 
à  Paris  les  bals  légendaires  du  ministère  de  la 
Marine  ?  L'amiral  de  Kermaheuc  avait  reçu  ce 
département  dans  l'un  des  derniers  cabinets  de 
l'Empire.  Il  prit  son  neveu  comme  ofhcier  d'ordon- 
nance et  se  complut  à  le  mettre  en  relief.  Jean 
passa  sans  transition  de  l'isolement  contemplatif 
du  carré  au  brillant  tourbillon  où  s'étourdissait 
l'Empire  finissant.  Le  jeune  marin  obtint  un  vif 
succès  dans  un  monde  que  sa  supériorité  originale 
séduisit  de  prime  abord  ;  il  y  fut  distingué,  bientôt 
adopté  et  choyé  par  les  femmes  en  vedette  aux 
Tuileries,  à  Compiègne,  C'est  presque  toujours  le 
cas  dans  une  société  frivole,  où  chacun  est  las  du 
voisin  parce  que  tous  sonnent  le  même  creux  ; 
elle  fait  grand  accueil  à  l'animal  d'une  autre  espèce, 
à  l'homme  qui  lui  apporte  des  acquisitions  per- 


AUBE  25 

sonnelles  ;  elle  se  jette  sur  lui  comme  l'essaim  de 
frelons  sur  le  nid  d'abeilles,  pour  le  vider  et  s'en 
assimiler  le  miel.  Jean  se  laissa  vider  de  bonne 
grâce.  Par  une  de  ces  brusques  détentes  dont  il 
était  coutumier,  il  se  livra  avec  emportement  au 
courant  de  plaisir  qui  l'entraînait.  A  le  voir  si 
enragé  de  fêtes  et  d'aventures  galantes,  on  eût 
dit  un  matelot  qui  tirait  sa  bordée. 

La  fête  ne  dura  guère  pour  cet  invité  venu  trop 
tard  :  vous  savez  comment  elle  s'acheva.  D'Agrève 
gagna  ses  galons  de  lieutenant  de  vaisseau  au  fort 
d'Iss)^  où  il  commandait  une  compagnie  de  fusiliers 
marins.  Après  la  guerre,  il  embarqua  pour  des 
croisières  lointaines,  aux  Antilles,  dans  le  Paci- 
fique ;  et,  de  nouveau,  la  protection  de  l'amiral 
lui  ménagea  une  situation  exceptionnelle  à  Paris  ; 
ancien  camarade  du  Maréchal,  M.  de  Kermaheuc 
fit  agréer  son  neveu  dans  la  maison  militaire  du 
Président. 

Ces  temps  lointains  ne  vous  représentent,  j'en 
suis  sûr,  que  de  fastidieuses  querelles  politiques, 
la  morne  défaite  d'un  personnel  usé  sur  les  positions 
prises  d'assaut  par  de  nouvelles  couches  sociales. 
Ainsi  se  construit  d'abord  la  carcasse  de  l'histoire, 
pour  les  générations  qui  enterrent  leurs  devan- 
cières ;  de  la  période  révolue,  elles  ne  voient  qu'un 
squelette  maussade  sur  une  planche  de  manuel  ;  jus- 
qu'au jour  où  les  mémoires  intimes  viennent  égayer 
et  compléter  une  physionomie  qui  se  ranime  dans 
le  passé.  Éclairée  en  dessous  par  ces  dépositions. 


26  JEAN  D'AGRÈVE 

la  présidence  du  Maréchal  apparaîtra  comme  la 
dernière  alliance  de  la  vie  élégante  et  de  la  vie 
des  grandes  affaires  dans  notre  pays;  comme  un 
dernier  sourire  officiel  de  la  société  polie  avant 
le  panmujiisme,  ainsi  que  vous  dites  aujourd'hui. 
Temps  charmant,  plein  d'illusions  heureuses  pour 
ceux  qui  allaient  mourir.  Le  grouillement  des 
Réservoirs  donnait  l'impression  d'une  fcire  où  se 
coudoyaient  gaîment  tous  les  mondes,  tous  les 
partis,  où  s'enchevêtraient  toutes  les  intrigues 
d'intérêt,  d'ambition,  de  plaisir.  Sur  cet  amusant 
théâtre  de  Versailles,  les  reines  des  Tuileries  avaient 
ressaisi  le  sceptre  ;  elles  luttaient  bravement,  elles 
aussi,  contre  de  nouvelles  couches,  contre  les 
jeunes  femmes  de  leur  monde  qui  aspiraient  à  les 
détrôner.  On  avait  le  choix  entre  les  deux  équipes, 
disait  Jean. 

Il  reprit  à  Versailles  et  à  l'Elysée  l'existence 
dont  il  avait  goûté  durant  son  court  passage  à  la 
rue  Royale,  sous  l'Empire  ;  non  plus  avec  la  fougue 
du  jeune  matelot  qui  découvrait  la  vie  élégante, 
mais  avec  l'expérience  et  le  dilettantisme  de  la 
maturité.  Il  fit  le  tour  des  femmes  de  Paris  :  vous 
savez  bien,  cette  vaillante  petite  armée  où  ce  sont, 
comme  dans  les  vieilles  troupes,  toujours  les  mêmes 
qui  se  font  tuer  ;  par  les  mêmes  adversaires,  par 
les  quelques  hommes  très  en  vue  comme  l'était 
alors  d'Agrève.  Il  se  fût  singularisé  s'il  eût  pris  sa 
retraite  avant  d'avoir  l'engagement  obligatoire 
avec  chacune  de  ces  victimes  complaisantes.  Tout 


AUBE  27 

en  recueillant  sur  ce  champ  d'opérations  les  béné- 
fices et  les  charges  de  sa  situation,  Jean  s'intéres- 
sait d'esprit  à  la  pièce  qu'il  avait  sous  les  yeux  • 
pourvoi  d'une  bonne  loge,  avec  accès  dans  les 
couhsses,  il  regardait  en  spectateur  amusé  la 
comédie  humaine. 

Quand  je  le  re\is  alors,  tranquillement  installé 
dans  ce  train  quotidien,  je  me  demandai  si  l'usure 
mondaine  n'avait  pas  détnii.  chez  celui-là,  comme 
chez  nous  tous,  le  ressort  intérieur  que  j'avais 
connu  si  vigoureux,  l'originaUtô  native  qui  faisait 
jadis  l'attrait  de  mon  petit  camarade  à  Sainte- 
Barbe,  de  mon  compagnon  en  Grèce.  Eh  quoi  !  lui 
aussi,  l'enfant  de  montagne  trempé  par  la  mer, 
l'indomptable  rêveur  d'impossible,  la  vie  l'aurait 
dompté  ?  —  Ainsi,  lui  disais-je,  le  Bédouin  est  bien 
mort,  V  irremplissable  est  gavé  ? 

—  Non,  faisait  Jean,  mais  il  accepte  le  vide. 
Que  veux-tu?  Dans  notrp  temps,  il  n'est  si  dur 
caillou  qui  résiste  au  frottement  de  la  vague 
sociale  ;  à  force  de  le  rouler,  elle  en  fait  un  galet 
poli  comme  les  autres.  On  se  révolte,  on  se  rac- 
croche aux  lambeaux  de  son  idéal  en  se  déchirant 
les  mains,  on  en  demande  la  réaUsation  à  ces 
braves  figurantes  de  l'amour,  à  nos  bons  pantins 
de  la  politique,  de  l'art,  de  la  pensée  ;  puis  on 
vieillit,  on  se  soumet,  on  accepte.  Il  faut  bien  vivre 
la  vie  de  tout  le  monde. 

Il  la  vivait  même  un  peu  plus  que  tout  le  monde, 
disait  la  chronique  des  sadons,  fort  occupée  de  ses 


28  JEAN  D'AGRÈVE 

liaisons  notoires  et  de  quelques  passions  moins 
apparentes.  Passions  violentes  et  brèves,  où  le 
Jean  d'autrefois  se  retrouvait  avec  l'ardeur,  l'in- 
quiétude et  la  mobilité  de  sa  flamme  de  fond,  avec 
ce  beau  trésor  de  niaiserie,  comme  il  l'appelait 
lui-même  ensuite,  où  il  puisait  sans  cesse  de  quoi 
dorer  et  adorer  un  instant  les  figurines  d'argile 
qu'il  brisait  après  désillusion. 

Une  mission  à  l'étranger  m'éloigna  de  France. 
La  retraite  du  Maréchal  me  fit  croire  que  tout 
allait  changer  dans  la  vie  de  mon  ami.  Je  lui 
écrivis  pour  m'informer  de  ses  projets.  Il  me 
répondit  :  «  Ne  te  mets  pas  en  peine  de  moi.  Porté 
sur  le  testament  pour  la  croix,  recommandé  aux 
archevêques  de  la  rue  Royale,  je  me  fais  caser  à 
l'état-major  de  la  marine.  Et  je  suis  le  conseil  que 
mon  excellent  patron  donnait  à  ce  nègre  :  je 
continue.  »  La  lettre  de  Jean  me  le  montrait  de 
plus  en  plus  acclimaté  dans  ses  fonctions  de  grand 
chef  des  élégances  mondaines.  Quelques  boutades 
de  lassitude,  singulièrement  acres,  étaient  les  seuls 
indices  où  je  reconnusse  l'épine  du  sauvageon,  si 
bien  transformé  par  la  greffe  sociale. 

Il  gardait  son  activité  d'esprit  :  mais  Paris 
avait  opéré  sur  son  intelligence  ce  travail  auquel 
nul  n'échappe.  L'atmosphère  parisienne  attire  à 
fleur  de  cerveau  et  disperse  en  étincelles  rapides, 
éparses,  la  pensée  concentrée  que  les  hommes 
comme  d'Agrève  ont  ramassée  dans  la  sohtude, 
V  C'est  une  ville  où  l'aiguille  de  la  boussole  s'affole. 


AUBE  29 

disait-il  :  déviée  de  tous  côtés,  elle  frémit  sans 
cesse  à  la  recherche  d'une  orientation.  » 

A  l'Elysée,  sa  curiosité  s'était  portée  sur  les 
machines  politiques  dont  il  voyait  de  près  le 
maniement.  Éloignée  et  rassasiée  de  ce  spectacle, 
elle  se  passionna  pour  le  mouvement  des  idées, 
elle  se  divertit  au  bruit  des  mots  qui  en  tiennent 
lieu,  aux  disputes  des  cercles  artistiques  et  litté- 
raires. C'était  l'époque  où  se  développait,  dans 
une  société  définitivement  écartée  des  affaires 
publiques,  cette  grande  manie  de  bel  esprit  qui 
tourne  aujourd'hui  vos  têtes,  mes  bonnes  amies.  On 
voyait  poindre  les  nouveaux  talents,  Maupassant, 
Loti,  Bourget,  on  prenait  parti  pour  les  jeunes 
écoles  qui  s'insurgeaient  contre  le  réalisme  ou  pour 
celles  qui  en  outraient  les  procédés,  on  saluait  les 
messies  intellectuels  importés  d'un  tas  de  pays 
bizarres.  Il  n'y  avait  de  risettes  que  pour  les  gens 
de  plume,  dans  ces  m-êmes  salons  où  les  pontifes 
de  l'Assemblée  nationale  plaçaient  auparavant 
leurs  discours  du  lendemain.  Et  nous  autres, 
pauvres  diables  de  profanes,  nous  fûmes  obligés 
de  nous  frotter  de  Uttérature  et  d'art,  de  devenir 
experts  en  tout  genre  de  bibelots,  sous  peine  de 
démériter  à  vos  yeux.  Jean  parut  donner  dans  ces 
engouements,  peut-être  parce  que  c'était  la  con- 
signe chez  la  divinité  qu'il  servait  à  ce  moment- 
là.  On  lui  attribua  quelques  essais  anon^Tnes, 
pubhés  dans  une  revue  en  faveur  ;  écrits  soigneuse- 
ment lavés  à  l'eau  douce,  où  rien  ne  trahissait 


30  JEAN  D'AGRÈVE 

l'âpreté  de  mer  dont  cette  âme  avait  été  im- 
prégnée. 

Bref,  je  le  croyais  décidément  parti  comme 
nous  tous,  parti  pour  n'arriver  nulle  part  ;  pour 
devenir  et  rester  ce  que  nous  sommes,  ce  qu'est 
ici  votre  humble  et  négligeable  serviteur  :  un 
meuble  de  salon,  très  décoratif  d'abord,  et  devant 
lequel  plus  d'une  s'est  agenouillée,  meuble  bientôt 
fané,  démodé,  où  elles  s'assoient  sans  façons, 
meuble  toléré  par  habitude  et  finalement  oublié 
dans  un  coin,  jusqu'au  jour  où  les  déménageurs 
de  M.  de  Borniol  l'emportent  dans  l'inattention 
générale. 

Mon  jugement  était  trop  hâtif.  Au  commence- 
ment de  1883,  je  revins  chercher  à  Paris  ma 
nomination  de  ministre  au  Caire.  Je  courus  chez 
Jean  :  il  avait  disparu,  on  était  depuis  quelques 
mois  sans  nouvelles  de  lui  dans  les  maisons  qu'il 
fréquentait  le  plus  assidûment.  Je  me  renseignai 
au  ministère  de  la  Marine  :  le  lieutenant  d'Agrève 
s'était  fait  attacher  au  port  de  Toulon,  il  sollicitait 
un  commandement  à  la  mer.  En  réponse  à  la 
lettre  où  je  le  sommais  de  me  donner  signe  de  vie, 
mon  ami  m'écrivit  ces  lignes  : 

«  Port-Cros  des  Iles  d'Or. 

«  Le  Bédouin  n'est  pas  mort,  mon  bon,  ou  du 
moins  il  est  ressuscité.  Tu  sais  bien,  toi,  vieil 
Oriental,  qu'on  ne  les  civilise  jamais.  Le  tien  vague 
présentement  dans  une  île  sauvage.  S 'ennuyant  de 


AUBE  31 

s'amuser  à  Paris,  il  a  pris  la  fuite  vers  im  port,  un 
de  ces  lieux  que  j'ai  toujours  aimés,  parce  qu'ils 
vous  disent  à  toute  heure  par  toutes  leurs  voix 
qu'on  s'envole  de  là  pour  on  ne  sait  où.  S'ennuyant 
nonobstant  à  Toulon,  il  est  venu  se  terrer  dans  le 
maquij  de  Port-Cros,  l'île  où  j'ai  loué  une  case  et 
pris  la  succession  des  anciens  cénobites.  Dès  que 
mes  affaires  de  service,  qui  sont  nulles,  me  laissent 
le  loisir  de  quitter  l'Arsenal,  je  fais  voile  pour  mon 
ermitage,  et  je  relève  à  peu  de  frais  le  marquisat 
des  Iles  d'Or.  Tu  ignores  où  Port-Cros  se  place  ? 
Tu  l'apprendras.  Un  vrai  paradis  terrestre,  tu  en 
jugeras.  Tu  vas,  me  dis-tu,  administrer  notre 
humiliation  en  Ég5''pte  ;  tu  n'aurais  pas  la  barbarie 
de  t 'embarquer  à  Marseille  avant  de  venir  me 
serrer  la  main.  Pousse  jusqu'à  Hyères  ;  tu  verras 
en  face  de  toi  les  trois  îles  qui  ferment  si  gracieuse- 
ment l'horizon  de  la  rade.  Port-Cros  est  celle  du 
milieu.  Tu  affréteras  une  barque  aux  Sahns,  et,  si 
la  mer  t'est  propice,  tu  seras  en  deux  ou  trois 
heures  dans  le  sanatorium  où  je  me  guéris  de  la 
névrose  parisienne.  Viens,  cela  nous  rajeunira  ;  lu 
te  croiras  dans  l'Archipel,  au  temps  lomtain  où  le 
perdreau  grec  nous  attirait  à  Imbros,  à  Limni,  où 
nous  en  faisions  de  si  beaux  abatis  dans  les  fourrés 
de  laurier-rose.  Mon  île  ressemble  paradoxalement 
à  ses  soeurs  de  la  mer  Egée,  on  jurerait  qu'elle  vient 
de  les  quitter,  qu'elle  arrive  tout  droit  d'Orient 
pour  nous  chanter  nos  chansons  de  jeunesse. 
Comme  là-bas,  jadis,  j'ai  à  t'offrir  des  perdreaux. 


32  JEAN  D'AGRÈVE 

des  faisans,  de  vraies  bêtes  naturelles  qui  ne 
doivent  rien  à  aucun  garde-chasse.  J'ai  du  poisson 
frais,  des  primeurs  qu'on  paierait  au  poids  de  l'or 
chez  Chevet,  j'ai  même  une  maison,  et  charmante, 
pour  abriter  mon  vieux  ministre.  Et  j'ai  toujours 
ma  vieille  amitié  pour  lui. 

Jean  d'Agreve.  » 

Je  lui  répondis,  autant  qu'il  m'en  souvient,  par 
des  plaisanteries  sur  ce  sanatorium,  une  ambulance 
où  le  blessé  avait  dû  entrer  à  la  suite  d'un  coup 
de  couteau  dans  la  région  du  cœur  ;  quelques 
semaines  de  convalescence,  et  il  n'y  paraîtrait  plus  : 
les  Parisiennes  verraient  revenir  le  beau  soldat  sur 
la  hgne  de  bataille.  Ces  taquineries  me  valurent  une 
autre  lettre,  d'un  ton  légèrement  piqué.  Le  d'Agreve 
natif  s'y  débondait,  avec  l'absolu  de  ses  jugements, 
l'exagération  qui  en  gâtait  la  perspicacité,  ce  quel- 
que chose  de  rêche  et  d'intransigeant  par  quoi  il 
s'aliénait  la  sympathie  des  gens  pondérés.  Voici 
cette  lettre  : 

«  Toi  aussi  ?  Tu  baisses.  Ils  sont  dix  imbéciles, 
elles  sont  vingt  sottes  qui  m'ont  adressé  la  même 
épître.  Vous  voilà  bien  tous,  avec  vos  idées  et  vos 
phrases  de  roman.  Qu'il  se  produise  de  grands 
changements  dans  un  homme,  qu'on  le  voie 
dépouiller  une  livrée  sociale  et  retrouver  sa  vraie 
nature,  c'est  toujours,  à  vous  en  croire,  l'effet  d'un 
coup  soudain,  d'un  drame  de  cœur,  d'une  crise  de 
vie  enseignée  à  la  Comédie-Française  ou  à  l'Odéon. 


AUBE  33 

Autant  que  j'ai  pu  observer,  c'est  le  contraire  qui 
arrive.  A  l'instant  où  l'on  s'y  attend  le  moins, 
l'homme  d'emprunt  que  l'on  était  s'abat,  crevé 
par  une  myriade  de  coups  d'épingles  ;  une  série 
de  petits  chocs  a  désagrégé  le  plâtras  du  mur,  il 
tombe  sous  la  chiquenaude  d'un  enfant.  Te  rap- 
pelles-tu notre  ascension  au  couvent  des  Météores, 
en  Thessalie  ?  La  corde  du  panier  où  l'on  nous 
hissait  était  pourrie,  elle  servait  toujours  ;  nous 
demandâmes  au  caloyer  quand  on  la  changeait.  — 
Quand  elle  casse,  nous  dit  le  moine.  —  Et  nous 
fîmes  réflexion  qu'il  n'y  avait  pas  de  sécurité, 
même  pour  les  maigres,  que  la  corde  casserait  une 
fois,  très  vraisemblablement  pendant  un  voyage 
où  le  monsieur  hissé  ne  serait  pas  plus  lourd  que 
son  devancier.  Crois-moi,  il  faut  beaucoup  de  jours 
vides  et  pareils  pour  faire  la  nuit  de  Jouffroy,  pour 
pousser  un  Pascal  à  Port-Royal,  un  Rancé  à  la 
Trappe.  Un  beau  matin,  en  se  faisant  la  barbe,  — 
premier  ennui  qui  annonce  tous  les  ennuis  de 
la  journée,  —  on  voit  dans  le  miroir  un  autre 
homme  :  on  a  mué,  revêtu  une  nouvelle  peau, 
et  c'est  le  plus  souvent  la  vieille  peau  trouvée  au 
berceau. 

«  J'ignore  si  tu  es  psychologue.  Non  ;  tu  reviens 
de  l'étranger,  tu  n'as  pas  eu  le  temps  !  Quand 
j'ai  quitté  Paris,  c'était  la  grande  fureur,  la  cocarde 
à  la  mode  que  devait  arborer  tout  homme  soigneux 
de  son  attitude.  Au  cas  où  tu  donnerais  dans  ce 
sport,   je   te   livre   gratis  une   autre   observation 

2 


34  JEAN  D'AGRÈVE 

d'expérience.  Chaque  indi^^du,  M.  de  la  Palisse  te 
l'aurait  dit  avant  moi,  apporte  à  la  mise  commune 
de  la  vie  sa  complexion  particulière,  produit 
combiné  de  ses  humeurs  physiques,  de  son  éduca- 
tion, de  son  atavisme,  de  je  ne  sais  plus  quoi 
encore.  Ce  qu'elle  a  de  plus  individuel  s'atténue, 
s'efface  dans  la  force  de  l'âge,  parfois  jusqu'à 
disparaître  temporairement  sous  le  travail  de  la 
volonté,  sous  le  frottement  des  milieux.  Passé 
trente  ans,  un  Français  bien  élevé  devient  Monsieur 
tout  le  monde.  A  l'approche  du  déclin,  il  se  pro- 
duit une  reviviscence  des  parties  que  l'on  croyait 
mortes  ;  le  vrai  tuf  de  l'homme  émerge  à  nouveau* 
de  dessous  les  eaux  de  la  jeunesse  qui  se  retirent. 
Pour  ceux  qui  ont  foi  à  l'atavisme,  aux  influences 
de  race,  il  semble  que  nos  ancêtres  se  relèvent  en 
nous  et  nous  ressaisissent  au  moment  où  nous 
allons  les  rejoindre.  J'ai  vu  des  compatriotes 
d'origine  étrangère,  nivelés  leur  vie  durant  dans 
la  banalité  française,  chez  qui  l'Italien,  l'Anglais, 
l'Allemand  réapparaissaient  sur  le  tard.  Ce  phéno- 
mène de  régression  précède  et  annonce  cet  autre 
fait  d'observation  courante,  le  retour  du  vieillard 
à  l'enfance  ;  il  concorde  avec  le  réveil  pathologique 
du  mal  héréditaire  qui  guette  en  secret  chacun 
de  nous,  qui  va  se  déclarer  chez  le  vieillard  et 
l'emporter. 

«  Tu  es  poli,  tu  me  diras  que  je  ne  suis  pas  encore 
au  cadre  de  réserve.  Non  ;  mais  les  quarante  ans 
vont  sonner,  et  j'ai  des  campagnes  qui  comptent 


AUBE  35 

double.  Je  mue,  je  quitte  leur  peau  de  louage,  je 
retrouve  mon  vrai  moi  sous  le  travesti.  Et  puis, 
vois-tu,  c'est  trop  fastidieux,  ce  mensonge  colossal, 
universel,  de  la  vie  sociale,  de  la  vie  parisienne  et 
mondaine  en  particulier.  Il  y  a  un  juif  de  Hongrie 
à  qui  l'on  devrait  dresser  des  statues,  uniquement 
parce  qu'il  a  trouvé  ce  titre  pour  un  livre  :  les 
Mensonges  conventionnels  de  la  civilisation.  Un  jour 
est  venu,  —  pourquoi  le  jeudi,  si  c'était  un  jeudi, 
plutôt  que  le  lundi,  je  n'en  sais  rien,  —  où  j'ai  pris 
en  dégoût,  jusqu'à  l'asphyxie,  mes  exercices  de 
singe  dressé  dans  un  cirque.  Toujours  entendre  et 
proférer  des  mots  qui  ne  traduisent  aucune  réalité, 
qui  contredisent  le  plus  souvent  l'évidence  intime  ! 
Toujours  lire  dans  le  journal,  notre  souverain 
maître,  ce  qu'on  sait  être  la  parodie  de  la  vérité  ; 
et  penser  que  tout  un  peuple  se  nourrit  exclusive- 
ment de  ce  pain  empoisonné,  et  se  voir  dans  l'obli- 
gation d'acquiescer  !  Celui  qui  céderait  à  la  tenta- 
tion folle  de  promener  sur  le  boulevard  la  vérité 
toute  nue,  les  gardiens  de  la  paix  l'arrêteraient 
pour  attentat  aux  moeurs.  Toujours  tendre  à  des 
drôles  la  mam  qu'on  voudrait  leur  mettre  sur  la 
figure  ;  ou,  malheur  pire  encore,  être  la  proie 
perpétuelle  des  fâcheux  qui  ne  vous  voleraient 
pas  un  sou,  qui  vous  dérobent  sans  pitié 
votre  temps,  votre  intelhgence,  votre  force 
d'attention. 

«  Et  pourquoi  subir  ces  misères,  grand  Dieu  ! 
quand  on  ne  recherche  aucun  des  lots  que  les 


36  JEAN  D'AGRÈVE 

gagnants  décrochent  à  la  foire,  quand  on  n'a 
dessein  ni  de  s'enrichir,  ni  de  gouverner  ses 
semblables,  ni  de  les  étonner  par  de  prétendus 
chefs-d'œuvre,  ni  de  remplir  son  cœur  avec  les 
sentiments  qu'ils  peuvent  offrir  ? 

«  J'ai  essayé  de  m'intéresser  au  gouvernement 
des  hommes.  J'ai  vu  de  près  comment  ça  se 
triturait,  lorsque  j'étais  aide  de  cuisine  à  l'Elysée. 
Il  m'a  paru  que  les  faits  menaient  souverainement 
d'honnêtes  doctrinaires  qui  croient  les  diriger.  Il 
m'a  paru  qu'à  ce  jeu  la  prime  était  trop  forte  pour 
les  charlatans  et  les  coquins,  habiles  à  flatter  et  à 
duper  un  despote  cent  fois  plus  exigeant  que 
Louis  XIV.  Tu  connais  mes  rengaines  :  je  sais  que 
leur  absolu  te  fait  sourire  ;  ton  métier  t'affermit 
dans  la  persuasion  que  tout  se  tasse  à  la  longue  et 
se  raccommode  avec  des  pièces  mal  jointes,  comme 
tes  convictions,  affreux  orléaniste  qui  sers  une 
république  et  n'es  au  fond  qu'un  affreux  sceptique. 
Vis  seulement  deux  cents  ans,  ce  que  je  te  souhaite, 
et  tu  verras  que  j'ai  raison.  Ce  pauvre  peuple  eut 
la  hère  idée,  voilà  tantôt  un  siècle,  qu'il  se  porterait 
mieux  s'il  se  coupait  la  tête,  que  le  monde  entier 
l'imiterait  et  serait  parfaitement  heureux.  Depuis 
lors,  le  tronc  décapité  ne  fait  plus  que  des  gestes 
réflexes  ;  il  se  rajuste  maladroitement  des  têtes 
artificielles,  il  les  arrache  aussitôt  dans  un  spasme 
de  révolte  ;  quoi  que  tu  en  dises,  ça  ne  se  recolle 
pas,  une  tête  coupée,  ça  ne  s'achète  pas  au  marché 
électoral,  ça  ne  se  retrouve  pas  dans  le  bric-à-brac 


AUBE  37 

de  famille  :  c'est  un  legs  des  siècles  qu'on  ne 
remplace  plus,  quand  on  l'a  jeté  à  l'égout.  Et  sans 
tête  on  ne  peut  pas  marcher.  Tirez-vous  de  là.  Ce 
n'est  pas  à  nous  autres  marins  qu'on  en  fera 
accroire  avec  votre  catéchisme  libéral  :  nous  savons 
tous  qu'un  navire  est  fatalement  perdu,  s'il  n'obéit 
pas  à  l'impulsion  unique  d'un  cerveau,  d'une 
volonté,  d'un  bras  dirigeant  tous  les  bras.  Comme 
nous,  le  plus  insubordormé  de  nos  matelots  sait 
qu'il  irait  vite  nounir  les  poissons,  si  le  com- 
mandement faisait  défaut  une  seule  nuit.  Or, 
toute  ridicule  qu'elle  soit  à  force  d'usure,  la  méta- 
phore du  vaisseau  de  l'État  demeure  rigoureuse- 
ment exacte  :  ce  qui  serait  folie  sur  un  petit  bateau 
ne  peut  pas  être  raison  sur  le  grand. 

«  J'ai  voulu  m 'étourdir  par  le  bourdonnement 
intellectuel  qui  nous  console  de  nos  déchéances. 
Comme  les  autres,  durant  un  temps,  j'ai  joué 
avec  les  idées  épanouies  dans  cette  douce  anarchie  : 
la  pensée,  la  philosophie,  la  littérature,  l'art... 
Ouf  !  J'en  eus  vite  les  oreilles  assourdies,  de  leurs 
cymbales.  Quel  tintamarre  de  mots,  squelettes  qui 
renfermèrent  jadis  une  substance,  vidés  aujour- 
d'hui par  un  trop  long  usage,  abstraits,  scolasti- 
ques,  entre-choqués  pour  le  plaisir  d'un  vain  bruit. 
ChimcBra  hombinans  !  Est-ce  donc  que  tout  a  été 
dit  ?  On  le  prétend  ;  je  ne  sais,  mais  j'étais  stupé- 
fait d'ouïr  les  derniers  cris.  La  vieillerie  de  toute?: 
ces  nouveautés  m'a  lassé,  le  faux  neuf  m'a  redonn' 
l'amour  du  vrai  vieux.  Faux  neuf,  nos  pessimistes. 


38  JEAN  D'AGRÈVE 

,  ces  noirs  compagnons  qui  prennent  un  verset  de 
l'Ecclcsiaste  et  le  gonflent  en  un  volume  :  Job  et 
Salomon  avaient  purgé  avant  eux  toute  la  bile 
humaine,  nous  n'en  évacuerons  pas  de  nouvelle,  ni 
de  plus  amère.  Faux  neuf,  ces  symbolistes  qui 
pointent  à  l'horizon  :  nous  ne  les  avions  pas 
attendus  pour  nous  convaincre  que  d'Eschyle  à 
Dante,  de  Dante  à  Shakespeare,  de  Shakespeare 
jusqu'à  nous,  chaque  vers,  chaque  ligne  qui  a 
mérité  l'attention  des  hommes  était  du  symbolisme, 
c'est-à-dire  l'-apparition  et  le  retentissement  der- 
rière un  fait  particulier,  du  mystérieux  univers  en 
relation  avec  ce  fait,  taux  neuf,  les  néo-replâtreurs 
qui  réinventent  Dieu,  les  religions,  la  morale,  qui 
rebadigeonnent  les  vieux  piliers  de  l'édifice  humain 
et  s'imaginent  qu'ils  les  ont  reconstruits. 

«  Ah  !  les  lettres,  les  bonnes  lettres  !  Je  ne  suis 
pas  du  métier,  j'y  ai  touché  en  amateur,  j'en  juge 
peut-être  fort  mal  ;  mais  la  transformation  qu'il 
a  subie  m'apparaît  clairement.  De  ce  qui  fut  pour 
nos  naïfs  précurseurs  la  recherche  de  l'idéal,  de  la 
vérité,  de  la  gloire,  les  courants  irrésistibles  de  notre 
siècle  ont  fait  une  industrie  patentée,  l'industrie 
du  joujou  verbal,  méthodiquement  exploitée  dans 
les  divers  comptoirs  d'un  immense  Bon-Marché, 
Peut-être  y  a-t-il  encore  dans  quelques  greniers 
des  enfants  de  vingt  ans  qui  écrivent  pour  soulager 
leur  cœur,  par  pur  besoin  de  se  tirer  une  pinte  de 
sang  dans  la  pléthore.  L'engrenage  industriel  aura 
tôt  fait  de  les  saisir,  de  les  parquer  dans  un  com- 


AUBE  39 

partiment  de  l'atelier  où  ils  deviendront,  suivant 
leur  chance,  commis,  cheîL-  de  rayon,  directeurs 
préposés  à  la  fabrication  et  à  la  vente  de  tel  article 
demandé  par  la  clientèle. 

«  Reste  l'amour  Nous  n'en  parlerons  plus,  n'est- 
ce  pas  ?  Si  raalin  que  soit  le  génie  de  l'espèce,  vient 
un  âge  où  il  peut  encore  nous  distraire,  où  il  ne 
peut  plus  nous  faire  prendre  des  vessies  pour  des 
étoiles.  D'obligeantes  douairières  ont  voulu  me 
marier.  Non,  me  vois-tu  dans  cette  fonction  civi- 
que ?  J'ai  engagé  ces  braves  dames  à  capturer 
d'abord  l'albatros  et  le  courlis,  à  les  faire  nicher  et 
pondre  en  cage  :  après  quoi  je  me  déclarerai  vaincu 
par  l'exemple  de  ces  frères. 

«  En  un  mot,  la  comédie  qui  m'amusa  un  temps 
a  cessé  de  me  divertir,  elle  ne  vaut  plus  pour  moi  le 
prix  dont  on  paie  sa  place.  Je  me  suis  dit  un  matin 
que  c'était  trop  bête  de  continuer  ainsi,  sans  but, 
sans  contentement  vrai,  sans  ressort  pour  la  vie 
intérieure.  J'ai  filé,  je  replonge  dans  l'eau,  mon  eau 
mère.  Je  demande  un  bâtiment  que  nos  sacrés 
bureaux  me  font  attendre.  Sur  ces  planches,  du 
moins,  on  retrouve  l'indépendance  dans  une  règle 
rationnelle,  le  sérieux,  le  loisir  de  penser,  la  fierté 
de  vivre.  Commander  Ubrement  et  impérieusement 
cette  belle  machine,  la  conduire  à  l'inconnu,  c'est 
un  emploi  d'homme.  J'irai  voir  si  les  parties  de  la 
planète  qui  me  sont  famiUères  ont  changé,  ce  dont 
je  doute  ;  si  les  parties  que  j'ignore  ont  quelque 
chose  de  neuf  à  ni'offrir,  et  ce  n'est  guère  plus 


40  JEAN  D'AGRÈVE 

probable.  Qui  sait  pourtant  ?  Il  y  a  peut-être  encore 
des  mondes  à  trouver. 

«  En  attendant,  je  me  rapproprie  l'âme  dans  la 
solitude  de  ce  délicieux  Éden.  Je  lis  :  non  plus. 
Dieu  merci,  les  «nouveautés»  rappoitées  de  chez 
Achille,  tout  humides  encore  de  l'imprimene,  le 
fatras  des  primeurs  rances  dont  il  fallait  s'indigérer 
à  Paris,  sous  peine  de  paraître  un  barbare.  Non  :  je 
relis  les  vieux  compagnons  qui  firent  dans  ma 
cabine  quelques  tours  du  globe  ;  tu  sais,  les  grands 
et  modestes  livres  d'autrefois  ;  ils  n'ont  pas, 
comme  les  nouveautés  des  vitrines,  l'allure  pro- 
vocante de  filles  en  robe  jaune  ;  iii  ont  mine 
d'honnêtes  gens,  sous  leur  tranche  rougo  et  leurs 
plats  de  veau  fauve,  sous  l'humble  habit  qui  cache 
tant  de  poésie,  de  réflexion,  de  sagesse  résignée. 
Je  remets  au  courant  mes  Quarts  de  nuit,  bien 
abandonnés.  T'ai-je  confié  la  vieille  habitude  à 
laquelle  je  fus  longtemps  fidèle  ?  Pour  ne  pas 
somnoler  sur  la  passerelle  et  vaguer  dans  la  tor- 
peur du  cerveau,  pendant  les  nuits  de  quart, 
j'assignais  à  ma  pensée  un  thème  précis,  je  creusais 
un  des  sujets  de  méditation  qui  tourmentent 
éternellement  l'homme.  Le  matin,  j'écrivais  sur 
un  cahier  mes  réflexions  de  la  veillée  :  oh  !  unique- 
ment pour  éclaircir  mes  idées,  pour  fixer  mes 
souvenirs.  Mes  Quarts  de  nuit  ne  feront  pas  gémir 
la  rotative,  je  t'en  réponds.  —  Enfin  et  surtout,  je 
m'emplis  les  yeux  de  nature,  de  formes  et  de 
couleurs  admirables.  La  beauté  parfaite  ne  lasse 


AUBE  41 

jamais.  Tu  te  sou\'iens  de  ce  matin  de  printemps 
où  tu  me  trouvas  sur  l'Acropole,  agenouillé  devant 
les  Errhéphores  de  l'Érechtheion  :  je  voulais 
t'étrangler  et  te  jeter  à  la  mer,  pour  m'avoir  sur- 
pris en  si  ridicule  posture.  Eh  bien  !  on  s'agenouille- 
rait de  même  devant  certains  aspects  de  mon  île. 
Viens  t'en  convaincre.  Je  t'attends.  Je  te  méprise 
à  cause  de  ta  lettre  ;  je  te  raimerai  bien  fort,  bonne 
bête,  si  tu  viens  chez  ton  vieux 

Jean  d'Agrève.  » 

J'avançai  mon  voyage  de  trois  jours  ;  je  me 
rendis  à  l'invitation  de  mon  ami.  J'étais  curieux 
de  voir  comment  l'animal  apprivoisé  s'était  de 
nouveau  ensauvagé.  Jean  vint  me  chercher  à 
Hyères  et  me  conduisit  dans  son  royaume.  Il 
n'avait  pas  exagéré  l'agrément  de  cette  terre 
infréquentée,  qui  érige  son  plateau  de  forêts  sur 
une  aire  d'une  vingtaine  de  kilomètres  de  pourtour, 
à  sept  ou  huit  mille  du  continent.  Entre  l'île  du 
Levant,  large  table  de  pieiTC  rase  abandonnée  aux 
tirs  de  la  flotte,  et  l'île  de  Porquerolles,  plus 
étendue,  plus  rapprochée  de  la  terre  ferme,  habitée 
et  en  partie  exploitée,  Port-Cros  se  dresse  dans  sa 
grâce  altière.  Elle  commence  à  se  civiliser  depuis 
quatre  ou  cinq  ans  ;  depuis  qu'un  homme  de 
goût,  un  lettré,  séduit  par  la  poésie  de  cette  incon- 
nue, s'en  est  rendu  acquéreur  et  défriche  à  nouveau 
les  champs  cultivés  jadis  par  les  moines  de  Saint- 
Honorat  ;  on  me  dit,  hélas  !  qu'un  service  de 
2a 


42  JEAN  D'AGRÈVE 

tourriers  assure  aujourd'hui  des  communications 
régulières  avec  Toulon,  amène  des  profanes.  A 
l'époque  peu  éloignée  dont  je  vous  parle,  la  venue 
d'un  vapeur  sur  la  rade  de  Port-Cros  était  un 
événement  ;  l'île  appartenait  à  un  marchand  de 
biens  ;  désespérant  d'en  tirer  parti,  ce  sage  né- 
gociant l'avait  restituée  depuis  longtemps  au  libre 
travail  de  la  nature. 

Vous  entendriez  mal  les  notes  intimes  et  les 
lettres  que  je  vais  vous  lire  si  vous  n'aviez  pas 
quelque  idée  des  lieux  auxquels  elles  font  allusion  ; 
pour  ma  part,  je  ne  puis  séparer  les  deux  destinées 
que  vous  voulez  connaître  du  cadre  où  tout  sem- 
blait commander  la  figure  qu'elles  ont  prise.  J'en 
retrouve  un  premier  croquis  dans  les  Quarts  de 
nuit  dont  parlait  d'Agrève,  ces  cahiers  où  il  jetait 
pêle-mêle  ses  observations  et  ses  méditations.  Je 
lem*  fais  cet  emprunt. 

QUARTS   DE   NUIT 

Février  1883.  — •  Les  Iles  d'Or  !  l'admiration  de 
nos  pères  les  avait  bien  nommés,  ces  anneaux 
visibles  de  la  chaîne  sous-marine  qui  reUe  les  Alpes 
du  Httoral  à  la  Corse  et  à  la  Sardaigne.  Souvent,  de 
la  haute  mer  ou  de  la  côte,  mon  regard  avait  con- 
voité les  trois  sœurs,  souriantes  dans  leur  bain  de 
lumière.  J'étais  surtout  attiré  par  la  mystérieuse 
Port-Cros  :  aucun  de  mes  camarades  n'y  avait 
atterri  ;  personne  ne  m'avait  dit  combien  elle  est 
belle.  Je  la  découvre,  je  l'explore,  cette  Corse  en 


AUBE  43 

miniature,  montagneuse  et  boisée.  Du  sommet 
culminant,  un  rameau  se  détache  et  court  au  sud, 
parallèle  à  la  mer  qu'il  domine  d'une  hauteur  de 
200  mètres  ;  sa  muraille  abrupte  dévale  vers  les 
eaux.  Nulle  falaise  bretonne  ou  normande  ne  peut 
rivaUser  d'élévation  et  de  pittoresque  avec  ce  pan 
de  montagne  coupé  à  pic  sur  l'abîme.  Une  robe  de 
pins  tordus  par  le  vent  du  large  tremble  perpétuelle- 
ment sur  les  flancs  de  la  roche,  descend  par  endroits 
jusqu'à  ses  pieds  ;  ailleurs,  la  paroi  lisse  et  nue 
reçoit  le  soleil  sur  son  miroir  aveuglant,  phare 
diurne  que  les  navigateurs  distinguent  de  très 
loin. 

Au  nord  et  à  l'ouest,  les  chaînons  s'inclinent 
doucement  jusqu'aux  plages  qui  regardent  le  con- 
tinent. Sur  leurs  pentes,  les  forêts  de  chênes  verts 
et  de  pins  d'Alep  alternent  avec  un  épais  maquis 
d'arbousiers,  de  myrtes,  de  romarins,  de  bruyères. 
Ces  arbustes  atteignent  et  dépassent  la  taille  d'un 
homme.  Au  moment  où  j'abordai  à  Port-Cros,  les 
hautes  bruyères  blanches  fleurissaient,  l'île  entière 
était  couverte  de  ces  grands  bouquets  vert  et  blanc, 
mariés  aux  étoiles  bleu  pâle  du  romarin,  aux 
touffes  argentées  du  cinéraire  maritime.  Abritées 
entre  les  coteaux,  des  vallées  se  creusent  et  s'évasent 
vers  la  mer,  elles  lui  portent  les  ruisseaux  qui 
vivifient  dans  ces  fonds  tièdes  la  végétation 
méridionale  :  oliviers,  amandiers,  mûriers,  vignes, 
figuiers.  Je  ne  retrouve  pas  à  Port-Cros  l'Afrique  de 
parade  et  de  serre  chaude  créée  par  les  jardiniers 


44  JEAN  D'AGRÈVE 

de  la  Corniche  sur  quelques  points  de  notre  littoral  ; 
on  sent  pourtant  l'Afrique  plus  proche,  dans  ces 
vallées  où  l'oranger,  le  palmier,  le  chêne-liège,  le 
laurier-rose  ne  survivent  que  par  quelques  repré- 
sentants, témoins  des  anciennes  cultures  abandon- 
nées. Les  palets  épineux  du  figuier  de  Barbarie  et 
les  glaives  de  l'aloès  font  sentinelle  autour  des 
vergers,  autour  des  vieux  forts,  dont  les  glacis  dis- 
paraissent sous  un  manteau  de  sorcie,  cette  plante 
gi'asse  que  le  peuple  appelle  patte  de  sorcière,  et  qui 
jette  sur  les  murailles  une  si  riche  tenture  de  vert 
glauque  et  de  fleurs  vermeilles. 

L'opulence  de  ce  paradis  terrestre,  la  douceur 
constante  de  la  température,  maintenue  par 
l'haleine  égale  de  la  mer,  la  pureté  de  l'air  et  la 
splendeur  de  la  lumière  défient  toute  comparaison. 
On  ne  connaît  à  Port-Cros  ni  la  froidure  ni  les 
chaleurs  accablantes  ;  la  gelée,  la  grêle,  sont  des 
phénomènes  ignorés.  Les  plus  mauvais  temps  du 
continent  ne  se  font  sentir  dans  l'île  que  par  quel- 
ques rafales  de  mistral,  par  quelques  rares  jours  de 
pluie  au  cours  d'une  année.  Les  arêtes  de  roche 
vive  et  les  panaches  des  pins  isolés  qui  dentellent 
les  crêtes  se  profilent  toujours  sur  le  même  azur, 
imbibé  d'une  clarté  dorée  ;  le  même  voile  de 
lumière  palpable,  semble-t-il,  flotte  toujours  sur  les 
cimes  des  forêts.  Et  c'est  une  sensation  étrange, 
quand  on  gravit  les  sentiers  blottis  entre  les 
bruyères  et  les  m5n-tes,  tandis  que  le  pied 
écrase  la  lavande,  le  fenouil,  la  germandrée,  les 


AUBE  45 

cent  herbes  qui  saturent  l'atmosphère  de  leurs 
effluves  amers,  c'est  un  paradoxe  délicieux,  le 
contraste  de  l'air  si  doux  avec  cette  végétation 
violente,  ces  plantes  de  passion  âpre  et  de  fort 
parfum. 

Au  moindre  effort  de  l'homme,  ces  vallons 
fertiles  lui  rendraient  tous  les  fruits  de  la  zone 
africaine.  L'homme  les  leur  demandera  sans  doute, 
il  ne  tolère  plus  les  perles  qui  ne  rapportent  pas.  Il 
demandera  le  fer  et  l'argent  aux  rochers  qui  con- 
tinuent à  Port-Cros  les  filons  voisins  de  la  mine  des 
Bonnettes.  La  trace  de  ces  métaux  est  visible  dans 
les  éclats  de  schiste  micacé  dont  tous  les  chemins  de 
l'île  sont  pavés,  pierres  luisantes,  imprégnées  d'une 
poussière  de  diamant  ;  elles  gardent  leur  fulgura- 
tion dans  les  bas-fonds  des  côtes,  sous  la  «  mer 
d'argent  »  ,  ainsi  qu'on  nomme  à  Porquerolles  une 
baie  où  l'eau  dort  sur  cette  armure  d'écaillés 
brillantes.  L'homme  demandera  un  jour  à  cette 
terre  privilégiée  les  trésors  qu'elle  recèle  ;  et  le 
charme  de  Port-Cros  s'évanouira.  Il  est  fait  des 
libres  fantaisies  de  la  nature,  il  réside  surtout  dans 
le  chaste  abandon,  le  silence,  la  paix  sereine  de 
cette  vierge  inviolée.  Je  la  compare  sans  cesse  à  ces 
îles  des  Sporades,  restées  en  dehors  des  routes 
maritimes,  où  je  chassais  autrefois  en  compagnie 
des  bergers  grecs.  A  quelques  encablures  des  cercles 
parisiens  transportés  sur  la  Corniche,  l'Ile  d'Or  me 
rend  mes  anciennes  impressions  de  liberté  errante 
dans  une  oasis  sans  maître.  Elle  est  si  bien  pré- 


46  JEAN  D'AGRÈVE 

servée  de  toute  intrusion  banale,  si  distante  de 
toutes  les  choses  d'habitude  ! 

Port-Cros  ne  fut  pas  toujours  aussi  solitaire. 
Au  moyen  âge,  des  moines  sortis  des  îles  de  Lérins 
colonisèrent  la  thébaïde  où  le  vent  avait  poussé 
leurs  barques.  La  communauté  dut  être  nombreuse, 
active  :  d'anciennes  ruines  attestent  sur  plusieurs 
emplacements  l'existence  de  monastères  et  d'ex- 
ploitations agricoles.  Les  Barbaresques  envahirent 
la  retraite  des  cénobites  ;  chassés  des  Iles  d'Or  sous 
François  P*",  ces  Maures  reparurent  à  maintes 
reprises,  et  jusqu'à  une  époque  très  récente,  dans 
le  poste  avancé  d'où  ils  gagnaient  les  montagnes  du 
continent  qui  portent  leur  nom.  Pour  les  tenir  en 
respect,  nos  rois  firent  construire  des  ouvrages  de 
défense,  belles  cuirasses  de  pierre  inutiles  et  vides 
aujourd'hui.  Le  Vieux-Château  domine  la  rade  ; 
un  donjon  à  la  Vauban,  l'Estissac,  met  plus  haut  sa 
tache  de  lumière  blanche  dans  le  vert  des  forêts  ; 
d'autres  batteries  couronnent  les  promontoires. 
Tous  ces  forts  sont  déclassés.  La  giroflée  pourpre 
veille  seule  aux  meurtrières,  les  goélands  tournoient 
en  gémissant  dans  le  chemin  de  ro'' de,  le  mistral 
attaque  furieusement  les  ponts-levds,  s'engouffre 
dans  les  tours  sonores,  secoue  les  larges  bannières 
de  la  sorcie,  pendantes  des  créneaux  sur  la  mer. 

La  Révolution  acheva  de  disperser  les  moines, 
bientôt  remplacés  par  les  vétérans  de  l'armée 
d'Egypte.  Bonaparte  fit  de  Port-Cros  une  colonie 
pour  ses  vieux  soldats.  L'homme  au  coup  d'œil 


AUBE  47 

infaillible  avait  remarqué  en  passant  les  avantages 
de  cette  position  ;  il  y  voulait  créer  de  grands 
établissements  militaires.  Les  vétérans  quittèrent 
l'île,  on  ne  sait  pour  quel  motif.  Cédée  à  M,  de  Las- 
Cases,  puis  au  duc  de  Vicence,  elle  passa  de  mains 
en  mains  :  ses  propriétaires,  rebutés  par  l'éloigne- 
ment  et  par  les  difficultés  d'exploitation,  la 
laissèrent  retomber  dans  l'abandon  où  je  l'ai 
trouvée.  Quelques  familles  de  pêcheurs  habitent 
seules  sur  la  petite  rade  qui  se  creuse  à  l'orée  de  la 
vallée  principale.  Protégée  contre  les  vents  par  une 
jetée  naturelle,  par  la  longue  barre  transversale  du 
rocher  de  Bagaud,  cette  crique  offre  aux  bâti- 
ments un  refuge  assez  sûr.  Une  quinzaine  de 
barques  dorment  au  pied  du  môle  ;  autant  de 
pauvres  maisons  s'étagent  sous  les  remparts 
dégarnis  du  Vieux-Château.  Les  insulaires  tendent 
leurs  filets  dans  les  eaux  de  Port-Cros  ;  ils  vont 
porter  en  terre  ferme,  au  Lavandou,  le  poisson 
qu'ils  capturent,  les  légumes  et  les  fruits  hâtifs 
qu'ils  récoltent  ;  ils  ne  s'éloignent  guère  que  pour 
la  pêche  du  thon,  à  la  Saint-Michel  d'août.  Heureuse 
répubhque,  oubliée  par  notre  engrenage  social, 
légal,  administratif.  Il  n'y  a  même  pas  de  munici- 
palité. Un  garde  du  génie  consigné  dans  le  plus 
moderne  des  forts,  une  ou  deux  visites  par  an  d'un 
adjoint  délégué  de  la  commune  d'Hyères,  le 
passage  de  l'ingénieur  hydrographe,  voilà  tout  ce 
qui  rappelle  à  Port-Cros  la  gêne  sociale,  la  hmite  du 
libre  vouloir. 


48  JEAN  D'AGRÊVE 

Au  fond  de  la  rade,  à  l'entrée  de  la  vallée,  un 
manoir  du  siècle  dernier  se  cache  derrière  un  rideau 
de  tamaris  et  d'eucalyptus  ;  seule  maison  d'habita- 
tion à  laquelle  on  puisse  donner  ce  nom  dans  toute 
l'île.  Le  carré  de  briques  blanchies  à  la  chaux 
emprunte  un  petit  air  seigneurial  aux  fausses  tou- 
relles crénelées  qui  le  flanquent  aux  quatre  angles. 
Un  manteau  de  plantes  grimpantes  monte  jusqu'au 
toit  ;  le  géranium  pariétaire  étale  sur  la  façade 
ses  fleurs  délicates  ;  le  crépi  blanc  de  la  muraille 
transparaît  sous  ces  pétales  d'un  rose  pâle,  qui  ont 
la  nuance  et  la  finesse  d'un  épidémie  d'enfant.  A 
l'intérieur,  un  grand  vestibule  et  quelques  chambres 
gardent  la  physionomie  simple  et  accueillante  des 
logis  d'autrefois.  J'ai  pris  mes  quartiers  dans  le 
château  des  seigneurs  de  Port-Cros,  comme  l'ap- 
pellent pompeusement  les  pêcheurs.  Le  marchand 
de  biens,  trop  heureux  d'une  aubaine  inespérée, 
m'a  cédé  pour  un  morceau  de  pain  la  jouissance 
temporaire  de  cette  maison  depuis  si  longtemps 
désertée. 

Je  peux  vraiment  me  croire  le  seigneur  de  Port- 
Cros,  souverain  aussi  absolu  que  Robinson  dans  son 
empire,  quand  je  vais  contempler  le  mien  de  ce 
point  culminant  où  le  fort  de  la  Vigie  dresse  sa 
masse  blanche.  Une  logette  à  quatre  ouvertures  est 
accotée  au  mât  de  pavillon,  scellé  sur  la  plus  haute 
saillie  de  rocher.  J'aime  m'asseoir  là  au  tomber 
du  jour.  J'ai  vu  dans  les  deux  hémisphères  des 
panoramas  plus  fameux  ;  ils  ne  passaient  point  en 


AUBE  49 

grâce  et  en  majesté  ce  spectacle  changeant  à  chaque 
mort  du  soleil.  Là-haut,  l'île  entière  se  ramasse  sous 
mes  yeux,  avec  ses  pentes  forestières  allant  noj'er 
leurs  derniers  pins  dans  les  baies,  ses  vallons 
allongés  sur  un  versant,  et,  sur  l'autre,  ses  ravines 
boisées  dégringolant  à  pic  dans  le  gouffre. 

Au  nord  et  à  l'ouest,  le  cercle  de  mer  est  brisé  par 
des  terres  d'une  infinie  variété  de  hgnes  et  de 
couleurs.  De  la  pointe  de  Saint-Tropez  aux  cimes 
rocheuses  qui  surplombent  Toulon,  la  côte  ^a 
littoral  développe  ses  plans  de  forêts  bleuies, 
étages  jusqu'aux  montagnes  des  Maures.  Les 
'naisons  d'Hyères  pendent  en  grappes  blanches  sur 
la  p^Tamide  qui  les  porte  ;  plus  pi'ès,  la  presqu'île 
de  Giens  s'avance  dans  le  chenal  de  Porquerolles. 
De  ce  côté,  les  terres  et  les  eaux  où  tombe  le  soleil 
font  une  succession  de  barres  tantôt  lumineuses, 
tantôt  sombres  :  l'arête  de  Bagaud,  d'abord  ;  puis 
la  silhouette  élégante  de  Porquerolles,  avec  ses 
bizarres  grand'gardes,  les  îlots  des  Mèdes,  écrans  de 
granit  qui  interceptent  ou  laissent  filtrer  entre 
leurs  déchirures  les  rayons  obliques  ;  enfin  Saint- 
Mandrier  et  la  rade  de  Toulon,  fermant  l'horizon  du 
couchant.  Au  sud,  à  l'est,  la  mer  libre  se  perd  sous 
le  ciel  d'Afrique  et  le  ciel  d'Italie. 

Qu'elle  est  frappante  à  cette  heure,  sur  les 
coteaux  pâhssants  au  crépuscule,  la  particularité 
que  j'avais  déjà  observée  sous  la  clarté  de  midi  !  Le 
feuillage  soyeux  des  pins  d'Alep,  tremblant  sur  les 
roches  grises,  communique  à  ce  paysage  quelque 


50  JEAN  D'AGRÈVE 

chose  d'aérien  et  d'immatériel  ;  tamisée  à  travers 
les  écharpes  floches  qui  semblent  envelopper  ces 
arbres,  l'atmosphère  baigne  tous  les  objets  voisins 
d'une  brume  fluide,  pareille  à  celle  qu'on  voit 
flotter  sur  les  tableaux  de  Corot.  Cet  effet  m'avait 
toujours  paru  exagéré  dans  les  œuvres  du  peintre  : 
j'en  ai  compris  la  vérité  sous  les  pins  de  Port-Cros, 
où  la  roche  elle-même  s'allège  en  apparition  dia- 
phane, se  fond  dans  une  vapeur  de  rêve. 

—  Jean  avait  raison,  fit  ici  le  ministre  en  inter- 
rompant sa  lecture.  Comme  lui,  j'ai  été  saisi,  en 
mettant  le  pied  à  Port-Cros,  par  ce  caractère  de  bois 
sacré  qui  attend  les  dieux.  Mon  ami  ne  me  laissa 
pas  le  temps  de  me  reposer  dans  sa  maison  ;  à 
peine  débarqué,  il  m'entraîna  dans  les  sentiers  de 
la  montagne,  entre  les  bruyères  fleuries  où  nous 
disparaissions  tous  deux.  Il  marchait  devant  moi 
d'un  pas  joj^eux,  d'un  pas  qui  semblait  prendre 
possession  voluptueuse  de  cette  terre  ;  il  allait,  me 
nommant  tous  les  arbustes  dont  l'odeur  nous  grisait, 
appelant  mon  attention  sur  les  merveilleuses  coulées 
de  la  lumière  au  fond  des  entonnoirs  où  se  tassent 
les  pinèdes,  jetant  son  coup  de  fusil  aux  faisans, 
aux  perdrix  qui  se  levaient  sous  nos  pieds,  et  me 
répétant  sur  tous  les  tons  : 

—  N'est-ce  pas  que  nous  revoilà  dans  notre 
Archipel  ?  Confesse  que  nous  sommes  dans  les 
vrais  domaines  de  Dieu  ;  pense  que  tu  es  encore  à 
Imbros,  sous  le  libre  et  vrai  soleil  qui  brûle  des 


AUBE  51 

formes  de  beauté,  pense  qu'ils  sont  vrais  et  libres, 
ces  arbres,  ces  oiseaux  sauvages,  ces  hommes  que 
tu  vois  partir  au-dessous  de  nous  sur  la  mer... 

Il  me  promena  dans  ses  forêts,  comme  il  aimait  à 
dire,  il  me  fit  asseoir  aux  places  préférées,  à  celles 
d'où  le  regard,  protégé  par  la  sombre  visière  des 
pins,  plongeait  brusquement  sur  des  tableaux 
lumineux,  sur  le  flamboiement  des  eaux  aux  feux 
du  midi  ou  sur  la  nappe  de  saphir  immobile  à 
l'ombre  des  anses  septentrionales.  Quand  il  me 
ramena  au  logis,  harassé,  ébloui,  les  premières 
étoiles  versaient  une  paix  souveraine  sur  la  maison 
blanche,  sur  le  berceau  de  jasmin  où  l'on  mettait 
notre  couvert,  devant  la  porte. 

—  Eh  bien,  Robinson  avait-il  tort  de  te  vanter 
son  île  ? 

—  Non,  certes  ;  mais  si  belle  qu'elle  soit,  je  gage 
que  Robinson  s'y  ennuiera  et  qu'il  aura  bientôt  la 
nostalgie  de  Paris.  A  la  longue,  ce  port  de  mer  doit 
manquer  un  peu  de  société. 

—  La  société  !  fit  d'Agrève  :  j'en  ai  autant  qu'il 
me  plaît,  et  de  la  meilleure,  et  précisément  sur  ce 
port.  Ces  braves  pêcheurs  sont  pour  la  plupart  de 
vieux  marins  ;  comme  moi,  ils  ont  couni  le  monde 
sous  tous  les  parallèles,  vu  plus  de  choses  curieuses 
en  leur  vie  que  tous  les  habitués  du  boulevard 
pris  ensemble  ;  comme  moi,  ils  sont  venus  reposer 
ici  leur  lassitude.  Ce  n'est  pas  la  société  des  salons 
de  Paris  ;  mais  il  y  a  chez  eux  autant  d'esprit, 
quoique  d'une  autre  sorte,  plus  de  relief  dans  les 


52  JEAN  D'AGRÈVE 

caractères,  plus  de  bonhomie  dans  les  cœurs,  plus 
de  sérieux  dans  les  âmes.  Attends  seulement  ;  tu 
en  jugeras  demain,  quand  je  te  mènerai  sur  la 
manne,  comme  nous  disions  dans  le  Levant. 

Le  lendemain  matin,  Jean  m'introduisit  chez 
quelques-uns  de  ses  amis.  Vous  les  verrez  re- 
paraître dans  ses  confidences  :  je  vous  présente 
seulement  les  principaux  de  l'île,  ceux  dont  la 
physionomie  se  ranime  en  ma  mémoire,  quand  leurs 
noms  et  leurs  propos  reviennent  dans  les  Quarts  de 
nuit. 

C'était  César  Cordélio,  le  boulanger  :  figure 
falote,  nez  taillé  en  récif  sous  deux  petits  yeux 
clignotants.  On  ne  lui  eût  pas  donné  la  moitié  de 
son  âge  avancé  ;  il  n'avait  jamais  ressenti  une 
infirmité.  —  Informe- toi  de  sa  santé,  me  dit  Jean. 
Et  l'homme  de  me  répondre  aussitôt,  d'un  ton 
mécontent  :  «  Trop  bonne,  monsieur,  trop  bonne  ; 
je  voudrais  bien  une  petite  maladie,  pour  laisser 
reposer  ma  santé,  afin  qu'elle  ne  tourne  pas  tout 
d'un  coup.  »  —  Je  demande  chaque  jour  à  cet 
animal  comment  il  se  porte,  reprit  mon  ami,  et 
chaque  fois  il  me  fait  la  même  réponse.  Il  a  une 
idée  fixe,  laisser  reposer  sa  santé. 

C'était  Zourdan,  vieillard  à  tête  hirsute,  au  type 
étranger.  Dalmate  d'origine,  et,  de  son  ancienne 
profession,  pandour  au  service  de  l'Autriche, 
Zourdan  déserta  le  soir  de  Sadowa  ;  il  passa  l'Elbe 
à  la  nage.  —  Comment  il  est  venu  s'échouer  ici, 
ajoutait  d'Agrève,  bien  fin  qui  le  saura.  De  son 


AUBE  53 

état  actuel,  il  est  entre  autres  choses  fossoyeur  de 
Port-Cros.  État  facile  :  tu  le  vois  à  leur  âge  et  à  leur 
mine,  ces  gaillards-là  ne  meurent  jamais.  Le  drap 
mortuaire  ne  sert  qu'à  protéger  les  essaims 
d'abeilles  du  vieux  curé,  qui  l'ctend  conscien- 
cieusement sur  ses  ruches.  Néanmoins,  Zourdan 
creuse  de  temps  à  autre  une  fosse,  pour  son  usage  ; 
parce  que,  prétend-il,  on  ne  dort  nulle  part  aussi 
bien,  aussi  fraîchement,  par  les  nuits  chaudes.  Le 
Dalmate  vit  là-haut,  dans  cette  petite  cahute  qui  a 
la  mine  d'une  maison  de  sorcier.  Il  y  gîte  avec  une 
poule  familière  ;  elle  l'éveille  avant  l'aube  en  lui 
picotant  les  pieds,  et  il  sort  pour  consulter  les 
étoiles. 

C'était  enfin  Savéû,  l'homme  considérable  de  la 
locahtc,  le  patron  de  la  barque  qui  passait  Jean  en 
terre  ferme.  Savéû  avait  na\'igué  trente  ans  à 
l'État,  et  voilà  vingt  autres  années  qu'il  avait  jeté 
l'ancre  à  Port-Crcs.  Il  avouait  soixante-dix  ans  ;  il 
en  paraissait  cinquante  ;  trapu,  vif,  alerte,  la  face 
volontaire  encadrée  dans  les  favoris  gris  ;  et  deux 
yeux  sondeurs  de  mer,  deux  yeux  pleins  de  vieilles 
tempêtes,  pleins  de  tous  les  cieux  ressouvenus. 
Une  indicible  flamme  de  vie  brillait  au  fond,  sous 
la  taie  de  l'âge,  comme  un  fanal  de  vigie  sous 
l'écoutille  à  demi  fermée.  Savéû  t'accommodait  ses 
filets,  troués  par  les  marsouins,  disait-il  ;  cet 
accident  n'arrivait  jamais  qu'à  lui.  Une  vieille 
femme,  effondrée  dans  l'idiotisme,  dodelinait  de  la 
tête  au  coin  de  l'âtre.  Notre  hôte  nous  offrit  le 


54  JEAN  D'AGRÈVE 

m3n-te  de  Port-Cros,  une  liqueur  exquise  qu'on 
fabrique  dans  les  ménages  de  l'île  avec  des  baies  de 
myrtes  macérées  dans  l'alcool.  Puis,  l'ancien  gabier 
se  mit  à  conter  ses  campagnes  :  un  appendice  aux 
voyages  de  Sindbad  le  marin,  et  qui  eût  soutenu 
sans  désavantage  la  comparaison.  Il  disait  la  frégate 
la  Sabine,  démâtée  sous  lui  au  cap  Horn,  quand  il 
allait  avec  Dumont  d'Urville  à  la  recherche  des 
terres  australes.  Il  disait  la  perte  sur  un  banc  de 
corail,  en  vue  de  l'Inde,  d'un  bateau  qui  portait  un 
chargement  de  deux  millions  ;  Savéû  avait  gagné 
la  terre,  nu  comme  au  jour  de  sa  naissance  ;  habillé 
par  une  négresse  charitable,  à  Bombay,  il  avait  vécu 
trois  mois  avec  elle  dans  une  caverne.  Il  disait 
encore  le  mariage  du  prince  de  Joinville,  à  Rio  de 
Janeiro,  et  les  splendeurs  qui  l'avaient  particulière- 
ment frappé  ;  il  attendait  toujours  le  prince  qui 
lui  avait  promis  en  1840  de  venir  le  visiter,  quand 
ils  seraient  tous  deux  à  la  retraite.  Où  Savéû 
n'avait-il  pas  voyagé  ?  «  En  Tartarie  »  ,  et  bien  loin 
vers  le  Nord,  dans  une  expédition  à  la  découverte 
du  pôle.  —  «  Pourtant,  Savéû,  vous  ne  l'avez  pas 
touché,  le  pôle  ?  —  Peut-être  :  si  j'ai  passé  dessus 
sans  le  voir,  qui  sait  ?  »  répondait  sentencieusement 
le  gabier. 

—  C'est  Tartarin  en  personne,  disais- je  à  Jean. 

—  Pas  du  tout,  ne  t'y  trompe  pas.  Il  y  a  une 
nuance  très  sensible  entre  nos  gens  et  le  légendaire 
Méridional.  La  conversation  de  Savéû  me  fait 
parfois  songer  à  celle  de  M.  Renan,  transposée  dans 


AUBE  55 

un  autre  mode  ;  à  cette  ironie  légère,  amusée, 
flottant  sur  un  vaste  lit  d'expérience  sérieuse,  et, 
tout  au  fond,  sur  l'intarissable  source  de  tristesse 
et  de  rêverie  particulière  aux  races  de  marins. 

—  Regarde-les  bien,  continuait  d'Agrève,  ces 
grands  enfants  qui  jouent  là  aux  boules  et 
s'amusent  aux  exploits  de  leur  goéland  apprivoisé. 
Lui  aussi,  il  plaisante  à  sa  façon,  l'oiseau  gémissant 
des  tempêtes  ;  il  enlève  les  boules  et  va  les  pré- 
cipiter dans  la  mer,  comme  il  enleva  hier  ton 
chapeau,  —  c'est  sa  facétie  préférée,  —  à  la  grande 
joie  de  nos  pêcheurs  dont  pas  un  ne  broncha  devant 
ton  ahurissement.  —  Regarde-les  bien  ;  je  te  les 
présenterais  tous  que  tu  reconnaîtrais  chez  chacun 
d'eux  une  créature  d'Homère,  du  véritable  Homère, 
et  non  de  celui  que  la  convention  classique  a  grimé 
dans  nos  collèges  :  un  t\^e  tantôt  grave  et  tantôt 
bouffon,  mais  de  cette  bouffonnerie  propre  aux 
héros  de  l'Odyssée,  quand  ils  se  divertissent.  Ne  la 
confonds  pas  avec  la  galéjade  provençale.  Et  leur 
langage  est  tout  naturellement  celui  des  dis- 
coureurs de  l'Odyssée.  Avant-hier  soir,  je  passais 
devant  une  maison  où  deux  d'entre  eux  s'in- 
juriaient, l'un  sur  le  pas  de  la  porte  et  l'autre  à  la 
fenêtre.  —  «  Dis  encore  un  mot,  criait  le  premier, 
je  monte  et  je  t'arrache  les  entrailles.  —  Si  je 
descends,  répliquait  noblement  le  second,  tout  sera 
fini  pour  le  fils  de  ta  mère.  »  —  N'est-ce  pas  d'un 
tour  homérique  ?  Une  heure  après,  tous  deux 
buvaient  fraternellement  au  cabaret.  Chaque  jour 


56  JEAN  D'AGRÈVE 

grossit  ma  collection  de  mots  pareils,  de  récits 
épiques,  plaisants  parfois,  et  parfois  d'une  philo- 
sophie sourde,  profonde,  comme  les  leçons  de 
l'Océan. 

Je  retrouve  dans  les  cahiers  de  Jean  les  traces  de 
nos  longues  causeries  sur  tous  les  sujets,  pendant 
les  trois  journées  que  je  passai  près  de  lui  à  Port- 
Cros,  les  dernières  de  notre  vie  commune.  Il  avait 
vraiment  mué,  je  pus  m'en  convaincre  ;  du  moins 
paraissait-il  en  défense  contre  toutes  les  tentations 
trop  semblables  à  celles  qu'il  avait  expérimentées 
et  qu'il  jugeait  avec  une  ciaielle  clairvoyance. 
Cependant  je  me  défiais  encore  de  l'imagination 
fébrile  qui  grondait  sous  cette  raison  lucide  ;  du 
«  fou  intérieur  qu'il  fallait  enfermer  » ,  comme  iJ 
l'appelait  autrefois. 

—  Mon  pauvre  ami,  lui  disais-je,  tu  te  donnes  à 
la  nature  pour  tromper  ton  cœur  ;  tu  le  pro- 
mèneras toujours,  ce  cœur,  comme  un  mendiant  sa 
sébile,  tu  demanderas  encore  deux  sous  de  doux 
mensonge. 

Ce  pronostic  le  jetait  hors  des  gonds  :  —  Alors, 
j'irai  l'acheter  à  Tahiti  ou  à  Yokohama  ;  mais  ce 
ne  sera  plus  dans  votre  monde,  assurément  ! 

La  veille  de  mon  départ,  il  me  dit  l'ennui  où  le 
mettait  l'obligation  d'y  rentrer  pour  une  heure, 
dans  ce  monde  honni.  L'escadre  mouillait  aux 
Salins  d'Hyères;  l'amiral  commandant  avait  lancé 
des  invitations  à  une  fête  :  il  priait  à  danser 
sur  son  vaisseau  pour  le  lendemain.  D'Agrève  ne 


AUBE  57 

pouvait  guère  se  dispenser  d'aller  s'aligner  chez  le 
grand  chef.  Il  hésitait,  pourtant,  il  cherchait  une 
bonne  excuse.  Je  lui  représentai  fortement  l'in- 
convenance du  procédé  ;  on  le  savait  en  déplace- 
ment de  chasse  à  Port-Cros,  —  c'était  le  prétexte 
dont  il  colorait  ses  retraites  dans  l'île,  —  sous  les 
longues-vues  de  l'escadre  ;  son  abstention  serait 
interprétée  comme  un  manque  d'égards  envers  ses 
camarades  et  ses  supérieurs.  J'eus  raison  de  ses 
répugnances.  —  Que  de  fois  je  me  suis  reproché 
amèrement  mon  intervention  malencontreuse  !  Que 
de  fois  j'ai  regretté  ma  visite  à  Port-Cros,  ma 
maudite  pression  sur  l'ami  qu'un  instinct  obscur 
avertissait  ! ...  Puis,  mon  remords  se  calme  devant 
l'arrêt  évident  du  sort  :  rien  n'eût  pu  conjurer  la 
force  immaîtrisable  qui  préméditait  son  œuvre  et 
allait  l'accomplir...  Mais  n'anticipons  pas. 

—  Soit,  fit  Jean,  puisque  tu  le  veux  ;  mais  à  une 
condition.  Je  t'emmène.  Tu  as  reçu  maintes  fois 
l'amiral  dans  le  Levant,  il  sera  enchanté  de  revoir 
une  vieille  connaissance.  Tu  feras  des  frais  à  ma 
place  avec  les  belles  dames  du  littoral  ;  nous  irons 
dîner  à  Hyères  en  quittant  le  bord  et  je  t'emballerai 
dans  le  train  de  Marseille  :  tu  arriveras  juste  à 
temps  pour  ton  paquebot. 

Le  lendemain,  Savéû  astiquait  dès  l'aube  le 
Souvenir,  la  barque  affectée  au  ser\àce  de  mon 
hôte.  Moins  chétif  et  moins  lourd  de  formes  que  les 
autres  bateaux  de  pêche,  pimipant  au  soleil  sous  sa 
robe  de  peinture  verte  et  sa  voile  rosée,  le  Souvenir 


58  JEAN  D'AGRÈVE 

faisait  figure  de  vaisseau  amiral  sur  la  rade  de 
Port-Cros,  comme  son  patron  y  tranchait  du 
capitaine  de  port.  Tout  fier  de  conduire  un  ofiîcier 
en  tenue  à  bord  d'un  navire  de  guerre,  l'ancien 
gabier  s'était  requinqué  ;  affublé,  sous  son  chapeau 
de  paille,  d'une  redingote  invraisemblable,  où  il 
paraissait  aussi  gêné  que  Vendredi  dans  son 
premier  habit,.  Savéû  avait  repris  l'air  pénétré  de 
l'homme  en  service  commandé  :  il  fallait  montrer 
aux  novices  de  la  Triomphante  qu'on  avait  servi  à 
l'État,  dans  son  temps,  et  qu'on  savait  les  choses. 
Une  brise  légère  comme  un  appel  de  plaisir  nous 
poussa  d'une  seule  bordée  à  l'échelle  du  grand 
cuirassé  qui  battait  pavillon  amiral. 

La  journée  était  radieuse  ;  la  lumière  si  intense 
que  les  ombres  portées  par  quelques  nuées  sur  la 
chaîne  des  Maures  donnaient  l'illusion,  là  où  elles 
tombaient,  de  forêts  de  sapins  noircissant  entre  les 
verdures  plus  claires.  Encadrés  par  l'amphi- 
théâtre de  montagnes  et  d'îles,  stables  dans  leur 
force  superbe,  les  cuirassés  blancs  buvaient  cette 
lumière  ;  le  tremblement  de  l'air  chaud  sur  leurs 
flancs  semblait  la  respiration  de  ces  colosses,  pâmés 
dans  la  volupté  des  souffles  tièdes.  La  mer  en  fête 
avait  mis  tous  ses  diamants,  elle  souriait  à  ses  hôtes, 
ai  dente  et  molle  ;  le  clapotis  joyeux  de  ses  courtes 
laiHf^s  bleues  chantait  sous  les  ca.rapaces  luisantes 
d"*-  énornies  monstres,  hérissés  de  leurs  apparaux, 
sons  les  blanches  baleinières  portant  des  officiers 
d'un  navire  à  l'autre,  sous  les  embarcations  qui 


AUBE  59 

amenaient  les  groupes  d'invités.  Des  fusées  de  petits 
cris  partaient  de  l'échelle  encombrée,  aux  coups  du 
ressac  poursuivant  de  sa  caresse  les  pieds  des 
danseuses  qui  sautaient  sur  la  claire-voie,  accom- 
pagnant de  son  murmure  le  frôlement  des  robes 
contre  les  tôles.  Les  accords  d'une  valse  attaquée 
par  la  fanfare  descendaient  du  pont,  s'épandaient 
sur  l'eau  avec  le  caquetage  et  les  rires  des  femmes 
en  toilettes  claires  qu'on  voyait  là-haut,  circulant 
entre  les  agrès,  entre  les  bérets  des  matelots,  ou 
penchées  sur  la  bande  étincelante  de  la  lisse,  sous 
le  claquement  des  toiles  de  tente,  dans  le  miroite- 
ment des  rayons  réverbérés  par  les  flots,  accrochés 
aux  cuivres  du  bastingage,  aux  ors  des  uniformes, 
aux  aciers  des  armes.  Tout  était  mouvement, 
bruissement,  éclat,  ondes  de  clartés  et  de  sono- 
rités lointaines  ;  tout  respirait  la  gaîté  grisante, 
l'allégresse  martiale  de  ces  joies  brèves  sur  les 
gi'ands  meurtriers  sévères.  Quelle  puissance  de 
vertige  a  le  plaisir,  quand  il  se  déchaîne  une  heure 
dans  ces  ateliers  de  science. et  de  mort,  suspend  des 
guirlandes  de  roses  aux  bouches  des  canons  géants, 
tressaute  sur  les  cales  où  dorment  des  monceaux 
de  poudre  !  Quand  la  femme,  maîtresse  un  instant 
du  domaine  interdit,  apporte  son  sourire  chez  les 
moines,  envahit  leurs  étroites  cellules,  joue  de  ses 
mains  étonnées  avec  leurs  engins  farouches,  amollit 
de  sa  grâce  cette  grandeur  indulgente  !  Rien 
n'exalte  Thomme  comme  ces  fêtes  militaires  à  bord 
des  vaisseaux  :  plus  frêle  et  plus  tentante  parmi  ces 


6o  JEAN  D'AGRÈVE 

rudesses,  enivrée  des  musiques,  de  l'air  trop  vif,  de 
la  lumière  trop  éblouissante,  la  femme  semble  une 
proie  toute  offerte  en  folie,  prête  à  fuir  avec  les 
maîtres  de  l'espace  vers  ces  libres  horizons,  dans  la 
fascination  complice  qui  émane  de  la  beauté  du 
cadre,  dans  la  fureur  de  vie  chaude  qui  monte  de  la 
mer  ensoleillée. 

Je  regardai  Jean  :  maussade  et  ennuyé  au 
départ,  l'ombre  ;iu  navire  avait  fait  de  lui  un  autre 
homme.  Ressaisi  par  le  pli  de  l'habitude,  par  la 
chaîne  d'enchantements  pareils  que  la  magie  du 
souvenir  déroulait  en  lui,  électrisé  par  la  vibration 
universelle  autour  de  nous,  il  avait  dans  le  regard 
et  dans  toute  sa  personne  le  redressement  d'avant 
le  combat  possible.  Dans  le  sang  qui  lui  venait  au 
cœur,  à  cet  instant,  je  crois  bien  qu'on  eût  trouvé 
toute  l'effrayante  fécondité  de  la  mer.  Il  sauta  sur 
la  claire-voie,  il  gravit  l'échelle,  du  pas  d'un 
homme  qui  met  le  pied  chez  soi,  un  chez-soi  de 
force  et  de  joie.  L'excellent  amiral  nous  reçut  à  la 
coupée  avec  une  cordiale  bienvenue.  Je  ne  l'avais 
pas  revu  depuis  longtemps  ;  nous  avions  franchi 
ensemble  plus  d'une  étroite  passe  diplomatique  ;  il 
me  prit  sous  son  bras  pour  deviser  du  tem.ps  jadis 
et  de  ce  que  j'allais  faire  en  Ég}^pte.  —  <(  Quant  à 
d'Agrève,  ajouta-t-il,  je  le  laisse  à  ces  dames  :  elles 
se  languissent  de  lui,  comme  disent  nos  Proven- 
çaux. » 

Une  foule  élégante  se  pressait  sur  le  pont,  entre 
les  fleurs  et  les  plantes  vertes  qui  masquaient  les 


AUBE  6l 

tourelles  :  officiers  accompagnés  de  leurs  femmes  et 
de  leurs  filles,  oisifs  et  touristes  venus  de  toutes  les 
stations  de  la  Corniche,  étrangères  et  Parisiennes 
de  grand  vol,  amenées  par  les  yachts  de  Cannes  ou 
de  Nice.  Groupée  sur  des  affûts  à  l'arrière,  la  coterie 
de  la  haute  vie  regardait  danser  les  aspirants  et  les 
jeunes  filles,  attendant  que  l'amiral  vînt  offrir  son 
salon  pour  organiser  une  petite  sauterie  «  entre 
soi  » .  A  l'apparition  de  Jean,  ce  ne  fut  qu'un  cri 
dans  tout  ce  clan.  —  Comment  ?  Lui  !  le  transfuge  ! 
Pas  possible  !  Ici,  d'Agrève,  venez  vous  confesser  1 
Qui  vous  a  enlevé  ?  Où  est-elle  ? 

Il  me  parut  que  mon  compagnon  répondait 
froidement  à  ces  agaceries  et  qu'il  se  dérobait  pour 
causer  avec  des  camarades.  Occupé  moi-même  par 
des  connaissances  de  qui  je  voulais  prendre  congé, 
je  le  perdis  de  vue. 

Quand  je  le  rejoignis,  l'après-midi  s'avançait. 
Le  soleil  déclinait  derrière  les  pins  de  la  presqu'île 
de  Giens  :  ses  rayons  rasants  enfilaient  le  pont  de 
la  Triomphante,  incendiaient  les  cristaux,  em.pour- 
praient  les  fruits  et  les  feuillages  sur  la  longue 
table  que  les  matelots  dressaient  à  l'arrière. 
L'amiral  fit  interrompre  les  danses  et  pria  ses 
in^ntées  de  s'asseoir  au  lunch  qui  devait  être  pour 
les  plus  pressés  le  signal  du  départ.  Un  appel  de 
clairon  rassembla  les  curieuses  égrenées  dans  toutes 
les  parties  du  na\dre. 

Je  vois  encore  la  place  où  nous  étions  à  ce 
moment,  appuyés  sur  l'habitacle  de  la  boussole. 


62  JEAN  D'AGRÈVE 

tout  au  bout  de  la  dunette.  A  l'invitation  de 
l'amiral,  deux  personnes  accoudées  sur  le  couronne- 
ment se  retournèrent  :  l'une  toute  jeune,  l'autre 
âgée,  et  qui  paraissait  la  mère  de  sa  compagne.  Je 
les  avais  croisées  deux  ou  trois  fois  sur  le  pont, 
pendant  le  bal  :  leurs  figures  m'étaient  inconnues, 
je  les  prenais  pour  des  étrangères  ;  d'autant  plus 
qu'elles  semblaient  avoir  peuJ'de  relations  dans  le 
monde  qui  nous  entourait.  Elles  causaient  à  part, 
contemplaient  la  mer  et  le  spectacle  animé  de 
l'escadre  ;  la  jeune  femme  ne  dansait  pas,  elle 
répondait  distraitement  aux  galanteries  des 
oiïïciers  présentés  par  l'amiral.  Sa  beauté  avait 
attiré  mes  regards  à  la  première  rencontre  ;  et  je 
me  souviens  du  rire  que  fit  éclater,  dans  un  groupe 
où  je  me  trouvais,  l'hommage  involontaire  d'un 
vieux  quartier-maître  :  tandis  qu'elle  examinait  la 
machine,  le  matelot,  tout  benoît  d'admiration, 
n'avait  pu  retenir  derrière  elle  ce  cri  :  «  Nom  de 
nom,  la  jolie  frégate  !  » 

Cette  beauté  me  frappa  plus  \dvement  encore 
quand  l'inconnue  se  tourna  vers  nous,  redressant 
sa  taille  cambrée  sur  la  lisse.  Souple  et  svelte,  sa 
personne  brisait  à  ce  moment  le  faisceau  lumineux 
que  le  soleil  plongeant  dardait  sur  l'arrière  du 
navire.  Debout  dans  cette  gloire  d'apothéose, 
détachée  sur  le  globe  rouge,  elle  était  vêtue  de  la 
clarté  vermeille.  Sa  robe  rose  baignait  dans  ce  feu 
liquide  ;  il  semblait  couler  de  l'épaisse  chevelure, 
tordue   négligemment   en  un   seul   nœud   sur  la 


AUBE  63 

nuque  :  des  cheveux  blonds  fulgurants,  dont  les 
tons  clairs  et  chauds  faisaient  songer  à  un  rayon  de 
miel  bruni  par  places.  Quelques  boucles,  chassées 
sur  le  col  par  la  brise,  étaient  d'un  or  si  pâle 
qu'elles  continuaient  sans  transition  les  grappes  de 
mimosa  pendantes  de  la  capote  :  un  chapeau  de 
paille  légère  où  elle  avait  épingle  les  fleurs  com- 
munes de  la  saison,  rameaux  de  mimosa  et 
bouquets  de  violettes.  Le  coloris  ambré  du  visage  et 
de  la  gorge  gardait  un  reflet  de  l'opulent  diadème 
qui  chargeait  cette  petite  tête  au  modelé  délicat. 
Les  traits,  fins  et  réguliers,  empruntaient  une  ex- 
pression énigmatique  à  deux  grands  yeux  étrange- 
ment graves,  étrangement  fixes  sous  l'arc  volontaire 
des  sourcils  ;  leur  calme  profondeur  bleue  attirait 
et  mquiétait  comme  celle  du  gouffre  de  mer  qu'ils 
venaient  de  regarder.  Il  y  avait  sur  toute  cette 
physionomie  une  douceur  égarée  ;  elle  me  donna 
une  impression  indéfinissable  que  je  ne  puis  rendre, 
que  vous  avez  tous  ressentie  au  passage  de  cer- 
taines créatures  :  elle  n'était  pas  là  où  elle  était, 
elle  venait  d'un  autre  monde  qu'elle  portait  par- 
tout avec  elle. 

La  jeune  femme  s'avança  vers  nous  d'un  pas 
lent  et  rythmé  ;  avec  je  ne  sais  quoi  d'automatique 
dans  la  grâce  de  sa  démarche,  l'impulsion  d'une 
Force  étrangère  et  supérieure,  du  vent  dans  le  vol 
de  l'oiseau.  Elle  s'arrêta,  le  buste  haut,  un  fier 
mouvement  du  col  en  arrière  sa  belle  main  dis- 
traitement posée  sur  le  cristai  de  la  boussole  ;   de 


64  JEAN  D'AGRÈVE 

l'aiguille  bleuissante  qui  tremblait  sous  cette  main, 
il  semblait  que  le  magnétisme  passât  à  cette  minute 
dans  toutes  ses  veines.  Et  regardant  bien  en  face 
celui  à  qui  elle  s'adressait  : 

—  Amiral,  je  voudrais  que  vous  me  présentiez 
M.  d'Agrève. 

Ceci  fut  dit  très  sérieusement,  très  simplement, 
avec  inie  volonté  impérieuse  sur  le  haut  du  visage, 
avec  une  petite  supplication  d'enfant  sur  les 
lèvres  de  la  bouche  si  enfantine  ;  sans  aucune  des 
minauderies,  des  plaisanteries  enjouées  par  les- 
quelles les  femmes  sauvent  l'embarras  de  pareilles 
dv'îmandes. 

—  Comment  ?  Ce  n'est  pas  encore  fait  ?  — 
Notre  hôte  appela  d'un  signe  l'officier,  éloigné  de 
quelques  pas,  occupé  comme  moi  à  dévisager  la 
jeune  femme.  —  Arrivez,  mon  cher,  vous  avez 
l'heur  d'être  réclamé  par  IMadame... 

L'amiral  prononça  un  nom  étranger  qui  me  mit 
sur  la  voie. 

—  Vous  mériteriez  les  arrêts  de  rigueur  pour 
avoir  tant  tardé.  Je  vous  consigne  à  ces  dames. 
Faites-leur  les  honneurs  de  mon  bord  et  de  mon 
goûter. 

Jean  s'inchna  avec  le  salut  glacial  qui  lui  était 
habituel  quand  on  forçait  à  l'impro'.iste  son 
intimité.  Lui  aussi,  cependant,  tandis  qu'il  faisait 
ces  deux  pas,  il  me  parut  porté  par  une  Force 
étrangère  et  dominatrice.  Oui;  si  d'aventure,  dans 
ce  calme  soir,  un  violent  coup  de  mer  eût  brusque- 


AUBE  65 

ment  secoué  le  navire  et  jeté  ces  deux  êtres  l'un 
contre  l'autre,  je  n'aurais  pas  eu  plus  réellement  la 
sensation  d'une  puissance  élémentaire  jouant  avec 
ces  faibles  atomes.  Lui  aussi,  —  pourquoi  ai-je 
remarqué  ce  détail  ?  —  il  frôla  de  ses  doigts 
l'aiguille  d'aimant  d'où  la  belle  main  venait  de  se 
retirer. 

Mon  ami  offrit  son  bras  et  conduisit  les  deux 
dames  à  la  table  du  lunch,  non  loin  de  la  place  où 
l'amiral  me  retint.  Je  l'observai  curieusement  : 
contraint  d'abord,  il  s'anima  bientôt,  se  détendit, 
se  mit  à  parler  avec  gaîté,  la  gaîté  du  voyageur 
heureux  sans  savoir  pourquoi,  quand  il  part  sous  le 
premier  rayon  de  soleil  du  matin.  Je  n'entendais 
pas  ce  qu'il  disait  ;  mais  je  connaissais  bien  mon 
Jean  ;  je  savais  ce  que  signifiaient  ces  accès 
d'éloquence  fiévreuse  succédant  au  mutisme  ac- 
coutumé, ces  éclairs  du  regard  oii  brillait  le  feu 
du  démon  secret,  cet  air  de  machine  sous  pression, 
comme  nous  l'appelions,  qui  jetait  soudain  un 
rayonnement  tendre  et  hardi  sur  le  masque  de 
froideur  voulue. 

Sa  voisine  répondait  à  peine.  Je  ne  surpris  pas  un 
geste  de  coquetterie  dans  l'immobilité  qu'elle 
gardait.  D'où  venait  à  cette  singulière  femme  le 
voile  d'extase  qui  transfigurait  son  visage  ?  Ete  ce 
qu'elle  entendait  ?  De  ce  qu'elle  voyait  ?  A  son 
attitude,  au  pli  de  son  front  et  à  la  contraction  de 
ses  sourcils,  on  la  sentait  attentive,  toute  pénétrée 
par  les  mots  qui  tombaient  dans  son  oreille  ;  mais 
3 


66  JEAN  D'AGRÈVE 

les  grands  yeux  graves  regardaient  droit  devant 
eux,  très  loin,  sur  la  mer  où  l'enchantement  du 
soir  descendait  avec  les  teintes  roses  et  lilas  du 
crépuscule  ;  bien  loin  de  nous  tous  et  de  l'homme 
qui  parlait,  ces  yeux  rêvaient  dans  les  palais  de 
mirage  édifiés  sur  les  eaux  assoupies.  Je  croyais 
deviner  un  effort  de  dédoublement  chez  cette 
enfant  silencieuse,  comme  si  son  regard  emportait 
dans  ce  lointain  monde  de  songe  les  mots  recueillis 
par  l'oreille,  pour  les  agrandir,  les  métamorphoser 
dans  la  beauté  des  choses,  pour  fuir  avec  eux  à 
perte  de  ciel  et  aller  les  comprendre  ailleurs. 

Les  convives  se  levèrent,  prirent  congé.  La 
cloche  du  bord  piqua  le  quart  de  six  heures.  Je 
n'avais  plus  une  minute  à  perdre  avant  le  passage 
de  mon  train.  J'appelai  Jean. 

—  Tu  me  vois  désolé,  dit-il.  L'amiral  fait  armer 
un  canot  pour  ces  deux  dames.  Elles  n'ont  personne 
pour  les  accompagner.  Il  me  prie  de  les  conduire  à 
terre.  Je  ne  t'offre  pas  de  te  prendre  :  les  femmes, 
on  ne  sait  jamais  quand  c'est  prêt  à  embarquer  !  — 
Service  commandé,  ajouta-t-il,  avec  une  nuance 
visible  d'embarras  dans  le  sourire.  —  Mais  j'espère 
bien  te  rattraper  encore  en  gare. 

—  Ne  te  gêne  pas,  Jean.  D'ailleurs,  nous  nous 
reverrons  bientôt.  Je  t'attends  prochainement  à 
Port-Saïd  ou  à  Suez  :  ce  sera  bien  le  diable  si  le 
bateau  que  tu  commandes  ne  fait  pas  route  par  le 
canal.  Adieu,  mon  Jean  :  que  l'île  déserte  te  con- 
serve heureux  ! 


AUBE  67 

Je  le  regardai  affectueusement  au  fond  des  j^eux. 
Crut-il  à  une  ironie  dans  les  miens  ?  Il  se  détourna 
avec  un  imperceptible  mouvement  de  contrariété. 

—  Mais  non,  au  revoir...  à  tout  à  l'heure! 

Je  hélai  Savéû.  Le  Souvenir  démarra.  Nous  étions 
loin  du  cuirassé,  quand  un  canot  blanc  nous 
rejoignit,  évita  notre  arrière  sur  l'eau  déjà  sombre, 
nous  dépassa  de  toute  la  vitesse  de  ses  six  avirons. 
L'embarcation  portait  les  deux  dames  avec 
d'Agrève.  Il  avait  renvoyé  le  maître  timonier  et  pris 
galamment  la  place  de  cet  homme  à  la  barre.  Au 
passage  de  mon  ami,  je  le  saluai  d'un  geste  et 
d'une  parole,  bord  à  bord.  Il  ne  me  vit  pas,  ne 
m'entendit  pas  :  ses  yeux  étaient  rivés  sur  une 
petite  main  qui  balançait  en  jouant  la  poignée  du 
gouvernail. 

—  Couvre-toi,  Hélène,  le  temps  fraîchit,  dit  la 
voix  de  la  vieille  dame. 

Jean  se  leva  pour  aider  celle  qu'on  appelait 
Hélène  à  passer  un  manteau.  Dans  le  mouvement 
qu'il  fit,  son  sabre  accrocha  la  drisse  du  pavillon  ; 
la  légère  étamine  s'abattit  à  mi-mât  ;  il  n'y  avait 
plus  un  souffle  de  vent  ;  elle  s'affala  contre  le 
bâton. 

—  Tiens,  dit  Savéû,  voilà  le  pavillon  du  capitaine 
en  berne  !  Il  n'a  pourtant  pas  l'air  d'un  qui  porte 
la  mort  ! 

La  remarque  jo\àale  du  matelot  me  donna  froid 
jusqu'au  fond  de  l'âme.  Quelques  instants  encore, 
je    distinguai    dans    les    ténèbres    croissantes    le 


68  JEAN  D'AGRÈVE 

fantôme  blanc  qui  fuyait,  l'élégante  silhouette  de 
mon  vieux  camarade  devant  le  signe  du  deuil 
marin,  et,  comme  une  phosphorescence  de  la  mer, 
l'irradiation  fauve  de  cette  couronne  blonde  qui 
semblait  absorber  toute  la  lueur  du  petit  fanal 
allumé  à  l'avant.  Ils  disparurent. 

Machinalement,  je  me  répétais,  en  les  associant 
déjà,  ces  deux  noms  :  Jean...  Hélène... 

Je  courus  à  la  gare.  Mon  train  stoppait  ;  je 
cherchai  Jean  sur  le  quai  ;  je  ne  le  vis  point  ;  je 
ne  l'ai  jamais  revu. 

Pardonnez-moi  de  m'être  attardé  à  ces  souvenirs. 
Ils  ne  sont  pour  vous  qu'un  préliminaire  de  ce  que 
vous  attendez  ;  pour  moi,  ils  sont  le  principal,  ils 
ont  le  charme  des  dernières  bonnes  journées  avant 
une  large  entaille  dans  ma  vie  intime.  J'ai  eu  du 
cœur  autrefois,  on  n'est  pas  parfait  :  j'en  avais  mis 
le  plus  gros  morceau  dans  cette  amitié.  —  Ah  !  mon 
pauvre  Jean  !  —  A  lui  maintenant,  à  eux  de  vous 
conter  le  reste. 

Notre  vieil  ami  lut  durant  plusieurs  heures  de 
nombreux  extraits  des  lettres  et  des  cahiers  qu'il 
avait  entre  les  mains.  Il  nous  a  donné  l'autorisation 
de  transcrire  les  parties  où  ses  auditeurs  avaient 
paru  prendre  quelque  intérêt.  Nous  n'en  repro- 
duirons ici  que  les  passages  essentiels,  ceux  qui 
résument  le  mieux  les  diverses  phases  et  les 
moments  décisifs  de  cette  histoire  sentimentale. 


MIDI 


«  Spei-o  di  dire  di  !ei  quello  che 
mai  non  lu  detto  d'alcuna...  » 

(Dante,  Vïta  Niiova.) 


MIDI 


«  Spero  di  dire  di  lei  quelle  che 
mai  non  tu  detto  d'alcuna...  » 

(Dante,  Viia  Nuova.) 

QUARTS    DE    NUIT 

ZD  ORT-CROS,  13  mars  1883.  —  Voyons,  voyons  : 
■*  il  faudrait  faire  le  point  et  prendre  hauteur. 
Récapitulons  :  une  retraite  au  désert  et  ses 
effets  ordinaires,  toutes  les  énergies  concentrées, 
l'imagination  et  le  cœur  plus  sensibles  a;ix 
premièies  impressions  du  monde,  comme  la 
rétine  aux  premières  lueurs  après  un  séjour  dans 
les  ténèbres  ;  une  fête  à  bord,  le  sortilège  accou- 
tumé de  ces  réunions,  l'atmosphère  capiteuse  qui 
métamorphose  la  mer  en  une  coupe  pétillante  de 
mousse  de  Champagne  ;  une  jolie,  oh  !  très  joUe 
femme,  ne  marchandons  pas  ;  ma  vanité  piquée 
par  son  choix,  ma  curiosité  par  le  silence  qui  a 
sui\a  son  appel,  par  l'énigme  indéchiffrable  de  ce 
visage,  de  ce  regard  ;  notre  fuite  sur  la  mer  endor" 
meuse  de  volonté,  conseillère  d'amour,  à  l'heure 
pâle  où  les  eaux  sont  moites  de  volupté  dissoute. 


72  /   JEAN  D'AGRÈVE 

à  l'heure  sombre  où  elles  boivent  l'humide  langueur 
des  feux  d'étoiles  ;  les  sens  émus  du  grand  émoi  de 
la  vie  universelle,  si  douce  à  l'anuiter  ce  soir,  la 
promenade  tardive  sur  le  chemin  d'Hyères,  dans  le 
parfum  des  champs  de  roses  et  de  tubéreuses 
assoupies,  —  je  ne  sais  qui  l'a  voulu,  elle  ou  moi, 
elle  et  moi,  j'ai  reconduit  ces  dames  jusqu'à  leur 
porte.  L'adieu  sur  le  seuil  de  cette  porte,  l'invita- 
tion à  la  venir  voir  :  politesse  obligée  ;  pourtant 
quelque  chose  tremblait  dans  cette  voix  grave, 
quelque  chose  implorait  sous  la  formule  banale. 
Enfin  mon  retour  léger  sur  la  route,  avec  dix  ans 
de  moins,  derrière  le  léger  fantôme  déjà  maître  de 
tout  l'espace  devant  moi,  déjà  incorporé  à  cette 
mer  où  je  le  cherchais,  après  tant  d'autres,  comme 
tant  d'autres,  pendant  que  Savéû  me  ramenait  à 
l'île...  Un  chant  de  pécheur  était  si  triste,  à  la 
pointe  de  Bagaud... 

Eh  bien  !  quoi  ?  Connu,  tout  cela.  Cas  simple. 
Connue  d'avance,  la  suite,  si  je  me  laisse  amarrer  : 
brèves  ivresses,  souffrances  stupides,  perte  du  libre 
Jean  reconquis  ;  et  des  histoires,  des  ennuis,  des 
journées  gâchées  pour  une  minute  de  trompez- 
moi-le-cœur  ! 

...  Où  diable  l'avais-je  vue  ?  Très  certainement, 
je  l'ai  croisée  dans  le  monde,  à  Paris,  trois  ou 
quatre  fois.  J'ai  immédiatement  reconnu  ce  regard, 
il  avait  déjà  pesé  sur  moi,  et  cet  air  de  sibylle,  de 
créature  seule  et  secrète,  avec  les  deux  expressions 
qui  alternent  su)  ses  traits  :  un  étonnement  doux 


MIDI  73 

devant  la  vie,  une  fierté  farouche  de  la  bien  souffrir. 
C'est  singulier  :  j'ai  le  souvenir  d'un  arrêt  d'atten- 
tion, à  chacune  de  ses  rencontres,  —  la  sonnerie  de 
l'avertisseur  du  dedans  avant  l'arrivée  de  quelque 
chose,  le  tremblement  dont  parle  si  bien,  dans  la 
Vie  Nouvelle,  celui  qui  voit  passer  pour  la  première 
fois  sa  glorieuse  Dame  :  «  En  ce  moment  l'Esprit  de 
la  Vie,  qui  réside  dans  la  plus  secrète  chambre  du 
cœur,  commença  à  trembler  avec  tant  de  force 
que  le  mouvement  s'en  fit  ressentir  dans  mes  plus 
petites  veines.  »  —  Et  je  me  rappelle  aussi  mon 
recul  subit,  instinctif,  comme  au  bord  d'un  gouffre  ; 
si  bien  que  je  ne  crois  pas  avoir  demandé  comment 
elle  se  nommait.  En  vérité,  j'aurais  été  incapable, 
quand  l'amiral  a  dit  ce  nom,  de  le  remettre  sur  ce 
visage  très  présent  à  ma  mémoire  ;  mais  présent 
comme  une  obsession  qui  revient  dans  les  songes, 
sans  rattachements  précis  à  la  vie  localisée,  datée, 
où  les  personnes  que  l'on  connaît  ont  leur  casier. 

Une  figure  énigmatique  !  C'est  le  piège  habituel, 
et  si  grossier  !  Ne  sais-je  pas  que  l'énigme  de  la 
femme  est  presque  toujours  à  fleur  d'épiderme, 
dans  certaines  combinaisons  de  hgnes,  certains 
arrangements  de  physionomie,  sinon  même  da.ns  un 
sourire  appris  devant  le  miroir  ?  Sous  ses  dehors 
mystérieux,  le  sphinx  ne  cache  le  plus  souvent 
qu'une  désespérante  banalité.  Je  soupçonne  M"* 
Joconde  elle-même  de  nous  en  imposer  à  peu  de 
frais  ;  elle  fut  peut-être  dans  la  pratique  quoti- 
dienne ime  bourgeoise  comme  toutes  celles  de  sa 
3« 


74  JEAN  D'AGRÈVE 

rue.  —  Laissons  tomber  l'agréable  excitation  d'un 
beau  soir.  Il  va  faire  jour  dans  quelques  heures  : 
j'irai  relever  la  compagnie  de  perdrix  qu'on  m'a 
signalée  à  la  Sardinière  ;  je  lirai  au  retour  un  bon 
livre.  Après  demain,  je  pousserai  une  reconnais- 
sance à  Toulon  :  on  parlait  sur  la  Triomphante  d'un 
prochain  mouvement  dans  le  personnel.  Et  nous  ne 
penserons  plus  à  la  perturbatrice  d'aujourd'hui. 
Assez  de  jolis  vautours  t'ont  rongé  le  cœur,  mon 
petit  Prométhée  :  tu  vas  me  faire  le  plaisir  d'en 
ménager  les  restes. 

14  mars.  —  Monté  à  la  Vigie,  en  revenant  de  la 
chasse.  La  longue- vue  s'est  tournée  vers  Llyères, 
cherchant  l'emplacement  de  la  villa.  Est-ce  la 
seconde,  ou  la  troisième,  la  plus  blanche,  dans  ce 
groupe  du  quartier  neuf?  Non,  c'est  celle-ci. 
Pourtant,  celle-là...  on  jugeait  mal,  la  nuit... 
Allons,  encore  un  peu,  et  toutes  les  maisons  seront 
sa  maison  !  Comme  c'est  loin,  Hyères  ! 

Une  fière  collection  de  corvées  m'appelle  là-bas, 
politesses  dues  aux  vieilles  connaissances  re- 
trouvées sur  la  Triomphante.  Je  paierais  cher  pour 
voir  ma  tête  de  grotesque,  lorsque  je  ferai  de  longs 
détours,  comme  un  écolier  peureux,  afin  d'éviter 
cette  seule  porte.  Me  voilà  bien,  avec  mon  défaut  de 
mesure,  toujours  aux  extrêmes  !  Il  faudrait  être  un 
sage,  mais  non  un  rustre.  D.e  par  toutes  les  lois  de 
la  civilité  puérile  et  honnête,  je  dois  une  carte  à 
ces  femmes  qui  ont  été  si  simplement  prévenantes  ; 


MIDI  75 

à  la  vieille  dame,  tout  au  moins.  Puis-je  m'éclipser 
comme  un  goujat,  après  notre  promenade  noc- 
turne ?  —  Pourquoi  parlait-elle  si  peu,  durant 
cette  promenade  ?  Elle  ne  disait  rien  et  je 
l'entendais  constamment,  comme  on  entend  la 
parole  intérieure  de  la  mer  calme.  —  Si  je  plonge 
sans  donner  signe  de  vie,  après  ma  promesse  de 
visite,  comment  me  jugeront-elles  ?  Un  matelot 
mal  élevé,  un  fat  qui  veut  se  faire  désirer,  un  serin 
qui  tremble  pour  sa  vertu  :  il  n'y  a  pas  d'autres 
qualifications.  Et  je  serai  encore  plus  mal  noté  sur 
les  papiers  du  grand  chef  :  l'amiral  paraissait 
désireux  de  complaire  à  ces  dames  ;  elles  lui  diront 
que  je  dédaigne  ses  amies,  qu'elles  ne  sont  pas 
assez  gratin  pour  moi...  Il  a  horreur  des  of&ciers 
à  prétentions,  il  appuie  déjà  assez  mollement  ma 
dem.ande  d'un  bateau.  —  Ah  !  le  subtil  logicien  que 
tu  fais,  Satan,  toujours  inventif  en  ingénieuses 
raisons  !  —  Je  ne  m'arrêterai  pas  à  Hyères.  Je 
filerai  sur  Toulon. 

i6  mars.  —  Je  ne  suis  pas  allé  à  Toulon. 
L'express  de  Cannes  passait,  je  l'ai  pris.  J'ai 
fait  là  une  tournée  de  \dsites,  au  grand  étonne- 
ment  des  bonnes  amies  :  elles  croyaient  à  un 
retour  de  l'enfant  prodigue  ;  j'ai  relancé  au  cercle 
et  sur  la  Croizette  tous  les  professionnels  de  l'in- 
discrétion parisienne.  J'espérais  tirer  au  clair  le 
mystère  de  cette  existence  qui  m'intrigue  ;  à 
peine  si  la  belle  muette  m'a  donné  quelques  indica- 


76  JEAN  D'AGRÈVE 

tions  sur  son  état  civil,  durant  nos  entretiens  de 
l'autre  soir.  La  fête  de  l'amiral  défrayait  encore 
les  conversations  ;  je  n'ai  pas  eu  besoin  d'une 
diplomatie  très  savante  pom'  les  arrêter  sur  la 
personne  dont  je  voulais  entendre  parler.  Mes 
coups  de  sonde  répétés  ont  ramené  des  ren- 
seignements assez  vagues  ;  par  extraordinaire, 
ils  n'étaient  pas  assaisonnés  des  médisances 
attendues. 

On  la  connaît  peu  dans  nos  milieux  parisiens, 
elle  n'y  fait  que  de  rares  apparitions.  Élevée  en 
province,  elle  a  été  mariée  très  jeune,  dès  son 
entrée  dans  le  monde,  à  un  étranger  :  un  descendant 
de  ces  familles  phanariotes  dont  les  noms  sonnent 
pompeusement  dans  l'histoire,  et  qui  émigrèrent 
de  Constantinople  en  Russie  pour  fuir  les  persécu- 
tions, lors  de  la  guerre  de  l'indépendance  grecque. 
Ce  prince  exotique,  avarié  par  un  long  et  joyeux 
abus  de  la  vie  de  Paris,  cherchait  à  se  refaire  sur 
le  marché  matrimonial  ;  la  jeune  fille  était  riche,  les 
parents  ambitieux  ;  il  semble  que  ce  mariage  n'ait 
accouplé,  comme  tant  d'autres,  qu'une  fortune  et 
une  vanité,  aux  dépens  d'une  enfant  ignorante  et 
obéissante  qui  faisait  l'appoint  du  troc.  Elle  a  vécu 
plusieurs  années  loin  de  France,  en  Lithuanie,  où 
le  prince,  remis  à  flot,  a  remonté  une  grande 
exploitation  agricole.  Il  est  retenu  dans  ses  terres 
par  les  charges  de  cette  entreprise,  par  les  incom- 
modités venues  avec  l'âge,  et  aussi,  prétend-on,  par 
une  ancienne  liaison  renouée  là-bas.  Trop  délicate 


MIDI  77 

de  santé  pour  supporter  les  hivers  dans  ce  climat, 
la  jeune  femme  revient  les  passer  depuis  deux  ans 
sur  le  littoral  méditerranéen,  près  de  sa  mère. 
Ces  stations  de  plus  en  plus  prolongées,  —  on 
l'a  rencontrée  l'été  dans  une  ville  d'eaux  des 
Pyrénées,  —  feraient  croire  à  une  séparation  de 
fait,  discrète  et  sans  éclat. 

Cannes  avait  tout  d'abord  fixé  le  choix  des  deux 
femmes.  Les  habitués  de  la  Croizette  virent  arriver 
cette  belle  recrue,  l'an  dernier  ;  elle  brilla  dans 
toutes  les  fêtes  de  la  saison,  elle  se  prêta  au 
mouvement  bruyant  de  la  vie  de  plaisir  ;  sans  en- 
train, semblait-il  ;  indifférence  ou  coquetterie,  elle 
accueillit  comme  un  passe-temps  les  empressements 
dont  elle  était  l'objet,  elle  ne  fit  pas  entre  les 
soupirants  de  ces  distinctions  dont  on  eût  pu 
jaser.  Cet  hiver,  on  ne  l'a  plus  revue  à  Cannes  :  ces 
dames  sont  établies  à  Hyères  ;  elles  mènent  une 
existence  assez  retirée,  dans  la  petite  ville  soustraite 
aux  agitations  élégantes  de  la  Corniche. 

J'ai  tâté  les  plus  méchantes  gales  de  la  colonie 
parisienne  ;  je  les  ai  trouvées  à  court  d'histoires 
sur  une  personne  que  sa  position  et  sa  figure  dé- 
signent pourtant  comme  une  proie.  On  ne  lui  prête 
point  d'aventures,  sa  conduite  n'a  pas  donné  prise  à 
la  chronique,  on  en  parlerait  plutôt  comme  d'un 
manquement  au  premier  devoir  social,  qui  est  pour 
chacun  de  fournir  quelques  aliments  à  la  curiosité 
blasée  du  monde.  Les  femmes  la  jugent  insigni- 
fiante ;      nulle    aigreur    dans    leurs    remarques, 


78-  JEAN  D'AGRÈVE 

néanmoins,  puisqu'elle  ne  leur  a  disputé  aucun  de 
nos  jeunes  seigneurs.  Les  hommes  rendent  justice  à 
sa  beauté  ;  mais  elle  passe  pour  ennuyeuse.  Ces 
messieurs  ont  tout  dit,  quand  ils  ont  laissé  tomber 
d'un  air  détaché  la  phrase  habituelle  :  «  JoHe... 
manque  de  montant...  »  Aucun  de  nos  grands 
stratégistes  ne  l'a  honorée  d'un  siège  qu'ils  craignent 
long,  et  difficile,  d'après  toutes  les  vraisemblances. 
Bref,  elle  n'est  pas  cotée  dans  le  monde  où  l'on  fait 
et  défait  les  réputations  :  on  n'y  a  pas  daigné 
détruire  celle-là. 

i8  mars.  —  Voilà  qui  passe  toutes  les  surprises 
de  ma  vie.  Non,  la  plus  folle  imagination  de 
romancier  n'égalera  jamais  les  coups  imprévus  de 
la  réalité.  Je  ha  isserais  les  épaules,  si  je  lisais  dans 
un  conte  ce  qui  vient  de  m'arriver,  je  me  tâte  pour 
savoir  si  je  rêve.  Cela  est,  pourtant  ;  ou  bien  je  ne 
suis  pas  ici,  cette  terre  n'est  pas  sous  mes  pieds,  ce 
ciel  n'est  pas  sur  ma  tête  ! 

Un  de  mes  camarades  de  l'escadre  est  venu  hier 
matin  tirer  quelques  faisans  à  Port-Cros.  Après 
déjeuner,  il  m'a  offert  de  m'emmener  dans  sa 
baleinière  ;  il  m'engageait  à  prendre  avec  lui  le 
train  de  Toulon,  pour  aller  aux  nouvelles.  On  va 
armer  deux  avisos  de  la  réserve,  paraît-il,  les  deux 
commandements  seraient  dévolus  à  des  officiers  de 
notre  grade,  les  têtes  de  listes  se  remuent.  J'ai 
accepté  la  proposition.  iJn  bon  vent  nous  a  portés 
sur  la  terre,  nous  étions  à  Hyères  bien  avant  l'heure 
du  train»  j'avais  du  temps  à  perdre  en  ville.  J'ai 


MIDI  79 

sonné  à  la  porte  de  la  villa  des  Cyprès.  Pouvais- 
je  moins  faire  ?  Vraiment,  je  n'ai  pas  cherché 
l'occasion.  J'avais  mes  deux  cartes  toutes  prêtes  : 
c'était  l'heure  de  la  promenade,  quand  chacun  est 
sur  les  routes. 

Une  servante  ou\Te  la  grille,  m'introduit  dans 
un  petit  jardin  montueux,  tout  égayé  de  soleil 
parmi  les  iris  et  les  roses.  Sur  la  haie  de  jeunes 
cyprès  qui  cache  le  mur  du  fond,  les  rosiers  grim- 
pants enlacent  de  leurs  guirlandes  les  sombres 
quenouilles  ;  je  ne  l'avais  remarquée  nulle  part, 
cette  aUiance  inattendue  des  fleurs  souriantes,  in- 
timidées de  leur  hardiesse  sur  les  arbres  funéraires, 
plus  roses  et  plus  souriantes  dans  ce  feuillage  de 
deuil.  —  Elle  était  là,  seule,  vêtue  d'une  étoffe 
blanche,  les  mains  croisées  sur  les  genoux,  assise 
sur  un  banc  de  marbre  au  pied  des  cyprès.  Des 
corolles  défleurissantes  neigeaient  sur  ses  cheveux 
nus  ;  ils  ceignaient  le  front  d'un  large  voile  de  soie 
lumineuse,  prisme  où  jouaient  les  rayons  qui 
filtraient  à  travers  la  haie  noire.  Le  regard  perdu 
dans  la  clarté  lointaine,  au  delà  des  étangs  morts 
qui  vont  vers  la  mer,  elle  suivait  au  ciel  des  îles  la 
fuite  des  foulées  de  nuages.  Elle  ne  faisait  rien  ; 
pas  de  Uvre,  pas  d'ouvrage  de  main  à  ses  côtés  ; 
immobile,  blanche  statue  de  l'attence,  elle  semblait 
réfugiée  quelque  part  en  dehors  du  temps  et  du 
monde. 

Quand  elle  se  retourna  au  bruit  de  mon  pas,  je 
ne  vis  ni  surprise  ni  mouvement  sur  ses  traits  ; 


8o  JEAN  D'AGRÈVE 

elle  me  reçut  d'un  air  naturel,  comme  si  cette 
heure  m'eût  été  précisément  assignée,  comme  si  je 
fusse  venu  pendant  des  années  à  cette  place.  Je 
pris  une  chaise  volante  vis-à-vis  du  banc,  je  me  mis 
en  frais  de  conversation.  Nous  échangeâmes  quel- 
ques propos  sur  la  fête  qui  nous  avait  réunis  ;  ce 
sujet  épuisé,  l'entretien  languit.  J'abordai  les 
thèmes  habituels  du  bavardage  mondain,  la  liste 
des  connaissances  que  nous  devions  avoir  en 
commun,  les  derniers  événements  de  la  saison,  le 
théâtre,  les  hvres  nouveaux  ;  je  ne  me  sentais  pas 
suivi  sur  ces  terrains  de  vaine  pâture,  affectés  par 
la  routine  aux  premières  rencontres  entre  deux 
esprits  qui  s'ignorent  mutuellement.  Quelques 
phrases  distraites,  quelques  monosyllabes  d'appro- 
bation, c'étaient  ses  seules  réponses.  Au  début,  je 
lui  savais  gré  de  ne  pas  me  servir  la  médisance 
épinglée  à  chaque  nom  d'homme  ou  de  femme  que 
je  prononçais,  le  jugement  tout  fait  sur  le  roman  ou 
sur  la  pièce  à  la  mode.  Bientôt,  à  bout  d'efforts,  j'en 
vins  à  des  suppositions  désobligeantes  :  mes  amies 
de  Cannes  auraient-elles  raison,  cette  belle  personne 
serait-elle  un  peu  simplette  ? 

J'hésitais  entre  cette  explication  de  son  mutisme 
et  une  autre  interprétation  plus  irritante  pour  moi  : 
par  instants,  je  croyais  de\dner  chez  elle  l'inatten- 
tion indulgente  de  l'auditeur  sérieux  qui  entend 
le  babil  d'un  enfant  ;  l'étonnement  d'un  poète 
absorbé  dans  la  contemplation  des  étoiles,  et  qu'un 
pédant  de  collège  questionnerait  à  ce  moment  sur 


MIDI  8i 

les  matières  de  l'examen  scolaire.  De  plus  en  plus 
gêné,  gagné  par  ce  lourd  silence,  par  le  malaise  et 
l'émotion  du  regard  fixé  sur  moi,  je  hnsardai 
quelques  demandes  maladroitement  intimes,  quel- 
ques allusions  à  ce  qui  pouvait  occuper  une  pensée 
si  détachée  des  intérêts  mondains.  Brusquement, 
une  vague  de  détresse  passa  au  fond  des  yeux 
que  j'interrogeais  :  assombris  de  tout  le  courage 
rassemblé,  ils  jetèrent  un  aveu  dans  un  éclair.  Elle 
se  leva.  —  Quoi  qu'il  arrive  de  nous  dans  la  suite, 
je  vivrais  cent  ans  que  je  n'oublierais  pas  ce  geste, 
ce  lieu,  cet  instant. 

Elle  se  leva,  fit  un  pas  vers  moi,  d'un  mouve- 
ment somnambulique,  un  mouvement  involontaire 
et  doux  où  aboutissait  toute  la  force  de  toutes  les 
planètes  attirées.  Ses  mains  s'abattirent  sur  mes 
épaules,  sa  tête  s'inclina,  ses  yeux  éperdus  versèrent 
toute  son  âme  dans  les  miens  ;  et  des  lèvres 
rapprochées  à  toucher  mon  front,  ces  mots  qui 
jaillissaient  du  plus  profond  de  l'être,  de  la 
première  parcelle  où  s'éveilla  notre  première  lueur 
de  vie  au  seir  de  notre  mère,  ces  mots  tombèrent, 
effarés  et  suppliants  : 

—  Aimez-moi,  Voulez-vous  ?  Je  vous  attends 
depuis  si  longtemps  ! 

Debout,  palpitante,  drapée  dans  sa  robe  blanche 
contre  les  cyprès,  grand  lys  vivant  érigé  entre 
leurs  fuseaux  noirs,  elle  épiait  ma  réponse  ; 
ses  mains  cherchaient  les  miennes,  son  regard, 
déchargé    de    la    résolution    qui    l'avait   enfiévré. 


82  JEAN  D'AGRÈVE 

implorait  avec  l'angoisse  de  la  victime  livrée  au 
couteau. 

Je  ne  sais  trop  ce  que  je  balbutiai  dans  mon 
trouble  ;  des  pauvretés  banales  et  bêtes  :  pro- 
testations touchées,  invitation  à  réfléchir  ;  elle  ne 
me  connaissait  pas,  je  la  ferais  soufïrir  ;  et  je  la 
suppUais  avant  tout  de  se  remettre  ;  on  pouvait 
l'apercevoir  de  la  villa,  dans  ce  jardin  découvert. 

—  Qu'importe  ?  Le  monde  n'existe  pas  pour 
moi.  M 'aimerez- vous  ?  Tout  ce  qui  n'est  pas  cela 
me  laisse  indifférente.  Vous  me  jugerez  mal,  mon 
action  est  folle,  on  ne  se  livre  pas  ainsi  à  un  inconnu. 
Vous  n'êtes  pas  un  inconnu.  J'ai  réfléchi,  plus  que 
vous  ne  croyez  :  depuis  deux  ans  je  vous  cherche, 
sans  pouvoir  vous  joindre.  Si  vous  n'étiez  pas  venu, 
je  serais  allée  à  vous.  Je  sais  que  je  souffrirai  par 
vous  :  tant  mieux.  Je  n'ai  pas  vécu,  je  veux  vivre, 
et  par  vous  seul  je  puis  vivre.  Je  le  sais.  Ne  me 
demandez  pas  d'expliquer  comment  et  pourquoi, 
je  suis  trop  ignorante  pour  parler.  Mais  je  le  sais.  Je 
me  donne  toute,  pour  toujours,  vous  le  sentez  bien. 
C'est  à  vous  que  je  suis  envoyée. 

Elle  me  rappela  alors  les  quelques  rencontres 
dont  j'avais  un  souvenir  persistant  et  vague, 
semblable  à  l'image  laissée  dans  l'œil  par  les 
météores  qui  sillonnèrent  la  nuit,  retinrent  un 
instant  le  regard,  tandis  que  l'esprit  occupé 
ailleurs  n'accordait  qu'une  attei  cion  passagère  à 
cette  secousse  nerveuse.  Elle  précisa  les  circon- 
stances. Elle  avait  cherché,  elle  n'avait  pas  trouvé 


MIDI  83 

le  moment  et  l'intermédiaire  qui  nous  eussent 
rapprochés.  D'autres  fois,  elle  s'était  inutilement 
rendue  à  des  réunions  où  l'on  m'attendait,  où  je 
n'avais  point  paru.  Les  menus  faits  qu'elle  groupait 
et  réveillait  dans  ma  mémoire,  la  connaissance 
qu'elle  montrait  des  moindres  détails  de  ma  vie, 
tout  me  prouvait  sa  véracité,  son  obstination  à 
cette  inexplicable  poursuite. 

L'étrange  créature  avait  repris  son  sangfroid,  elle 
parlait  avec  l'accent  tranquille  du  juge  qui  lit  les 
considérants  d'une  sentence  et  commente  la  loi  sou- 
veraine. Je  me  débattais  contre  l'invraisemblable. 

—  Mais  par  quoi  ai-je  mérité  à  ce  degré  votre 
faveur  ?  Vous  ne  savez  pas  ce  que  je  vaux,  ni  si  je 
vaux  quelque  chose.  Vous  êtes  belle,  adulée,  sans 
doute,  courtisée  par  tous  les  jeunes  gens  qui  vous 
entourent.  Un  inconnu,  étranger  à  votre  milieu,  à 
la  société  de  votre  âge  et  de  vos  goûts,  recevrait  ce 
don  inestimable  ?  Dites  que  vous  ne  vous  jouez 
pas  de  moi  ! 

—  Oh  !  non,  mille  fois  non  ;  et  vous  le  voyez 
assez!  Je  ne  puis  expliquer  ce  que  j'ignore.  Je 
pourrais  vous  donner,  je  me  donne  à  moi-même 
quelques  raisons.  Je  pourrais  vous  dire,..  Mais 
non,  à  quoi  bon  ?  Encore  une  fois,  je  ne  sais  pas 
pourquoi  je  vous  appartiens  toute,  depuis  long- 
temps :  je  sais  seulement  que  je  vous  appartiens  à 
jamais,  si  vous  le  voulez. 

Et  de  nouveau,  un  élan  intérieur  la  souleva,  elle 
se  pencha  sur  moi,  avec  son  humble  prière  déses- 


84  JEAN  D'AGRÈVE 

pérée  dans  les  yeux,  dans  toute  sa  personne 
offerte.  La  grille  du  jardin  cria  sur  ses  gonds  :  des 
visiteurs  entrèrent.  A  grand'peine,  je  trouvai 
devant  eux  quelques  phrases  de  politesse  :  je 
m'excusai  sur  l'heure  du  train  et  pris  congé,  en 
promettant  de  revenir.  Le  trouble  où  j'étais  ne  me 
permettait  pas  de  poursuivre  une  conversation 
banale. 

Je  n'ai  pas  pris  le  train.  Je  suis  revenu  dans  mon 
île,  remué  comme  l'est  aux  soirs  de  tempête  cette 
mer  qui  me  portait. 

...Que  dois- je  penser?  Est-ce  une  dévergondée, 
une  malade,  une  pauvre  folle  détraquée  par  un 
chagrin  secret,  une  imagination  déséquilibrée  par 
la  lecture  des  romans  ?  La  raison  ne  fournit  pas 
d'autres  explications.  Sur  mille  hommes  de  sens 
rassis  que  je  consulterais,  pas  un  ne  conclurait 
différemment.  Ils  hésiteraient,  cependant,  s'ils 
l'avaient  vue,  si  simple,  si  vraie,  s'ils  avaient 
entendu  ce  cri  sincère.  Aucune  des  roueries  que  je 
connais  bien  ;  et  rien  qui  sentît  l'impudeur,  dans  la 
douloureuse  audace  de  cette  enfant  offrant  son 
âme,  sans  songer  à  faire  les  réserves  temporaires 
qu'elles  font  toutes  pour  leur  corps.  L'accent  était 
si  grave,  si  honnête,  dans  cette  folie  de  passion,  que 
je  n'ai  pas  eu  un  instant  les  pensées  qu'une  pareille 
aventure  autoriserait  :  accepter  comme  une  fantaisie 
ce  qui  en  avait  toute  l'apparence,  prendre  le  plaisir 
facile  et  charmant  qui  n'engagerait  à  rien,  cueillir  le 
fruit  tombé  sur  ma  route  et  passer  outre.  —  Non, 


MIDI  85 

si  inconséquente  que  fût  son  action,  cette  créature 
humaine  ne  jouait  pas  avec  le  m^-stère  de  la  vie  ; 
elle  ne  proposait  point  le  pacte  habituel  des 
galanteries  mondaines.  Elle  ne  m'a  pas  donné  une 
seconde  la  sensation  d'une  femme  en  quête  de 
plaisir.  J'ai  entendu  mes  hommes  mortellement 
blessés,  quand  ils  demandaient  à  boire  :  ils  avaient 
cette  voix,  ce  regard. 


HÉLÈNE   A   JEAN 

<L  Ce  soir,  19  mars. 

«  Vous  n'êtes  pas  revenu.  Vous  me  méprisez  ?  Il 
faut  que  je  vous  écrive  :  je  ne  sais  rien  dire  quand 
vous  êtes  là.  Ecoutez-moi.  Je  ne  suis  pas  si  folie. 
D'autres  ne  vous  auraient  point  parlé  ainsi,  dès  le 
premier  jour.  Pour  moi,  ce  n'était  pas  le  premier 
jour.  J'ai  continué  devant  vous  un  long,  un  ancien 
aveu. 

«  Je  vous  vis  pour  la  première  fois,  je  vous  l'ai 
dit,  il  y  a  deux  ans,  dans  le  lointain  pays  où  je  vivais 
exilée,  isolée,  malheureuse.  Vous  faisiez  partie  de 
la  mission  mihtaire  envoyée  aux  funérailles  de 
l'empereur  assassiné.  Vous  êtes  venu  un  soir  dans 
une  maison  russe  où  je  me  trouvais.  Je  vous  entends 
encore  racontant  le  drame,  peignant  les  scènes 
tragiques  dont  la  grandeur  passait  dans  vos 
paroles  ;  je  vous  écoutais,  mon  indifférence  habi- 
tuelle m'avait  quittée.  Vous  compreniez  tout;  j'ai- 
mais votre  façon  de  regarder  dans  cette  tombe. 


86  JEAN  D'AGRÈVE 

vous  saviez  si  bien  les  choses  de  la  mort,  auxquelles 
je  songe  souvent.  Vous  ne  m'avez  pas  aperçue,  ce 
soir-là  ;  je  ne  vous  en  voulus  pas,  vous  sui\'iez 
votre  pensée,  elle  était  plus  grande  et  plus  belle 
que  moi.  De  ces  journées  émouvantes,  je  n'em- 
portai qu'un  souvenir  :  vous,  votre  personne,  votre 
voix.  Un  de  vos  camarades,  ami  intime  de  ma 
famille,  nous  parla  de  vous  ;  tout  ce  qu'il  racontait 
est  gravé  dans  ma  mémoire. 

«  Depuis,  je  vous  ai  vu,  entendu  de  loin,  durant 
mes  courts  séjours  à  Paris,  dans  les  salons  où  nous 
nous  sommes  croisés,  à  l'exposition  de  peinture,  à 
l'Opéra.  Vous  aviez  l'air  d'être  comme  les  autres 
dans  ce  monde  léger,  et  je  sentais  bien,  moi,  que 
vous  n'étiez  pas  comme  les  autres  ;  tout  ce  que 
vous  disiez  était  selon  mon  cœur.  Vos  moindres 
mouvements,  d'instinct  tout  mon  être  les  faisait 
déjà.  Nos  regards  se  cherchaient,  s'évitaient  ;  les 
pauvres  miens  n'étaient  pas  assez  forts  pour  vous 
amener  ;  mais,  dans  les  vôtres,  je  sentais  déjà 
venir  votre  âme,  elle  s'acheminait  vers  moi  à  votre 
insu.  Je  l'ai  tant  appelée  ! 

«  Sur  le  vaisseau,  dans  notre  première  con- 
versation, quand  vous  m'avez  laissé  voir  votre 
dégoût  du  monde,  —  ah  !  il  n'égalera  jamais  le 
mien  !  —  quand  vous  avez  dépeint  votre  île  et 
l'existence  que  vous  y  menez,  j'ai  reconnu  mon 
plus  cher  rêve  :  tout  a  crié  en  moi  que  j'étais  faite 
pour  vivre  là,  de  cette  même  vie,  heureuse  comme 
vous,  avec  vous,  par  vous,  oh  !  enfin  heureuse  ! 


MIDI  87 

«  Voulez- vous  que  je  le  sois  ?  Entendez  le  cri  de 
souffrance  et  de  vérité  que  je  n'ai  pas  su  vous  taire. 

HÉLÈNE.  » 
QUARTS   DE   NUIT 

25  mars.  —  Ah  !  c'est  bien  fini  de  mes  doutes, 
de  mes  velléités  de  lutte  !  Elle  m'a  pris  comme  la 
mer  montante  prend  sur  le  sable  la  seiche  que 
son  reflux  emporte,  cette  douce  et  déconcertante 
Hélène.  Hélène... déjà  ce  nom  s'enlace  autour  de 
chacune  de  mes  pensées,  liante  caresse  des  roses  de 
son  jardin  autour  des  C3^rès.  J'ai  vécu  les  meil- 
leures heures  de  ces  journées  chez  elle.  Chez  elle! 
Cette  expression  n'a  pas  de  sens.  Dans  le  salon  de 
la  villa,  dans  le  petit  cabinet  où  elle  préfère  me 
recevoir,  rien  ne  décèle  la  présence  habituelle  d'une 
activité  humaine.  L'œil  cherche  vainement  le  livre, 
l'ouvrage,  l'agencement  de  meubles,  l'ordre  ou  le 
désordre  des  bibelots  familiers,  tous  ces  prolonge- 
ments de  la  personnalité  qui  marquent  sur  un  lieu 
l'empreinte  de  la  femme,  qui  révèlent  ses  goûts,  son 
caractère.  A  la  villa  des  Cyprès,  les  pièces  vides, 
impersonnelles,  ressemblent  à  la  chambre  d'auberge 
qu'un  voyageur  \aent  de  quitter,  où  un  autre  va 
s'installer  pour  quelques  heures,  où  ces  hôtes  de 
passage  ne  laissent  aucune  ombre  de  leur  âme 
sur  les  choses  indifférentes.  Cette  singularité  m'a 
donné  d'abord  une  impression  de  froid  ;  elle 
ajoutait  à  la  gêne  du  premier  entretien,  et  j'en 
avais  pris  une  prévention  défavorable  contre  la 


88  JEAN  D'AGRÈVE 

femme  moralement  absente  de  son  logis.  Hélène 
s'en  aperçut. 

—  Oui,  me  dit-elle,  vous  me  cherchez  où  je  ne 
suis  pas.  Si  je  suis  ici  quelque  part,  c'est  dans  les 
arbres  et  dans  les  fleurs  de  ce  jardin,  seuls  objets 
participant  de  ma  vie.  Je  n'ai  jamais  été  chez  moi 
dans  les  maisons  où  le  hasard  m'a  retenue  prison- 
nière, parce  que  je  n'y  ai  pas  aimé  ni  été  aimée.  Je 
me  sentirai  chez  moi,  pour  la  première  fois,  dans 
le  lieu  où  j 'aimerai  et  serai  aimée. 

Je  commence  à  lire  en  elle,  et  je  ne  m'étonne 
point  que  le  monde  ne  la  déchiffre  pas.  Cette  femme 
dit  vrai,  le  monde  n'existe  pas  pour  elle.  Hélène 
en  est  séparée  par  une  impuissance  organique  à 
s'assimiler  des  éléments  qui  ne  sont  pas  les  siens, 
par  un  invincible  redressement  de  la  plante  sauvage 
qu'elle  est  contre  des  formes  de  culture  où  elle  ne 
peut  pas  se  ployer.  Combien  je  retrouve  en  elle  de 
mon  moi  de  vingt  ans  !  Sans  affectation  ni  parti 
pris,  elle  demeure  aussi  réfractaire  que  pourrait 
l'être  l'habitante  d'une  autre  planète  à  tout  ce 
qui  constitue  notre  vie  actuelle  :  soucis,  plaisirs, 
curiosités,  opmions,  règles  reçues,  encombrements 
du  cerveau  et  divertissements  du  cœur.  Elle  est 
tout  amour  et  tout  intuition  de  la  nature,  des 
beautés  apparentes  comme  des  lois  permanentes 
et  secrètes  de  cette  nature.  Son  âme  fermée  n'a  de 
communication  avec  personne,  pas  même  avec  sa 
mère,  compagne  timide,  effacée,  qui  traite  sa  fille 
en  enfant  gâtée  et  difficile  dont  elle  respecte  l'in- 


MIDI  89 

dépendance.  Cette  fusion  habituelle  avec  nos 
semblables,  qui  est  pour  beaucoup  d'entre  nous  la 
respiration  morale  de  l'individu  humain,  Hélène 
l'ignore  et  l'a  transportée  sur  les  plantes,  les  eaux, 
les  bois,  les  cieux,  sur  les  formes,  les  forces,  les  voix 
de  la  nature,  seules  confidentes  de  sa  vie  intérieure. 

C'est  une  primitive,  je  ne  trouve  pas  de  mot  plus 
juste  pour  me  la  définir.  Égarée  à  notre  époque  de 
complications  cérébrales  et  de  formules  qui  em- 
maillotent la  volonté,  inintelligible  aux  gens  de  cette 
époque,  je  vois  en  elle  la  sœur  attardée  d'êtres 
très  lointains,  simples  et  puissants  comme  les 
énergies  primordiales  auxquelles  ils  obéissaient.  La 
hardiesse  tranquille  de  l'aveu  qu'elle  me  fit,  cette 
avance  si  contraire  à  nos  mœurs,  la  soumission 
passive  à  l'appel  d'une  destinée  qui  l'exalte, 
l'indifférence  pour  nos  grimaces  usuelles,  nos 
attitudes  d'emprunt,  notre  trépidation  intellectu- 
elle, tout  recule  Hélène  à  son  plan,  parmi  les  femmes 
de  la  Bible  et  des  vieux  tragiques  grecs,  instru- 
ments dociles  du  dieu  intérieur  qui  les  émouvait. 
Notre  société  ne  peut  juger  équitablement  cette 
primitive,  pas  plus  que  la  foule  ne  peut  apprécier 
dans  nos  musées  les  statues  archaïques  aux  lignes 
trop  sommaires,  pas  plus  que  cette  foule  ne  devine 
la  vérité  humaine  et  la  \'ie  intense  de  ces  corps  à 
peine  indiqués  dans  leur  gaine  de  marbre. 

Elle  répugne  aux  confidences  sur  son  passé. 
L'amour  n'éveille  pas  en  elle  le  premier  besoin  des 
cœurs  qu'il  envahit  :  déverser  toute  la  vie  antérieure 


90  JEAN  D'AGREVE 

dans  la  vie  nouvelle  que  nous  voudrions  faire 
refluer  jusqu'à  nos  origines,  livrer  au  nouveau 
maître  tout  le  patrimoine  de  joies  et  de  douleurs 
qui  ne  fut  amassé  que  pour  lui.  L'habitude  de  la 
défiance  paraît  si  ancienne  chez  elle  !  A  grand  peine, 
en  quelques  paroles  rares  et  retenues,  elle  m'a 
laissé  entrevoir  sa  formation  d'enfant  dans  les 
chênaies  du  parc  familial,  la  pénétration  précoce 
de  son  âme  par  cette  âme  forestière,  seule  nourrice, 
seule  maîtresse  de  son  esprit.  Au  couvent  où 
l'on  essaya  de  l'élever,  elle  se  ferma  comme  une 
fleur  dans  une  atmosphère  irrespirable,  elle  y 
resta  farouche  et  malheureuse,  en  défense  contre 
l'éducation  formaliste,  la  dévotion  apprise,  la 
tyrannie  des  intelligences  étrangères  qui  pré- 
tendaient façonner  la  sienne.  Les  notions  abstraites, 
les  idées  desséchées  dans  les  hvres  ne  lui  disaient 
rien  ;  son  Dieu,  elle  le  cherchait  d'une  adoration 
passionnée,  mais  dans  un  ciel  tout  différent  de 
celui  que  ses  institutrices  avaient  construit.  Ses 
leçons  efficaces  d'idées,  de  sentiments,  de  piété, 
elle  ne  les  recevait  et  ne  les  acceptait  que  des 
arbres,  des  étangs,  des  oiseaux  du  parc,  éducateurs 
fraternels  qui  avaient  seuls  trouvé  les  chemins 
d'accès  à  l'entendement  et  à  la  sensibilité  de  leur 
élève. 

De  son  mariage,  elle  parle  à  contre-cœur,  très 
peu,  comme  d'une  formahté  accomplie  sans  elle, 
tandis  qu'elle  était  ailleurs,  dans  sa  retraite  idéale 
d'outre-terre.    Hélène    ne    se    plaint    jamais    de 


MIDI  91 

l'homme  qui  l'emmena  un  jour  dans  une  nouvelle 
maison,  où  elle  se  sentit  aussi  étrangère  qu'aupara- 
vant dans  la  maison  paternelle,  quand  elle  y 
rentrait  en  s'arrachant  du  parc.  Elle  n'accuse 
personne  de  son  entourage  intime.  «  Je  ne  les  crois 
pas  mauvais,  dit-elle,  mais  ils  sont  autres,  nous 
n'avons  rien  en  commun,  c'est  un  malheur  pour  eux 
et  pour  moi.  »  Un  de  ces  nombreux  malheurs  que 
la  vie  apporte  fatalement,  une  de  ces  catastrophes 
extérieures  qui  limitent  notre  personnalité  sans 
l'entamer,  ainsi  lui  apparaît  le  lien  où  elle  est 
prise.  Quand  elle  fait  allusion  à  sa  dépendance 
forcée,  on  dirait  un  infirme  parlant  du  mal  incurable 
dont  il  doit  mourir,  résigné  à  le  supporter,  mais  ne 
concevant  pas  que  le  fléau  crée  une  obligation  et 
enchaîne  la  Ubre  volonté,  demeurée  entière  dans  le 
corps  paralysé. 

—  Oui,  disait-elle  hier,  je  viens  à  vous  de  tout 
moi,  sans  plus  d'hésitation  ni  de  remords  que  l'eau 
précipitée  sur  cette  pente,  quand  elle  abandonne  le 
bassin  où  elle  fut  emprisonnée  un  instant,  quand 
elle  court  à  la  mer  où  elle  doit  se  perdre.  Je  vais  de 
même  me  perdre  en  vous  :  pouvons-nous  faire 
autrement,  cette  eau  et  moi  ? 

Sa  pensée,  accablée  par  le  poids  du  sort  hostile, 
se  tourne  souvent  vers  la  mort  libératrice.  Rien  de 
tragique,  d'ailleurs,  rien  de  lugubre,  nulle  emphase 
et  nulle  colère  dans  cette  aspiration  passionnée. 
Cesser  d'être  ce  qu'elle  est  pour  se  mêler  plus  intime- 
ment à  la  nature  qu'elle  adore,  pour  s'y  dissoudre 


92  JEAN  D'AGRÊVE 

et  s'y  retrouver  avec  d'autres  éléments,  ce  rêve  lui 
est  aussi  familier,  aussi  délicieux  que  pourrait 
l'être  à  d'autres  le  plus  doux  songe  de  bonheur 
terrestre.  —  Paroles  apprises,  pensais- je  d'abord  en 
l'écoutant  ;  mais  non  :  à  mesure  que  je  la  pénètre 
mieux,  je  la  sens  vraie  et  spontanée  dans  ce  désir 
comme  dans  tout  ce  qu'elle  me  dit  ;  et  je  suis  tenté 
de  croire  qu'elle  ne  s'abuse  pas  sur  le  mystère 
physiologique  qu'elle  constate,  lorsqu'elle  ajoute  : 

—  Mourir  ne  serait  point  pour  moi  une  action 
violente  ;  il  me  semble  parfois  que  je  retiens  ma 
vie  par  un  effort  de  volonté,  et  qu'elle  fuirait 
insensiblement  si  je  la  laissais  aller,  comme  part 
l'oiseau  captif  quand  s'ouvre  la  main  qui  lui  com- 
primait les  ailes. 

A  mes  plaintes  sur  la  contradiction  qu'il  y  a 
entre  ce  vœu  de  fuite  et  son  amour  qui  m'invoque, 
elle  répond  : 

—  Je  vous  aime,  mais  vous  ne  comprenez  pas  : 
vous  serez  pour  moi  le  chemin  enchanté  vers  la 
mort. 

Et  l'instant  d'après,  avec  l'illogisme  de  la 
souffrance  et  de  la  passion,  cette  jeune  vie  se 
révolte,  frémit  de  toutes  ses  puissances  immo- 
bilisées ;  c'est  une  autre  Hélène  qui  se  réfugie  dans 
mes  bras,  qui  murmure  tendrement  : 

—  Prenez-moi.  emmenez-moi  dans  votre  île,  loin 
du  monde  qui  me  fut.mauvais,  près  de  mon  bonheur 
qui  est  en  vous.  Je  veux  vivre  ce  bonheur  ! 

La  pauvre  enfant  me  tend  ses  lèvres,  altérées  du 


MIDI  93 

souffle  brûlant  de  vie  qu'elles  voulaient  expirer  la 
minute  d'avant  :  dans  ses  yeux  découragés  qui 
s'ouvraient  tout  grands  sur  le  vide,  comme  pour 
laisser  une  échappée  plus  facile  à  l'étincelle  vitale, 
la  flamme  créatrice  remonte  et  brille,  chargée  de 
la  pure  essence  des  soleils.  Toutes  les  énergies  de 
l'univers  semblent  emprisonnées  dans  ce  sein 
qu'elles  soulèvent,  tout  cet  être  .charmant  crie 
l'étemelle  imploration  :  Créature  passagère,  je  veux 
créer  et  mourir,  adorer  et  nous  perdre  dans  le  double 
acte  de  foi,  devant  la  vie  et  devant  la  mort  ;  c'est 
en  moi  la  vie  infinie  qui  se  donne  à  toi  un  instant, 
avant  de  passer  par  nous  à  d'autres  et  de  nous 
rejeter  tous  deux  dans  le  néant  ! 

JEAN   A   HÉLÈNE 

«  Le  26  mars. 

«  Plaignez-moi,  mon  amie  ;  rappelé  à  Toulon 
par  une  affaire  de  service,  j'y  serai  retenu  deux 
jours  ;  et  ne  pas  vous  voir  de  deux  jours  me  paraît 
déjà  une  peine  au-dessus  de  mes  forces. 

«  Qu'avez-vous  fait  de  moi,  Hélène  ?  Je  me 
croyais  bien  protégé  contre  un  retour  des  troubles 
d'autrefois  ;  j'avais  gravi  sur  la  montagne  ces 
premiers  sommets  où  les  chimères  ne  nous  suivent 
plus,  et  d'où  l'on  juge  à  leur  juste  mesure  les  pau\Tes 
illusions  qui  nous  égaraient  en  bas.  Soudain,  vous 
vous  êtes  levée  sur  ma  route  ;  vous  m'avez  appelé  ; 
et  ce  n'était  pas  une  de  ces  courtes  voix  humaines 
qui  m'ont  trop  souvent  fait  redescendre,  une  des 


94  JEAN  D'AGRÈVE 

voix  connues  qui  remontait  derrière  moi  :  je  ne  me 
serais  pas  retourné.  Non,  elle  venait  de  plus  haut, 
je  ne  l'avais  jamais  entendue,  cette  invocation  de 
votre  souffrance,  de  votre  vérité,  de  votre  sublime 
puissance  d'amour.  Qui  êtes-vous  donc,  étrange 
apparition  à  peine  entrevue,  et  que  je  ne  puis  con- 
fondre avec  les  réalités  qui  ont  séduit  mes  yeux  ? 
Étes-vous,  comme  je  le  crois,  l'immémoriale  et 
l'éternelle,  celle  qu'on  attend  toujours  et  qui  ne 
vient  jamais  ? 

«  Si  c'est  vous,  depuis  que  je  me  connais,  je  vous 
cherchais  sur  ce  globe  ;  mon  inquiétude  en  a  fait 
le  tour,  il  est  enveloppé  du  vain  réseau  de  rêves 
qu'elle  a  tissé  sur  ce  désert  ;  partout  où  j'ai  passé, 
vous  retrouveriez  votre  image  gravée  par  mon 
attente,  si  c'est  vous.  Sur  toutes  les  mers  où  j'ai 
laissé  mes  jours,  vous  marchiez  devant  moi.  La 
première  fois,  je  me  souviens,  tout  enfant,  j'ai  vu 
s'ouvrir  cette  porte  de  l'infini  :  on  me  conduisait  de 
ma  montagne  à  cette  ville  d'où  je  vous  écris  ;  le 
soir,  du  tournant  de  la  route  qui  débouchait  sur  la 
côte,  entre  des  tamaris  que  je  vois  encore,  —  ils 
avaient  votre  grâce  douloureuse  dans  leur  triste 
émoi  sous  le  vent,  —  ma  future  patrie  m'apparut, 
elle  m'appelait  sous  la  lumière  des  étoiles  ;  oh  ! 
oui,  je  me  souviens  de  mon  saisissement,  de  cette 
première  sensation  d'une  belle  chose  qui  ne  finit 
pas.  Dès  cet  instant,  sur  la  mer  révélée,  une  forme 
se  leva  ;  elle  était  faite  de  tous  les  pressentiments, 
de  toutes  les  divinations,  de  tous  les  espoirs  ou 


MIDI  95 

les  souvenirs  de  ciel  qui  emmènent  parfois  si  loin 
les  regards  de  l'enfant.  C'était  vous,  Hélène  ? 

«Depuis,  douces  ou  furieuses,  les  innombrables 
vagues  qui  m'ont  roulé  l'emportaient  à  l'horizon, 
cette  forme  unique  de  tous  les  désirs.  Je  ne  l'ai  pas 
une  fois  perdue  de  vue,  durant  tant  de  nuits, 
penché  sur  le  chemin  blanc  que  le  sillage  du  navire 
laisse  dans  les  ténèbres,  sous  les  cieux  que  vous 
connaissez,  et  sous  d'autres  dont  les  astres  plus 
pâles  ne  vous  virent  jamais.  Je  la  suppliais  de  se 
laisser  prendre,  la  fugitive,  j'ai  cru  la  tenir  à  de 
courtes  heures  menteuses,  comme  nous  croyons,  aux 
parages  brumeux,  toucher  des  îles  imaginaires  qui 
ne  sont  que  nuages  et  s'évanouissent.  Ce  n'était 
pas  elle  encore  que  mon  erreur  avait  saisie,  ce 
n'était  pas  vous  !  Oh  !  si  c'est  vous,  cette  fois, 
dites-le,  mais  que  ce  soit  étemel  !  Il  est  trop  tard, 
je  ne  veux  plus  m'arrêter  que  là  où  je  mourrai. 

«Sinon,  laissez-moi  à  ma  raison  désabusée.  Je 
me  tenais  si  assuré  dans  cette  certitude,  acquise 
par  l'expérience  :  on  ne  l'atteint  pas,  l'insaisissable 
création  de  notre  désir,  elle  se  montre  sur  cette 
terre  sans  se  donner,  pour  nous  entraîner  ailleurs 
où  elle  est  peut-être.  Hélène,  n'essayons  pas  de 
réaUser  l'idéal,  si  nous  ne  devons  pas  le  réaliser  tout 
entier.  On  vit  tant  bien  que  mal  dans  le  renonce- 
ment à  l'impossible  ;  on  ne  vit  pas  d'un  mensonge. 
Ne  me  trompez  pas,  ne  nous  trompons  pas.  Mais 
si  c'est  vous,  dites-le,  et  venez  alors  ;  restez, 
éployez  vos  ailes  à  l'avant  de  ma  pauvre  barque. 


96  JEAN  D'AGRÈVE 

menez-la  au  bonheur,  soyez  la  Vierge  d'or  que  nos 
pères  sculptaient  et  priaient  à  la  proue  de  leur 
vaisseau. 

«Dites  que  c'est  vous,  je  le  crois,  Hélène;  et 
pour  toujours,  comme  cette  fleur  tombée  à  vos 
pieds,  quand  je  vous  quittai  dans  le  jardin,  comme 
ce  rayon  de  soleil  posé  sur  l'un  d'eux,  mon 
adoration  demeurera  sur  ces  pieds  que  je  baise 
humblement.  t    . 

JEAN.  » 

HÉLÈNE   A   JEAN 

«  Ce  27  mars. 

«  Oui,  c'est  moi.  Ce  que  vous  cherchiez,  je  veux 
l'être,  je  le  veux  tant,  que  je  le  serai  un  peu.  Vous 
ajouterez  le  reste.  Vous  me  ferez  à  l'image  de  votre 
rêve.  Dieu  fait  ainsi  ses  créatures,  il  aime  en  elles 
ce  qu'elles  retiennent  de  lui.  Déjà,  ce  matin,  je  sens 
une  parure  sur  moi  :  c'est  votre  pensée  venue  dans 
votre  lettre  ;  pour  l'avoir  reçue,  je  vais  être  tout 
ce  jour  trop  belle  aux  yeux  de  tous. 

«Vous  vous  souvenez  mal  :  je  ne  fuyais  pas 
devant  vous,  sur  les  terres  et  sur  les  eaux  ;  je  vous 
suivais,  je  vous  appelais  du  fond  de  toujours,  avan  •. 
de  naître  et  depuis  que  je  suis  née.  Enfant,  j'ap- 
partenais déjà  au  temps  présent,  au  temps  vrai  qu 
pour  moi  a  commencé  en  vous.  Je  me  rappelle 
Souvent,  le  soir,  écoutant  à  ma  fenêtre  le  cri  de^ 
oiseaux  sauvages,  je  les  envoyais  dans  la  nm: 
pénétrer  ma  destinée  ;  ils  me  répondaient  de  bien 
loin    par    une    plainte    humaine    dont    j'adorais 


MIDI  97 

l'angoisse.  Le  matin,  quand  tous  dormaient  dans  le 
grand  château  rouge  et  gris,  je  sortais  pour  aller  au 
bord  de  la  rivière  longue,  qui  passe  sous  les  bois 
en  pleurant.  Je  regardais  les  insectes  tenter  les 
poissons,  les  fleurs  baigner  voluptueusement  dans 
l'eau,  les  iris  et  les  joncs  abriter  des  mystères  : 
j'écoutais  les  oiseaux  chanter  la  joie  de  vivre. 
J'étais  jalouse.  J'enviais  les  ailes  des  oiseaux, 
l'agilité  des  mouches,  la  fluidité  de  l'eau,  la  vie 
positive  des  plantes.  De  tout  j'étais  jalouse; 
j'aurais  voulu  être  tout  dans  l'univers,  tout  pour 
l'univers.  Ignorante,  je  ne  savais  pas  que  l'univers 
envié,  voulu,  c'était  vous,  et  qu'en  me  donnant  à 
lui  je  me  donnais  à  vous  avant  de  vous  connaître. 
Où  étiez- vous  alors  ?  Dans  un  de  ces  pays  étranges 
que  vos  yeux  me  redisent  ?  J'aime  en  vos  yeux  tous 
les  mondes  qu'ils  ont  vus.  Il  venait  d'où  vous  étiez, 
le  vent  qui  emportait  mon  âme  et  la  détachait  de 
tout.  Il  revient  à  cette  heure  dans  mes  cyprès,  ce 
vent  d'il  y  a  dix  ans,  et  c'est  encore  vous  qui  me 
l'envoyez.  Il  est  frais  et  pur  à  boire  comme  une  eau 
de  montagne.  Il  vient  de  vous,  car  il  me  prend  et 
me  transporte. 

«  Lisez  en  moi  à  travers  les  mots.  Je  ne  sais  pas 
dire,  j'ai  honte  et  peine  à  vous  parler.  Toute 
réalisation  par  la  parole  m'effraye  :  elle  emprisonne 
et  mutile  ma  pensée  ;  je  voudrais  vous  la  donner 
tout  entière,  toute  vive,  à  même  la  source  du  cœur. 
J'ai  vécu  jusqu'à  ce  jour  dans  le  vague  d'une 
tristesse  innée.  Le  bonheur  me  désoriente;  il 
4 


98  JEAN  D'AGRÈVE 

m'accable  délicieusement,  il  ne  me  rend  pas  gaie. 
Mon  âme  douloureuse  reflète  mal  la  joie  de  mon' 
amour,  comme  l'eau  morte  des  grands  étangs  roux, 
là-bas,  renvoie  mal  la  lumière  du  ciel.  Je  voudrais 
être  gaie  :  j'ai  peur,  ma  noire  folie  va  vous  ennuyer. 
«  Elles  vous  ont  habitué  à  l'amour  spirituel  et 
joyeux,  n'est-ce  pas  ?  Elles  étaient  vives,  brillantes, 
changeantes  ?  Oh  !  je  les  hais,  ces  femmes,  pour  ce 
qu'elles  m'ont  pris  de  votre  passé,  pour  ce  qu'elles 
me  reprendront  dans  l'avenir,  quand  vous  com- 
parerez, quand  vous  regretterez...  Vous  vous 
lasserez  vite  de  votre  morne  petite  sauvage.  Ce- 
pendant, vous  aimez  ma  grande  sœur  la  mer  :  elle 
est  monotone  aussi,  elle  redit  toujours  la  même 
plainte,  et  vous  avez  dormi  volontiers  dans  le  lit 
triste  où  elle  vous  berçait.  Je  sais  maintenant  pour- 
quoi elle  m'attirait,  cette  mer,  pourquoi  j'ai  tant 
désiré  m'engloutir  dans  le  calme  tombeau  bleu. 
Elle  vous  apportait,  elle  est  votre  chose,  ses  vagues 
sont  faites  de  toutes  vos  pensés  répandues.  C'est 
votre  voix  que  j'entendais  dans  son  chuchotement 
nocturne,  votre  souffle  que  je  sentais  dans  son 
haleine,  votre  approche  dans  ses  caresses  sur  mes 
membres.  Je  l'aime  et  je  la  crains,  ma  rivale  la 
mer  :  c'est  la  voleuse  qui  vous  emportera,  le  chemin 
par  où  vous  me  fuirez,  quand  vous  aurez  assez  de 
moi.  Déjà  des  épouvantes  me  viennent,  à  regarder 
ces  vaisseaux  ancrés  aux  Salins  ;  je  suis  allée  vous 
prendre  à  bord  de  l'un  d'eux,  ils  vous  reprendront. 
Hier    soir,    ils    se    sont    éloignés    pour    quelque 


MIDI  99 

manœuvre  ;  je  tremblais  ;  j'étais  sûre  qu'ils  vous 
emmenaient.  Oh  !  jurez-moi  que  vous  n'êtes  pas  à 
Toulon  pour  préparer  un  départ  !  Ce  serait  trop 
affreux,  ce  bonheur  à  peine  entrevu,  disparaissant 
comme  la  voile  qui  se  montre  et  passe,  insensible 
aux  cris  du  naufragé.  Tout  me  terrifie,  parce  que 
tout  me  menace,  tout  vous  arrachera  à  moi  qui  suis 
si  peu  :  la  puissante  mer,  vos  vaisseaux  ravisseurs, 
et  ces  maudites  dont  les  tendres  souvenances  vont 
vous  ressaisir  ! 

«  Seule,  votre  île  me  rassure.  Elle  ferme  l'horizon, 
toute  bonne,  toute  belle.  Je  la  pressentais  amie, 
protectrice  contre  le  monde,  receleuse  de  paix  et  de 
délices.  Notre  soleil  se  lève  derrière  ses  forêts  ;  de 
là  part  chaque  matin  le  coin  de  lumière  qu'il 
enfonce  dans  la  mer.  Je  l'aimais  pour  la  splendeur 
de  cet  instant,  l'île  de  l'aurore  :  je  n'en  puis  déta- 
cher mes  yeux,  maintenant  que  son  secret  est  le 
mien.  Je  rêve  d'elle  nuit  et  jour,  je  veux  la  con- 
naître, je  veux  mon  bonheur  là,  vous  me  l'avez 
promis. 

«  Tout  m'est  facile,  je  m'absente  souvent  seule 
pour  de  courtes  excursions  à  Nice  ou  en  Italie  ;  je 
prendrai  prétexte  d'un  de  ces  voyages  auxquels  on 
est  habitué  ici.  Un  mot  de  vous,  et  au  jour,  au  lieu 
que  vous  indiquerez,  prête  à  vous  suivre  au  bout  du 
monde,  vous  la  trouverez. 

Votre  HÉLÈNE.  » 


100  JEAN  D'AGRÊVE 

QUARTS   DE   NUIT 

Port-Cros.  Mai  i88j.  —  Je  reprends  ce  cahier, 
pxiisqu'elle  le  veut.  Je  ne  l'avais  pas  rouvert  depuis 
six  semaines.  On  n'écrit  pas  l'ineffable.  Hier,  mes 
paperasses  sont  tombées  sous  les  yeux  d'Hélène  ; 
les  chers  despotes  ont  forcé  le  retrait  intime  où 
nul  avant  elle  n'avait  pénétré,  où  je  me  retranchais 
jadis  pour  juger  froidement  mes  pensées,  mes 
actions,  mes  égarements  eux-mêmes. 

—  Continuez,  a-t-elle  dit  en  souriant,  je  le  veux  ; 
ce  sera  le  miroir  où  je  me  verrai  belle.  Continuez, 
pour  effacer  là,  pour  noyer  dans  notre  présent  tout 
ce  passé  que  je  hais,  parce  qu'il  ne  fut  pas  à  moi. 
Continuez,  fixez  nos  souvenirs  pour  nos  vieux 
jours  :  nous  entasserons  d'ici  là  tant  de  félicités  que 
les  dernières  nées  feront  peut-être  pâlir  la  mémoire 
des  anciennes. 

Elle  dit  «  nos  vieux  jours  »  avec  l'orgueil  in- 
crédule de  ses  vingt-cinq  ans,  sur  le  ton  que  l'on 
prend  en  parlant  de  la  fin  du  monde.  Ils  me  parais- 
sent si  proches,  à  moi  qui  l'ai  trouvée  trop  tard  ! 

Je  lui  obéis  ;  mais,  sous  son  inspiration,  ce  n'est 
plus  un  jugement  que  je  porte  :  j'écris  un  acte 
de  foi  et  d'amour. 

Ah  !  nous  pourrions  à  la  rigueur  oublier  tout  ce 
qui  a  été  ;  nous  ne  l'oublierons  jamais,  cette 
journée  de  l'avril  naissant  qui  nous  fit  naître  à 
notre  vraie  vie. 


MIDI  loi 

Il  avait  été  convenu  que  j'irais  chercher  Hélène 
avec  ma  barque.  Bien  longtemps  avant  l'aube, 
j'épiais  l'aspect  du  ciel;  j'avais  réveillé  Savéû,  je 
l'interrogeais  sur  les  probabilités  de  la  mer  et  du 
vent.  Comme  l'enfant  qui  demande  dans  sa  prière  la 
joie  promise,  je  priais  la  mer,  je  priais  le  vent  d'être 
cléments  à  mon  espérance.  S'ils  barraient  mécham- 
ment la  route  à  la  bien-aimée  !  Savéû  me  rassurait  : 
la  journée  serait  belle.  Plus  que  belie  ;  elle  fut  la 
première  de  notre  précoce  été.  Quand  le  soleil 
bondit  là-haut,  sur  la  crête  blanche  de  la  Vigie, 
quand  ses  rayons  illuminèrent  la  vallée,  il  semblait 
un  échappé  des  gênes  de  l'hiver,  un  ressuscité  de 
printemps  qui  allait  refondre  le  monde  à  sa  flamme 
neuve  et  le  recréer  plus  heureux.  C'était  un  de  ces 
matins  gais  qui  restent  dans  le  souvenir,  même 
s'ils  n'apportèrent  point  d'autre  bonheur,  gais 
comme  un  appel  de  clairon  à  l'aurore  sur  une 
grève  d'Asie  où  rit  la  mer  ;  un  de  ces  matins  qui 
font  exulter  dans  notre  cœur  la  vie  allègre  des 
choses,  lorsque  les  souffles  d'air  passent  en  disant  : 
Bats  plus  vite,  romps  tes  veines,  sang  de  l'homme, 
il  n'y  a  plus  de  mort  ! 

La  chaleur  venant,  l'île  se  recueillit.  Du  zénith 
où  il  arrivait  superbe,  le  m.aître  de  feu  versait  un 
enchantement  sur  les  Ueux  clairs  ou  sombres, 
roches,  forêts,  pins  immobiles  ;  romarins  et  bru- 
yères fumaient  vers  lui  de  toutes  leurs  fleurs,  les 
senteurs  montaient  dans  le  bourdonnement  des 
insectes  lourds.  Qu'il  y  eût  ce  jour-là  dans  cette 


102  JEAN  D'AGRÈVE 

chère  nature  intelligente  une  ferveur  concentrée, 
une  attente  solennelle,  j'aimais  à  me  le  persuader; 
l'île  savait,  elle  préparait  un  sanctuaire  d'amour. 

Savéû  traînait,  je  le  hâtais;  enfin  il  appareilla. 
Nous  mîmes  le  cap  sur  le  Lavandou,  le  petit  port 
que  j 'avais  indiqué  à  Hélène  comme  le  point  le  plus 
proche.  Le  Souvenir  allait  glissant  sur  les  moires 
laiteuses.  Si  lentement  !  Il  avançait  encore,  quand 
il  atteignait  les  mouvants  lacs  bleus  que  font  les 
passées  de  brise  :  la  voile  vivait  un  instant.  Elle 
retombait  morte,  en  rentrant  dans  les  laxges 
zones  de  lait  figé.  On  ne  gagnait  presque  rien 
aux  bordées.  Je  désespérais  ;  nous  n'arriverions 
jamais  I 

—  Nous  arriverons,  disait  le  vieil  homme, 
dressé  aux  longues  patiences  de  mer.  Nous  arri- 
vâmes. Je  n'attendis  pas  longtemps.  Une  voitiu"e 
fermée  apparut  sur  la  route,  approcha,  s'arrêta  au 
môle.  Était-ce  possible  ?  Si  sûr  que  je  fusse 
d'Hélène,  je  n'osais  pas  croire,  haletant  dans 
l'angoisse  du  rêve  d'où  l'on  va  s'éveiUer,  qui  ne 
peut  pas  être  vrai,  qui  est  trop  beau.  Je  courus  à  la 
portière  ;  sans  me  soucier  de  nos  braves  gens,  je 
baisai  le  marche-pied. 

Elle  descendit,  simple,  naturelle  ;  les  yeux  très 
grands  et  ravis  dans  l'étonnement  du  songe  vu, 
elle  aussi.  D'un  signe,  elle  montra  au  matelot  son 
léger  bagage  ;  et  de  ce  pas  certain,  qui  toujours 
vient  droit  à  moi  sans  hâte,  de  ce  pas  où  eUe  met 
toute  la  tranqiiille  volonté  de  son  cœur,  —  un  pas 


MIDI  103 

dont  on  sent  si  bien  qu'il  ne  rétrogradera  jamais,  — 
elle  se  dirigea  vers  la  barque.  Elle  ne  venait  pas,  elle 
revenait  ;  à  son  air,  à  sa  démarche,  un  étranger  l'eût 
prise  pour  une  voyageuse  qui  rentrait  dans  ses  chères 
habitudes  de  vie,  dans  la  maison  de  son  enfance. 

Comme  elle  posait  le  pied  sur  la  planche,  une 
exclamation  de  surprise  heureuse  lui  échappa. 
Quelle  joie  !  Ma  petite  attention  la  charmait. 
C'était  bien  peu  de  chose  :  j'avais  fait  couper  de 
grosses  gerbes  de  glaïeuls,  j'en  avais  jonché  mon 
pauvre  bateau,  pour  le  rendre  digne  de  sa  fortune  ; 
les  longues  palmes  sommées  de  fleurs  rouges  se 
redressaient  tout  le  long  du  bordage.  C'est  vrai 
qu'elles  triomphaient  dans  cette  lumière,  les 
aigrettes  carminées  retombant  sur  la  coque  verte, 
sur  la  nappe  bleue  qu'elles  flambaient  de  reflets 
sanglants.  Hélène  s'assit  dans  ce  buisson  ardent,  la 
voile  rose  du  Souvenir  se  déploya  sur  sa  tête,  nous 
partîmes  en  laissant  derrière  nous  la  mer  incendiée 
de  notre  image.  Le  teint  animé  par  les  réverbéra- 
tions des  fleurs  et  de  la  voile,  et  plus  encore  par  le 
bonheur,  nimbée  de  ses  cheveux  ensoleillés,  penchée 
sur  l'eau  dont  les  clairs  frissons  passaient  dans 
ses  prunelles,  mon  éblouissante  amie  commandait 
l'adoration,  elle  était  vraiment  la  déesse  de  la 
fantastique  aurore  que  nous  faisions  relever  sur 
l'azur  environnant. 

Quand  nous  quittâmes  la  côte  longée  depuis  le 
départ,  au  tournant  du  cap  Bénat,  la  lumière 
commença  de  décroître  :  ce  joiu"  aussi  devait  finir  I 


104  JEAN  D'AGRÈVE 

D'une  chapelle  cachée  à  l'intérieur  des  terres,  le  son 
de  la  cloche  du  soir  descendit  sur  la  mer  ;  un  vieux 
timbre  grêle,  voix  survivante  de  morts  très  anciens. 

—  Vous  entendez,  dit  Hélène,  elle  est  bonne,  elle 
nous  verse  les  heures  d'un  autre  temps,  qui  furent 
à  d'autres,  qui  ne  sont  plus  qu'à  nous. 

Nous  l'aurions  cru  sans  difficulté,  à  ce  moment  ; 
nous  en  voulions  à  Savéû  de  nous  faire  souvenir 
que  nous  n'étions  pas  seuls  au  monde,  nous  deux, 
revivant  toutes  les  heures  des  humanités  mortes, 
toute  leur  vie  accumulée  pour  alimenter  notre 
amour.  Le  matelot  nous  gênait  :  indifférence, 
ironie,  pitié,  qu'y  avait -il  dans  ce  regard  lourd  de 
trop  d'expérience  ?  Que  venait-il  mettre  la  pensée 
du  périssable  dans  notre  désir  de  l'éternel,  ce 
vieillard  qui  avait  vu  tant  de  fois  le  sablier  du  bord 
retourné,  la  même  poussière  comptant  les  joies  et 
les  peines  qu'elle  ensevelissait  ? 

Le  soleil  bas  plongea,  disparut.  Les  îles  où  nous 
allions  restaient  lumineuses  dans  le  ciel,  la  mer 
s'éteignait. 

—  Oh  I  regardez,  murmura  Hélène,  la  fleur 
d'amour  qui  sombre  ! 

Une  tige  de  glaïeul  était  tombée  derrière  nous 
dans  le  sillage  du  bateau.  Sur  l'outremer  délicieuse- 
ment pâle,  comme  une  étincelle  oubliée  par  l'astre, 
cette  petite  chose  tenait  une  place  démesurée,  elle 
était  la  seule  note  vive  dans  l'étendue.  Une  minute 
s'écoula,  le  point  rouge  devint  un  point  noir,  la 
clarté  lui  manquant. 


MIDI  105 

—  C'était  si  joli  !  Pourquoi  les  glaïeuls  noir- 
cissent-ils le  soir  ?  ût-elle  distraitement,  avec  une 
nuance  de  tristesse. 

Pourquoi  ce  rien  attira-t-il  si  fort  notre  atten- 
tion ?  Souvent  nous  nous  remémorons  les  heures 
inoubliables,  la  divine  traversée  ;  et  toujours  ce 
glaïeul  naufragé,  éclatant  d'abord,  si  vite  assombri, 
revient  comme  le  point  central  de  nos  réminiscences. 
Pourquoi  ? 

L'obscurité  s'appesantit  sur  les  eaux,  et  avec 
elle  le  silence,  si  parfait  qu'on  entendait  très  loin 
le  bruissement  mat  d'un  vol  de  grèbes.  Les  yeux 
d'Hélène  cherchaient  là-haut  :  un  premier  scintille- 
ment leur  répondit,  d'autres  suivirent.  Bientôt  les 
pures  profondeurs  du  ciel  s'embrasèrent,  du  sommet 
de  la  voûte  jusqu'à  sa  retombée  sur  l'horizon  : 
étoiles  aux  feux  magnétiques,  aux  feux  dardés  par 
des  mondes  en  foUe,  tremblantes  de  cet  éclat 
fiévreux  qu'on  leur  voit  parfois,  dans  les  nuits  où 
le  firmament  des  îles  nous  écrase  de  sa  magnifi- 
cence. Les  minces  rayons  criblaient  la  mer,  la 
barque  fendait  dans  un  cercle  d'ombre  des  traits 
d'or.  Nous  ne  parhons  plus.  Nos  mains  se  joignaient, 
nos  regards  échangés  disaient  leur  ivresse  des 
splendeurs  où  ils  communiaient.  «  C'est  trop,  c'est 
trop,  »  soupirait-elle  par  instants,  oppressée.  En 
moi  aussi,  sous  le  trop-plein  des  sensations, 
l'allégresse  surhumaine  du  matin  avait  fait  place 
à  un  grave  accablement. 

Où  étions-nous  ?  Où  allions-naus  ?  A  la  rie 
4or 


io6  JEAN  D'AGRÈVE 

suprême,  à  une  fin  meilleure  que  la  vie,  à  la  libéra- 
tion par  l'étreinte  extasiée  dans  l'infini  ?  Nous  ne 
savions  pas,  nous  ne  comptions  plus  le  temps, 
lorsqu'un  grand  écran  intercepta  devant  nous  les 
étoiles  horizontales  ;  la  masse  noire  se  dressa  sur 
nos  têtes  :  nous  arrivions  à  Poit-Cros.  Savéû  prit 
les  rames,  «  les  ailes  qui  pleurent  de  la  lumière  » , 
comme  dit  Hélène,  quand  elles  se  relèvent  en 
égouttant  l'eau  phosphorescente  d'où  elles  re- 
montent. Tout  dormait  sur  la  rade  et  dans  l'île, 
recueillie  en  l'attente  émue  où  je  l'avais  laissée. 
Pas  im  feu  à  terre,  sauf  la  lueiu:  qui  venait  de  ma 
maison  et  filtrait  à  travers  le  rideau  de  tamaris. 
Avec  les  lents  mouvements  muets  d'un  chat  qui  se 
glisse  dans  l'ombre,  le  Souvenir  accosta. 

Hélène  prit  mon  bras.  Était-ce  donc  vrai  que 
ses  pieds  s'emparaient  de  ma  terre,  sonnaient  leur 
doux  rythme  sur  les  pierres  de  mon  petit  chemin  ? 
La  haie  d'eucalyptus  franchie,  elle  s'arrêta,  dé- 
faillante, émerveillée. 

—  Oh  !  le  château  de  féerie  !  Où  me  menez- vous  ? 

Et  vraiment,  ma  maison  ne  m'était  jamais 
apparue  ainsi,  avec  cette  mystérieuse  grâce,  claire 
dans  la  nuit,  si  imprévue  dans  ce  désert,  jetant  la 
lumière  de  ses  fenêtres  entre  le  réseau  des  fleurs 
grimpantes.  Vision  de  féerie  elle  devait  être  pour 
ma  compagne  troublée,  non  préparée  à  cette 
surprise.  Je  l'entraînai  sous  le  berceau  de  jasmins; 
je  m'agenouillai  sur  le  seuil  qu'elle  allait  franchir  : 
mon  front  s'inclina  sur  le  pied  qu'elle  y  posait  : 


MIDI  107 

—  Hélène,  pour  toujours  ? 

—  Pour  toujours,  répondit-elle.  Et  elle  entra. 

Je  la  menai  dans  la  plus  belle  pièce  ;  ce  n'était 
guère  :  de  pauvres  vieux  meubles,  des  tentures 
fanées  ;  pour  tout  luxe,  un  épais  tapis  de  ces 
violettes  odorantes  qui  foisonnent  dans  notre  île  ; 
j'en  avais  fait  cueillir  des  pannerées,  elles  cou- 
vraient le  plancher,  les  tables,  les  sièges.  Hélène 
but  tout  ce  parfum  d'une  longue  aspiration,  me 
remercia  d'un  sourire  enivré  ;  elle  alla  droit  à  la 
fenêtre  ouverte.  Sur  les  deux  crêtes  qui  enserrent 
notre  vallée,  l'arche  illuminée  du  ciel  posait  ses 
attaches  d'or  dans  le  feuillage  des  pins  :  les  bois  des 
pentes  luisaient  vaguement  au  fond  de  l'ombre, 
une  paix  religieuse  palpitait  dans  l'air  tiède,  dans 
le  silence  absolu.  Du  puits  creusé  devant  la  ferme, 
le  petit  cri  d'mie  rainette  monta,  retomba  comme 
une  perle  liquide,  dans  l'éther  immobile.  Hélène 
tressaillit  ;  d'un  de  ces  mots  qu'elle  trouve  toujours 
pour  caractériser  les  choses  de  la  nature  : 

—  Écoutez,  c'est  le  cri  qui  était  au  commence- 
ment de  toute  vie  ! 

Elle  voulut  l'entendre  encore,  la  voix  de  l'eau 
vivante,  l'horloge  primordiale  qui  lui  sonnait  les 
premières  heures  de  la  \^e  nouvelle.  Un  moment, 
elle  parut  absorbée  dans  son  rêve,  partie  loin  de 
moi  pour  un  voyage  sans  fin. 

D'un  dernier  regard,  elle  embrassa  lentement 
l'horizon,  le  ciel,  les  astres  ;  ses  mains  se  tendirent 
au    dehors    d'un    geste    machinal,    comme    pour 


io8  JEAN  D'AGRÊVE 

rassembler  toute  la  beauté,  toutes  les  forces,  toute 
l'âme  de  l'univers  ;  et  se  retournant  vers  moi,  de 
ce  même  geste  qui  se  rouvrait,  les  chères  mains  me 
jetèrent  tout  ce  qu'elles  avaient  pris  du  monde,  les 
chères  lèvres  m'apportèrent  tout  le  cœur  jailli 
dans  un  baiser,  tout  l'être  abandonné  qui 
s'affaissa  passionnément,  dans  mes  bras. 


Depuis  ce  jour,  mon  île  n'est  plus  la  solitude  vide 
qui  frappait  les  rares  visiteurs  par  son  air  de 
délaissement,  son  air  de  lyre  muette  attendant  une 
main  qui  l'éveille  ;  l'admirable  instrument  chante 
la  symphonie  pour  laquelle  il  fut  accordé.  Depuis 
ce  jour,  mon  âme  soumise  n'a  plus  cette  in- 
quiétude de  l'impossible,  si  longtemps  traînée  à 
travers  les  pays  et  les  hommes,  jamais  guérie,  mal 
trompée  quelques  heures,  mal  endormie  dans  des 
bras  trop  faibles  pour  retenir  ses  ailes  fuyantes.  Je 
suis  au  port,  en  eau  profonde  ;  je  n'en  vois  pas,  je 
n'en  verrai  jamais  le  fond. 

Nous  l'avons  refaite  plusieurs  fois,  la  traversée 
de  songe,  pour  amener  Hélène,  et  aussi,  hélas! 
pour  la  reconduire.  Elle  ne  peut  me  donner  ici  que 
trois  ou  quatre  journées,  durée  habituelle  des 
excursions  supposées  qui  justifient  ses  absences. 
Elle  les  multiplie  sous  tous  les  prétextes,  in- 
différente aux  interprétations  malignes  comme  aux 
caprices  de  la  mer.  Rien  n'arrête  son  amour  ;  c'est 
ma  raison  qui  doit  prendre  souci  de  ses  intérêts, 


MIDI  109 

avoir  pour  elle  la  prudence  qu'elle  dédaigne, 
différer  le  voyage  quand  le  temps  menace.  Un 
message  transmis  par  le  sémaphore  m'avertit  de 
ses  projets  :  le  Souvenir  va  la  chercher,  tantôt  aux 
Salins,  tantôt  au  Lavandou  ;  il  passe  à  Port-Cros 
celle  que  nos  pêcheurs  appellent  la  «  Dame  des 
Iles  d'Or.  »  Et  chaque  fois  l'enchantement  du 
premier  jour  renaît,  aussi  neuf,  aussi  délicieux, 
résistant  à  la  triste  usure  de  la  route  connue  qui 
plaît  encore  et  ne  ravit  plus.  Chaque  fois  Hélène 
m'apporte  un  présent  que  je  crois  n'avoir  jamais 
reçu,  des  étonnements  nouveaux  et  continus,  dans 
la  découverte  de  ce  cœur  où  j'entends  toutes  les 
résonnances  de  l'infini. 

EUe  arrive,  la  Dame  des  Iles  d'Or,  l'île  s'éclaire. 
Le  matin,  à  la  minute  de  son  apparition  dans  le 
cadre  fleuri  de  sa  croisée,  une  seconde  aurore  luit 
sur  la  vallée.  Je  descends  sur  le  chemin,  sous 
couleur  de  quelques  ordres  à  donner,  pour  épier 
cette  minute  qui  me  paierait  à  elle  seule  la  peine 
d'avoir  subi  la  vie.  La  fenêtre  s'ouvre  sur  la  façade 
blanche,  d'une  blancheur  légère  et  vive  dans  les 
premiers  feux  du  soleil  opposé  ;  les  jalousies  vertes 
écartent  leur  robe  de  feuillage,  de  jasmin,  de 
géranium  pariétaire  :  à  travers  ces  fleurs  apparaît 
une  corolle  de  fleur  vivante  éveillée  dans  la  rosée, 
l'heureux  visage  ébloui  de  la  lumière  extérieure  et 
de  la  flamme  intérieure  dont  il  rayonne,  animé 
encore  par  les  délires  de  la  nuit,  brillant  de  toutes 
les  joies  qu'il  espère  du  jour  nouveau.  Les  pétales 


iio  JEAN  D'AGRÈVE 

rose  pâle  du  géranium  caressent  cette  chair  qui 
semble  faite  de  leur  nacre  transparente,  l'harmonie 
est  telle  que  je  ne  sais  parfois  où  finissent  les  petites 
fleurs,  où  ma  grande  fleur  commence.  Elle  sourit 
sur  son  empire,  ses  yeux  me  cherchent  et  me  jettent 
leur  éclair  d'étoiles  rallumées  ;  ils  appellent,  im- 
patients de  revoir  tous  les  lieux  dont  ils  gardent  le 
ravissement. 

Nous  partons  au  hasard.  Dès  son  premier  séjour, 
elle  a  voulu  explorer  toutes  les  retraites  de  l'île, 
faire  siennes  toutes  les  merveilles  que  je  lui  avais 
vantées.  Infatigable,  elle  peut  marcher  des  heures 
sur  les  pierres  luisantes  des  chemins  montants, 
gravir  nos  sentiers  mal  frayés,  barrés  par  les 
buissons  d'arbousier  et  de  myrte.  Devons-nous 
pousser  jusqu'aux  confins  de  nos  domaines,  à  la 
jolie  baie  orientale  de  Port-Man  ?  Zourdan  nous 
suit  avec  l'unique  bête  de  somme  employée  dans 
l'île,  le  vieux  mulet  blanc  qui  porte  les  bennes  des 
vendangeurs  et  les  sacs  des  charbonniers.  Mais 
Hélène  refuse  les  services  de  la  pauvre  monture  : 
à  mon  bras  elle  n'est  jamais  lasse,  dit-elle,  il  lui 
semble  que  je  marche  pour  nous  deux. 

Je  l'éprouve  aussi,  cet  allégement  physique  par 
une  force  qui  me  vient  d'elle.  Comme  nos  façons  de 
penser  et  de  sentir,  nos  mouvements  se  sont  unifiés 
dans  le  même  rythme  ;  hâtés  ou  ralentis,  son  pas 
et  le  mien  se  règlent  spontanément  l'un  sur  l'autre, 
sans  un  effort  d'attention  de  notre  part  :  je  ne  me 
souviens  pas  qu'ils  se  soient  dissociés  une  seule 


MIDI  m 

fois.  Qu'elle  est  rare  et  inexplicable,  cette  absolue 
concordance  entre  deux  ressorts  humains  mus  par 
une  même  volonté  !  Les  affinités  morales  ne  la 
créent  pas,  elle  préexiste  dans  les  parties  d'un  tout 
magnétiquement  sollicitées  à  se  rejoindre,  elle 
s'étend  à  tous  nos  goûts,  à  toutes  nos  prédisposi- 
tions ;  sans  nous  être  concertés,  nous  demandons 
à  table  les  mêmes  plats,  nous  choisissons  le  même 
fruit  sur  le  figuier,  nous  recherchons  la  chaleur  ou 
l'ombre  aux  mêmes  instants.  Il  y  a  gêne  et  malaise 
immédiat  pour  celle  de  nos  deux  personnes  qui  est 
empêchée  d'obéir  à  toutes  les  impulsions  de 
l'autre.  Si  nous  étions  contraints  de  figurer  dans  le 
monde,  nous  disons-nous  quelquefois,  cette  par- 
faite correspondance  de  nos  mouvements  et  de 
nos  actions  frapperait  les  regards  observateiu-s, 
trahirait  les  deux  moitiés  momentanément  sépa- 
rées d'une  indissoluble  unité. 

Hélène  a  retrouvé  ici  son  élément  natal,  elle  pal- 
pite dans  cet  air  d'une  respiration  heureuse,  elle 
plane  sur  cette  nature  d'un  vol  d'oiseau  fou  d'espace, 

Libre  comme  la  mer  autour  des  sombres  îles. 

Le  grand  vers  de  Vigny  s'applique  également  bien 
aux  flots  qui  nous  entourent,  à  celle  qui  les  domine 
et  les  absorbe  dans  son  regard.  Errer  au  plus  épais 
des  bruyères  fleuries,  s'asseoir  sous  le  dôme  des  pins 
où  s'insinue  le  bruit  des  invisibles  vagues,  atteindre 
la  haute  roche  qui  donne  le  vertige  du  gouffre, 
ces  joies  l'exaltent  et  la  troublent  comme  font 


112  JEAN  D'AGRÈVE 

pour  les  jeunes  femmes  de  son  âge  l'atmosphère  du 
bal,  l'emportement  de  la  danse.  L'afflux  de  sensa- 
tions que  d'autres  trouvent  dans  le  commerce 
mondain,  dans  les  entretiens  animés  et  les  hom- 
mages galants,  elle  le  reçoit  dans  la  société  des 
arbres,  des  plantes,  au  murmure  des  souffles,  des 
sources,  du  monde  agité  de  la  mer.  Plus  que  des 
visages  humains,  ces  personnes  végétales  ont  pour 
elle  une  vie,  un  sens,  des  figures,  des  âmes. 

Hélène  les  comprend  et  les  caractérise  d'une 
vue  virgilienne  :  autant  d'arbres,  autant  d'âmes 
diverses.  Elle  éveille  mon  attention  sur  des  physio- 
nomies que  je  n'avais  pas  su  discerner.  Ce  chêne 
vert  songe  gravement,  ce  jeune  bouleau  s'élance 
dans  un  désir  ;  ce  pin,  las  de  vieillesse,  bénit  la 
terre,  cet  autre  prie  avec  le  geste  de  l'Orante  dans 
les  Catacombes.  Sur  les  pentes  du  sud  balayées 
par  les  rafales  du  large,  elle  connaît  chacun  des 
solitaires  ;  moines  silvestres  prosternés  sur  la 
plage,  drossés  contre  le  rocher  par  le  long  effort  du 
mistral,  qui  a  rasé  leurs  têtes  du  côté  de  la  mer. 
Elle  me  montre  dans  leurs  attitudes  le  gémissement 
du  vent,  les  humeurs  différentes  qu'ils  gardent  sous 
ses  coups  ;  pareils  à  des  hommes  qui  reçoivent  le 
choc  de  la  vie,  les  uns  humiliés  par  son  soufflet,  les 
autres  rassérénés  par  une  caresse. 

Du  premier  regard,  elle  a  saisi  le  secret  du 
charme  indéfinissable  qui  flotte  sur  Port-Cros,  la 
fluidité  aérienne  des  pins  d'Alep,  le  miroitement 
subtil  des  objets  sous  les  fines  grisailles  verdoyantes 


MIDI  113 

de  leur  feuillage,  1  de  leur  plumage  »  ,  comme  elle 
dit  bien  mieux  ;  elle  compare  l'emprisonnement 
et  la  décomposition  de  la  lumière  dans  leurs 
échevaux  de  soie  floche  au  tremblement  des  vibra- 
tions sur  les  cordes  d'argent  d'une  harpe.  Ma  ^. 
grande  fête  est  de  doubler  ce  mirage  en  le  con- 
templant à  travers  un  autre  réseau  magique,  à 
travers  le  voile  lumineux  des  cheveux  épars  que  je 
dénoue. 

A  l'heure  que  nous  appelons  «  l'heure  de  la 
prière  des  pins  d'Alep  » ,  au  crépuscule,  aux 
premiers  rayons  de  lune  glissant  des  crêtes  dans 
un  reste  de  jour  pâle  sur  la  mer,  que  de  fois  elle  m'a 
retenu  au  fond  des  baies  ombreuses  de  la  Palud,  de 
Port-Man,  ou  sur  le  promontoire  du  Sud  aux 
aspects  de  lande  bretonne  ;  attentive  de  toute 
l'âme,  comme  les  plantes  et  les  roches  d'alentour,  à 
cette  symphonie  apaisée  où  se  réconcilient  les 
duretés  du  violent  midi,  frissonnante  sous  le  long 
baiser  silencieux  que  donne  à  la  terre  la  vie  du  jour 
qui  meurt,  elle  dit  : 

—  Écoutons,  regardons  :  des  Esprits  vont 
passer,  tout  les  attend,  tout  les  invoque  ;  ils  nous 
feront  libres  de  toute  souffrance,  ils  nous  feront 
dieux  comme  eux.  Demeure,  aime,  et  nous  ne 
mourrons  pas. 

Elle  semble  appeler  alors  des  sœurs  qu'elle  voit 
seule,  venant  vers  elle  des  halhers  et  des  eaux. 
Elle  les  voit  comme  la  voient  elle-même  les 
pêcheurs  qui  rasent  la  côte  en  regagnant  la  rade. 


114  JEAN  D'AGRÈVE 

les  charbonniers  attardés  qui  descendent  de  leurs 
huttes  ;  ces  derniers,  Piémontais  à  demi  sauvages, 
s'arrêtent  saisis  devant  l'apparition  ;  leur  regard 
craintif  et  fasciné  me  fait  comprendre  les  pieuses 
légendes  qui  naissent  dans  nos  campagnes,  quand 
les  simples  ont  vu  apparaître  une  dame  de  rêve, 
envoyée  du  ciel.  Transfigurée  dans  le  soir,  immobile 
au-dessus  de  la  mer,  ma  divine  Hélène  est  pour  nos 
braves  gens  cette  vision  céleste. 

Nos  stations  de  la  matinée  se  prolongent  de 
préférence  dans  le  Val  Notre-Dame,  la  coulée 
déserte,  assombrie  de  forêts,  qui  s'évase  vers  la 
plage  du  Nord;  du  sous-bois,  la  vue  fuit  sur  un 
large  pan  de  mer,  sur  la  côte  de  terre  ferme  et  les 
pentes  bleues  de  la  chaîne  des  Maures.  Les 
cénobites  avaient  au  Val  Notre-Dame  leur  principal 
établissement  ;  des  naines  gardent  leur  prière 
morte  et  leur  paix  demeurée  à  l'ombre  de  leurs 
frères  les  arbres.  Ils  appelaient  cette  vallée  la 
SiUntiaire.  Le  nom  me  plaît,  il  convient  bien  à  ma 
silencieuse  amie  ;  elle  reste  là  des  heures.,  minutes 
rapides  à  notre  compte,  sans  parler,  perdue  dans  sa 
contemplation  enchantée,  bercée  par  l'unique  voix 
des  eaux  lointaines.  A  quoi  bon  des  paroles  ?  Une 
pression  de  mains,  nos  regards  dirigés  d'instinct 
sur  le  même  objet,  notre  tressaillement  simultané 
au  vol  d'une  palombe,  il  n'en  faut  pas  davantage 
pour  nous  assurer  que  nos  cœurs  unis  se  répondent 
dans  l'extase  ;  jusqu'au  moment  où  l'un  de  nous, 
soulevé  par  une  vague  de  passion  qui  l'étouffé,  se 


MIDI  115 

redresse,  ramasse  d'un  coup  de  filet  ses  pensées 
égrenées  sur  la  mer,  vient  les  verser  toutes  sur 
les  lèvres  de  l'autre,  dans  un  ardent  et  grave 
baiser. 

Au  soleil  tombant,  nous  remontons  du  Val  à  la 
Vigie,  dans  la  logette  au  pied  du  mât,  sur  la  plus 
haute  crête  de  rocher.  De  ce  belvédère,  tout  notre 
empire  se  décou\Te,  et  de  grands  lambeaux  du 
monde  quitté,  les  îles,  les  terres  de  France,  les 
villes  des  hommes.  Ce  monde  ne  nous  donne  là  que 
ses  lignes  de  beauté,  nous  nous  sentons  à  l'abri  de 
ses  tumultes,  de  ses  tyrannies,  de  ses  misères.  A 
la  pointe  méridionale  de  Porquerolles,  le  soleil 
s'affaisse  sur  les  nuages  ourlés  d'or,  il  se  couche 
rouge  dans  ce  lit  noir.  Le  long  des  roches  à  pic,  à 
travers  les  arbustes  cramponnés  à  leurs  parois,  le 
grand  froissement  sourd  des  eaux  monte  du 
gouffre,  creusé  à  mille  pieds  au-dessous  de  nous. 
Des  bateaux  chargés  de  voiles  passent  tout  petits 
entre  les  pins  incUnés.  Au  fond  de  l'abîme,  sur 
l'eau  d'un  bleu  de  plomb  où  ces  pins  versent  déjà 
la  nuit,  des  nuées  de  mouettes  et  de  goélands 
tournoient  dans  la  lumière  oblique,  s'élèvent, 
replongent  ;  nous  voyons  luire  dans  les  massifs  de 
feuillage  l'éclair  fugitif  de  ces  minces  papillons 
blancs  ;  les  échos  de  la  ra^dne  répercutent  leurs 
plaintes  saccadées,  d'une  désespérance  si  lamen- 
tablement humaine. 

Hélène  aime  à  la  folie  les  mouettes,  les  oiseaux 
purs,  tristes  et  hbres  ;  un  instinct  fraternel  l'attire 


Ii6  JEAN  D'AGRÊVE 

vers  ces  voyageuses,  leur  hantise  revient  sans  cesse 
dans  les  comparaisons  qu'elle  fait.  Je  lui  dis 
combien  elle  se  sentirait  plus  proche  encore  des 
yelcovans,  ces  oiseaux  marins  que  les  Turcs 
appellent  des  «  âmes  en  peine  »  ,  parce  qu'ils  volent 
et  revolent  toujours  sans  se  poser  d'une  extrémité 
du  Bosphore  à  l'autre.  Elle  exige  alors  de  longs 
récits  sur  les  contrées  que  j'ai  parcourues  ;  elle 
désire  si  fort  les  visiter,  son  cœur  jaloux  y  voudrait 
reprendre  tout  ce  que  j'ai  laissé  de  moi. 

—  Racontez,  que  je  voie  dans  votre  âme  toutes 
les  mers  où  vous  avez  erré. 

Elle  écoute,  et  sur  l'horizon  illimité  qu'on 
embrasse  de  la  Vigie,  ses  yeux  cherchent  curieuse- 
ment les  réalités  dont  j'évoque  en  son  esprit  les 
images.  La  nuit  nous  surprend  souvent  là-haut  ; 
elle  s'abat  sur  notre  île  comme  un  suaire  miséri- 
cordieux sur  les  enfants  qui  ont  cessé  de  souffrir, 
elle  nous  sépare  de  l'univers  vivant,  protège  notre 
tombe  d'amour,  y  ensevelit  notre  bonheur. 


Ces  jours  derniers,  je  lisais  à  Hélène  le  beau 
poème  de  rêve  et  de  passion  où  il  semble  que  notre 
solitude  ait  été  pressentie  par  Shelley.  Elle  préfère 
à  la  plupart  des  poètes  ce  visionnaire,  si  rarement 
goûté  par  les  intelligences  françaises  dont  il  dérange 
l'équilibre  ;  elle  a  le  même  tour  d'imagination  ; 
pour  rendi'e  des  pensées  du  même  ordre  et  de  la 
même  intensité,  elle  réinventait  naturellement  les 


MIDI  117 

métaphores  de  ce  génie  qu'elle  ignorait.  Il  nous 
touche  surtout  par  la  peinture  divinatrice  qu'il  a 
faite  de  notre  séjour  d'élection  ;  nous  ne  nous 
lassions  pas  d'en  redire  les  strophes  : 

«  C'est  une  île  suspendue  entre  le  ciel,  l'air,  la 
terre  et  la  mer,  bercée  dans  une  limpide  tran- 
quillité, aussi  brillante  que  cet  Éden  errant, 
Lucifer,  baignée  par  les  suaves  et  bleus  Océans 
d'une  jeune  atmosphère...  Comme  une  lampe 
cachée,  une  âme  brûle  dans  le  cœur  de  cette 
délicieuse  île,  un  atome  de  l'Éternel,  dont  le 
sourire  se  déploie  de  lui-même,  pour  être  senti  et 
non  vu,  sur  les  rochers  gris,  les  vagues  bleues,  les 
forêts  vertes,  remplissant  leurs  nus  et  vides  inter- 
stices... Cette  île  et  cette  maison  sont  à  moi, 
j'ai  juré  que  tu  serais  la  Dame  de  cette  solitude... 
Que  ce  soit  là  notre  foyer  dans  la  vie,  et  sur  notre 
déclin,  lorsque  les  années  amasseront  leurs  heures 
flétries  comme  des  feuilles,  nous  deviendrons  le 
jour  à  jamais  suspendu,  l'âme  vivante  de  cette  île 
élyséenne,  conscients,  inséparables,  ne  faisant 
qu'un...  Une  seule  espérance  en  deux  volontés  !  » 

L'âme  vivante  de  cette  île  !  Hélène  l'est  vé- 
ritablement, je  n'eusse  jamais  imaginé  d'aussi 
étroites  affinités  entre  un  lieu  et  une  créature 
humaine.  L'adorable  femme  a  de  ce  lieu  le  mystère 
et  la  grâce,  le  calme  et  le  sourire,  les  lumières 
changeantes,  tour  à  tour  brûlantes  et  douces. 
Mieux  je  la  découvre,  et  plus  elle  me  redonne  les 
impressions  que  me  donna  la  découverte  de  cette 


Ii8  JEAN  D'AGRÈVE 

terre.  Elle  m'enseigne,  plus  sûrement  et  de  plus 
haut,  ce  que  j'avais  commencé  d'apprendre  ici,  le 
détachement  de  toas  les  faux  brillants  dont  notre 
temps  est  si  vain. 

Au  cours  d'une  visite  indispensable  que  je 
faisais  récemment  à  Hyères,  un  propos  tenu  à 
Cannes  me  fut  rapporté  :  un  de  ces  mots  de  femme 
piquée,  toujours  transmis  par  d'obligeants  inter- 
médiaires jusqu'aux  oreilles  de  l'intéressé.  On  a 
déjà  causé  là-bas  de  ce  qu'on  appelle,  faute  d'en 
savoir  plus  long,  mes  assiduités  à  la  villa  des 
Cyprès.  —  «  Oui,  aurait  dit  une  des  bonnes  âmes, 
notre  cher  d'Agrève  est  dans  une  nouvelle  phase, 
la  phase  de  l'amour  muet,  »  Je  devine  l'intention 
charitable  du  mot  :  et  je  comprends  si  bien  qu'il 
ait  été  dit  1 

Dans  un  de  leurs  salons,  Hélène  doit  passer 
méconnue  et  taciturne  ;  rien  de  ce  qui  travaille 
leurs  cervelles  agitées  n'a  de  prise  sur  son  intelh- 
gence  et  sur  son  cœur  ;  tout  ce  qu'elle  sent  et 
pense  leur  est  un  ciel  indéchiffrable.  Que  ferait -elle 
parmi  nos  cérébrales  exaspérées,  dans  ces  milieux- 
où  l'on  ne  sait  que  juger,  elle  qui  ne  sait  qu'aimer  ? 
Quand  elles  aiment  ou  croient  aimer,  ces  dames, 
leur  amour  s'incorpore  à  leurs  idées  acquises,  il  est 
l'application  d'une  leçon  épelée  dans  les  livres  ; 
chez  Hélène,  les  idées  qu'elle  acquiert  s'incorporent 
à  son  amour.  Elle  est  tout  entière  dans  cette  Hgne 
d'une  de  ses  lettres  :  «  Ma  pensée  est  l'enfant  de 
mon  amour.  »  Que  ferait-elle  dans  leurs  labora- 


MIDI  119 

toires  de  chimie  sentimentale  ?  Ma  primitive  doit 
y  paraître  aussi  pâle  qu'une  de  nos  bruyères  dans 
une  de  leurs  corbeilles  d'orchidées,  aussi  bêtement 
simple  qu'apparaîtrait  le  vieil  Homère,  s'il  revenait 
dans  un  des  cercles  où  nos  jeunes  critiques  dis- 
sèquent les  idées  qu'il  faisait  vivre.  Ce  monde  n'a 
de  curiosité  que  pour  la  manière  dont  les  choses  sont 
dites,  pour  l'agréable  cliquetis  que  l'on  produit  en 
les  entre-choquant  ;  des  choses  en  elles-mêmes  il 
ne  se  soucie  plus,  trop  de  mots  sont  interposés 
entre  elles  et  lui.  Cette  fille  de  la  nature  ne 
s'intéresse  qu'aux  choses  directement  regardées,  à 
leur  beauté  intrinsèque,  au  mystère  d'origine  et  de 
fin  qui  déroule  ses  spirales  obscures  derrière  le  plus 
humble  témoin  de  la  création. 

Elle  n'a  jamais  lu.  elle  ignore  scandaleusement 
ce  que  l'éminent  M.  Un  Tel  a  dit  de  l'illustre  M.  Un 
Tel,  pourquoi  ce  dernier  est  illustre,  comment  il  a 
coupé  en  huit  le  cheveu  que  de  moins  habiles 
coupaient  en  quatre  avant  lui.  On  n'aurait  pas 
assez  de  mépris  pour  accabler  la  malheureuse,  si 
l'on  soupçonnait  à  quel  point  son  intelligence  est 
démeublée  de  tout  le  bibelot  qui  encombre  les 
nôtres,  combien  elle  est  étrangère  à  la  plupart  des 
noms,  des  mots,  des  méchancetés  qu'il  faut  savoir 
pour  ne  pas  rougir  de  honte.  Mais  je  la  vois  s'arrêter 
longuement  devant  la  fleur,  l'insecte,  la  plus 
petite  bestiole  ;  elle  en  admire  d'abord  la  beauté  ; 
puis,  d'un  grand  bond  soudain,  elle  s'élance 
jusqu'aux  étemels  problèmes  qui  méritent  seuls 


120  JEAN  D'AGRÈVE 

d'occuper  la  pensée  :  d'où  vient  cette  goutte  de  vie, 
où  va-t-elle,  quels  rapports  la  rattachent  à  la 
nôtre  ?  Et  le  jeune  esprit  avide  de  lumière, 
navigateur  audacieux  de  l'infini,  m'interroge  sur 
les  quelques  sondages  faits  dans  ces  profondeurs 
par  les  timides  humains  :  sur  la  nature  et  les  lois 
des  astres  qui  nous  versent  leur  inquiétude  d'amour, 
sur  les  transformations  des  plantes,  des  animaux, 
de  l'homme,  dans  leur  marche  lente  vers  les 
sommets  provisoires  de  l'être  où  nous  sommes 
nous-mêmes  parvenus.  Les  seules  notions  qu'elle 
retienne  et  qui  la  satisfassent  sont  simples,  géné- 
rales, poétiques,  pareilles  à  celles  dont  se  con- 
tentaient les  pâtres  de  Chaldée,  les  sages  des  vieux 
temps,  quand  ils  scrutaient  l'univers  et  la  vie. 

Lorsqu'elle  me  quitte  pour  regagner  sa  maison, 
—  sa  maison  d'exil,  à  Hyères,  —  Hélène  prend  sur 
mes  rayons  quelques  livres  qui  tromperont  les 
heures  chagrines  de  l'absence.  Elle  les  ht,  par 
besoin  de  savoir,  et  plus  encore  par  désir  de  me 
suivre  dans  tous  les  chemins  où  j'ai  passé.  Ce  sont 
les  grands  poètes,  les  penseurs  qui  ont  tâché  de 
bonne  foi  à  débrouiller  l'énigme  de  nos  destinées, 
les  historiens  des  races  animales  et  des  races 
humaines.  Indifférente  au  détail,  elle  s'attache  aux 
ïgnes  d'ensemble,  aux  lois  supérieures  qui  se 
dégagent  des  faits,  aux  caractères  généraux  des 
peuples  et  des  siècles.  Je  lui  arrache  à  grand'peine 
les  impressions  qu'elle  a  gardées  d'une  lecture  : 
toujours  prête  à  m'ouvrir  tout   son   cœur,   ma 


MIDI  121 

Silentiaire  a  pour  les  opérations  de  son  esprit  une 
pudeur  craintive,  elle  les  estime  trop  pauvres,  elle 
n'ose  pas  les  avouer.  Confuse  de  ce  qu'elle  nomme 
son  ignorance,  de  ce  que  j'appellerais  la  libération  de 
l'inutile  fardeau  dont  nous  sommes  surchargés, 
eUe  redoute  ma  prétendue  supériorité.  Et  moi  je 
suis  stupéfait  de  la  justesse  et  de  la  vigueur  avec 
lesquelles  cette  intelligence  neuve  a  saisi  l'essentiel 
dans  le  vrai,  rejeté  le  faux  et  le  superflu.  Si  elle 
pouvait  lire  dans  ma  pensée,  elle  y  connaîtrai^ 
combien  je  l'envie.  Je  suis  compliqué  ;  elle  est 
simple  et  droite  comme  la  flèche  qui  vole  au  but. 
Je  le  vois  passer  si  haut  au-dessus  de  ma  tête,  ce 
trait  lumineux  1 

Par  là,  mon  Hélène  grandit  sur  l'horizon  spirituel 
vivant  symbole  de  ce  que  cherchent  à  tâtons  les 
meilleurs  de  notre  temps,  quand  leurs  yeux 
dessillés  aperçoivent  l'affreux  néant  de  notre 
travail  de  termites.  EUe  m'enseigne  d'exemple  la 
réaction  du  cœur  contre  la  sécheresse  intellectuelle, 
la  voie  de  la  rénovation,  le  retour  à  la  nature. 
EUe  est  le  type  précurseur  de  la  fleur  humaine  qui 
repoussera  dans  le  terreau  décomposé  de  notre 
civiUsation,  s'il  n'est  pas  condamné  à  périr,  ce 
monde,  enseveU  sous  la  poussière  d'idées  que  son 
labeur  a  soulevée.  —  «  Hélène,  âme  sereine  comme 
le  calme  des  mers,  d  la  parole  du  prophétique 
Eschyle  me  remonte  à  la  mémoire,  lorsque  je  re- 
garde l'être  de  grâce  qui  se  meut  harmonieusement 
dans  la  lumière  de  nos  grèves,  lorsque  je  l'écoute 


122  JEAN  D'AGRÈVE 

me  livrer  ingénument  des  pensées  si  fortes  qu'elles 
font  comme  un  bruit  d'ailes  autour  de  ce  beau 
front.  Je  vois  alors  en  cette  enfant  la  plus  haute 
dépositaire  de  la  vie  universelle,  la  protestation  de 
cette  vie  contre  un  monde  agonisant,  la  sibylle 
révélatrice  du  monde  meilleur  qui  naîtra  d'un  de 
ses  regards. 

Son  charme  est  d'ignorer  sa  grandeur.  Hélène 
croit  que  je  raille  ou  que  ma  passion  abuse  mon 
jugement,  quand  je  lui  dis  qui  elle  est,  pourquoi 
les  oliviers  s'inclinent  sur  sa  tête  et  les  hommes  à 
ses  pieds.  Elle  se  tait  aussitôt,  prend  un  air  fâché 
de  la  moquerie,  redevient  petite  fille  ;  surtout  et 
toujours,  elle  reste  la  femme  aimante  et  passionnée, 
donnant  ses  trésors  de  tendresse  comme  le  seul 
bien  qu'elle  possède. 

—  Vous  comprenez  plus  que  moi,  j'aime  plus 
que  vous  ;  vous  pouvez  tout  savoir,  vous  ne  saurez 
jamais  combien  j'aime,  et  cela  seul  importe. 

Elle  peut  être  si  enfant,  à  l'île,  quand  elle  oublie 
dans  cette  forteresse  de  notre  amour  les  menaces 
suspendues  sur  lui.  Sa  tension  pénible  d'autrefois  a 
disparu.  Ailleurs  et  avant  l'éclosion  dans  le  bon- 
heur, elle  ne  sortait  guère  de  son  sérieux  triste  ; 
maintenant  un  rien  l'amuse  ;  de  radieuses  gaîtés 
éclairent  ses  sombres  yeux.  Elle  se  divertit  aux 
figures  originales,  aux  histoires  de  nos  pêcheurs. 
Mon  fabuleux  Savéû  n'eut  jamais  d'auditeur  plus 
attentif  et  plus  bénévole. 

—  Vous  régnez  sur  toute  la  terre,  lui  disais-je. 


MIDI  123 

quand  nous  passions  en  revue  cette  nichée 
d'oiseaux  migrateurs  :  colons  de  toute  provenance, 
vieux  manns  de  nos  flottes,  épaves  étrangères 
comme  Zourdan,  syl vains  inquiétants  comme  ces 
Piémontais  des  charbonnages,  qui  la  font  se  serrer 
si  fort  contre  moi,  le  son,  lorsque  nous  les  rencon- 
trons dans  leur  montagne  Elle  les  a  tous  conquis, 
ses  sujets  ;  même  ce  vieux  grognon  de  com- 
mandant Jonoz,  qui  occupe  la  sinécure  de  régisseur 
pour  le  compte  du  propnétaire.  Ancien  officier  au 
service  d'Italie  et  de  France,  ancien  candidat  à 
la  députation,  ancien  malchanceux  en  tout,  le 
Savoyard  s'est  rembuché  à  Port-Cros.  Il  habite  le 
petit  pavillon  à  un  étage  qui  flanque  no+re  maison, 
en  retrait  sur  une  terrasse  plantée  d'orangers  et 
d'énonnes  buissons  de  marguerites  comme  ]e  n'en 
ai  vu  nulle  paît  '  des  centaines  d'étoiles  blanches 
aux  cœurs  de  feu  scintillent  dans  le  rideau  vert  sur 
la  demeure  du  régisseur.  Il  distille  là  cette  exquise 
liqueur  de  baies  de  myrte  où  est  concentré  tout  le 
parfum  des  Iles  d'Or,  il  rêve  de  faire  une  fortune 
en  vulgarisant  son  produit  ;  mais,  pour  son  usage 
personnel,  Jorioz  préfère  immodérément  l'absinthe. 
J'accuse  Hélène  de  favoriser  une  flamme  nouvelle 
chez  le  commandant,  quand  il  apporte  à  mon  amie 
des  oranges  et  des  brassées  de  marguerites,  avec  ce 
compliment  : 

-  C'est  ce  que  j'ai  de  plus  beau  au  monde;  on 
peut  en  couper,  ça  repousse  comme  le  chiendent, 
ça  ne  lâche  plus  la  place. 


124  JEAN  D'AGRÊVE 

Je  crois  bien  que  le  pauvre  homme  est  en  train 
de  noj'^er  un  amour  naissant,  car  il  double  les  doses 
d'absinthe.  Mais  ne  sont-ils  pas  tous  ici  les 
amoureux  d'Hélène  ?  Quand  elle  s'éloigne  de  l'île, 
quand  sa  silhouette  s'évanouit  derrière  la  voile  du 
Souvenir,  au  tournant  du  Vieux-Château,  il  fait 
moins  chaud,  il  fait  moins  clair  à  Port-Cros  ;  et 
nos  marins  pensent  peut-être  ce  que  disaient  les 
soldats  de  l'Empereur  disparu  :  «Notre  soleil  s'est 
couché,  nous  avons  tous  froid.  » 


Je  me  transporte  aussitôt  à  Hyères  pour  la 
revoir  là,  ne  fût-ce  qu'un  peu,  ne  fût-ce  que  très 
mal.  Nous  retrouvons  quelques  arômes  et  quelques 
sourires  de  notre  île,  dans  nos  promenades  sur  les 
pentes  des  Maurettes,  au  vallon  retiré  de  Sylva- 
belle,  aux  Pesquiers,  sous  les  pins  parasols  qui 
contemplent  leurs  grandes  images  dans  le  miroir 
métallique  des  étangs.  Hélène  a-t-elle  une  matinée 
de  liberté,  nous  partons  dans  la  camole  traînée  par 
Boude,  le  brave  petit  cheval  sarde,  docile  à  une 
pression  de  la  chère  main  ;  il  nous  mène  sur  les 
routes  peu  fréquentées  qui  longent  la  mer,  au  pied 
des  montagnes.  De  l'auberge  où  nous  déjeunons, 
nos  regards  d'exilés  convoitent  les  blanches  clartés 
des  vieilles  citadelles,  la  Vigie,  i'Estissac  :  eiless  nous 
appellent  là-bas,  sur  les  cimes  de  Port-Cros. 

A  Hyères  comme  partout,  l'univers  tient  entre 
nous  deux,  rien  n'existe  pour  nous  en  dehors  du 


MIDI  125 

c«rcle  magique  où  nous  l'avons  circonscrit  ;  mais 
on  ne  supprime  pas  la  tyrannie  du  monde  en 
s'efforçant  de  l'ignorer.  Le  monde  se  rappelle  à 
nous  par  ses  gênes,  ses  conversations,  par  lei 
rencontres  fortuites  d'où  im  ennui  cuisant  peut 
sortir.  Re jetés  de  notre  libre  solitude  dans  la 
banalité  de  la  vie  publique  et  surveillée,  tout  nous 
contraint  ;  tout  me  blesse,  jusqu'au  service  des 
gens  de  l'auberge.  Ils  ne  devinent  pas  qu'on  doit 
servir  à  genoux  l'hôte  céleste  qui  les  visite  !  Chez 
nous,  à  l'île,  j'ai  à  peine  eu  besoin  de  dire  à 
mon  petit  boy  annamite  qu'il  devait  m'imiter, 
s'agenouiller  chaque  fois  qu'il  présentait  à  la  Dame 
de  l'apparition  un  mets  ou  un  objet  ;  cet  hommage 
d'adoration,  il  semblait  que  l'humble  enfant  d'une 
race  croyante  le  rendît  d'instinct,  terrassé  par  le 
prestige  de  créature  autre  et  supérieure  qui  émane 
de  notre  reine. 

Le  monde  se  rappelle  à  nous  et  nous  rappelle 
tout  ce  qu'il  y  a  de  précaire,  d'empoisonné,  de 
périlleux  dans  notre  bonheur  furtif.  Alors  passent 
entre  nous  des  tristesses  inexprimées,  des  silences 
de  chagrin  après  les  silences  d'extase.  Certes, 
Hélène  me  l'a  répété  mille  fois  : 

—  Je  n'ai  pas  connu  une  seconde  l'hésitation  ou 
le  regret  :  je  n'ai  pas  envisagé  une  seconde  la 
possibilité  d'ime  lutte  contre  la  force  irrésistible 
qui  me  jetait  toute  à  vous  ;  cette  force  existait 
au  fond  des  temps,  elle  était  déjà  dans  chaque 
atome  de  mon   être  alors   qu'il  se   formait,   elle 


126  JEAN  D'AGRÈVE 

y  sera  jusqu'à  la  dissolution  du  dernier  de  ces 
atomes. 

Mais  elle  tremble  pour  l'avenir  de  son  amour. 
Après  les  premiers  enivrements,  où  le  dédain  de 
l'obstacle  était  un  délice  de  plus  dans  notre  exalta- 
tion, le  souci  de  la  durée  dans  le  bonheur  a  pris  le 
dessus.  Elle  le  voudrait  maintenant  sûr  et  libre 
sous  la  garantie  du  pacte  social  ;  elle  voudrait  le 
proclamer  à  la  face  des  hommes,  rayonner  sur  tous 
la  lumière  qu'elle  doit  cacher.  EUe  aime  à  se 
persuader  et  à  me  persuader  que  sa  délivrance  est 
possible,  prochaine  :  dans  le  pays  où  le  sort 
l'enchaîna,  les  lois  et  les  mœurs  se  prêtent  facile- 
ment à  l'annulation  des  unions  trop  mal  assorties. 
Aux  heures  où  disparaît  ce  frêle  radeau  d'espoir, 
elle  perd  courage,  elle  me  redit  ce  qu'elle  m'a 
déjà  crié  si  souvent  : 

—  Prends-moi,  emporte-moi  où  tu  voudras  !  Je 
suis  prête  :  que  je  sois  ta  servante  méprisée,  pourvu 
que  je  sois  tienne  à  jamais  ! 

La  raison  revient,  et  l'espérance  :  le  remède 
existe,  encore  un  peu  de  patience  et  de  sagesse. 
Nous  faisons  alors  de  beaux  projets  :  la  même  vie, 
à  Port-Cros,  dans  la  même  maison,  toujours  ;  on 
achètera  l'île  ;  et,  dit-elle  avec  la  gaîté  revenue, 
«  on  remettra  du  canon  dans  les  forts,  on  tirera  sur 
tous  ceux  qui  voudraient  aborder  ;  rien  que  nous 
deux,  n'est-ce  pas  ?»  —  Je  l'écoute,  je  veux  croire 
comme  elle  ;  et  moi  qui  avais  de  tout  temps 
l'horreur  du  lien,   de  l'irréparable,   je  donnerais 


MIDI  ,  127 

aujourd'hui  le  reste  de  ma  vie  pour  rectifier  dans  la 
règle  commune  notre  fausse  situation,  pour  prendre 
fièrenient  à  mon  bras,  ne  fût-ce  qu'un  seul  jour, 
celle  de  qui  me  viennent  tout  orgueil  et  toute  joie. 
Ah  !  il  ne  s'agit  plus  de  me  prêter  à  une  heureuse 
aventure  :  c'est  le  don  vrai  et  définitif,  cette  fois. 

...Cette  fois! ...  Combien  de  fois  l'ai-je  dit?  — 
Voyons,  je  suis  seul,  loin,  elle  ne  m'entend  pas,  je 
puis  anéantir  ce  papier  où  j'écris  :  mon  âme  doit  y 
com.paraître  nue,  entière,  je  fouille  jusqu'au  fond 
de  ses  replis,  je  veux  froidement  me  voir  vrai... 
Cette  fois  ??P  Eh  bien  !  non,  il  n'y  a  pas  de  replis  ; 
et  je  ne  répète  pas  le  mensonge  usuel,  banal,  où 
nous  nous  trompons  sincèrement  nous-mêmes, 
quand  je  réponds  aux  doutes,  aux  craintes  de  la 
pauvre  Hélène,  torturée  par  mon  passé  : 

—  Oui,  j'ai  senti  avant  vous,  par  d'autres  ;  mais 
autrement,  ce  n'était  pas  cela! 

De  même  la  pendule  qui  sonne  l'heure  sur  ma 
table,  dans  l'instant  que  j'écris  cette  hgne  :  elle  a 
frappé  bien  souvent  ces  mêmes  coups,  du  même 
timbre;  pourtant  elle  n'a  jamais  sonné  cette  même 
heure,  avec  le  même  prolongement  de  vibration  ; 
cette  fois,  elle  a  l'accent  mimitable  de  l'heure  qui 
tombe  sur  un  mort,  du  clocher  de  l'église  où  on  le 
porte  ;  l'accent  solennel  de  l'heure  qui  clôt  pour 
lui  les  autres  et  commence  l'étemicé. 


128  .         JEAN  D'AGRÊVE 

HÉLÈNE   A  JEAN 

«  Ce  6  juin. 

«  Encore  à  Toulon,  le  lieu  menaçant  d'où  l'on 
part  !  Pourquoi  les  hommes  vous  reprennent-ils  à 
moi  ?  Que  faites-vous  parmi  ces  morts  que  nous 
avons  jugés,  au  lieu  de  faire  ici  de  la  vie  pour  votre 
créature  ? 

«  Si  vous  tardez,  vous  ne  me  retrouverez  plus. 
Ce  matin  je  suis  descendue  aux  Pesquiers,  seule.  Il 
faisait  trop  bon,  pour  un  jour  sans  vous.  Sur  les 
salines,  l'atmosphère  était  l'âme  des  violettes  que 
vous  mettiez  dans  notre  chambre,  à  l'île,  comme 
elle  était  hier  soir  l'âme  des  roses  éteintes  de  mon 
jardin.  Le  tremblement  de  la  chaleur  sur  les 
miroirs  tièdes  me  rappelait  ces  rayons  jouant  dans 
la  toile  des  araignées,  vous  vous  souvenez,  au  Val 
Notre-Dame  :  le  matin  où  elles  avaient  si  bien 
travaillé  dans  la  rosée,  où  nous  traversions  les 
métiers  des  fines  ouvrières  qui  tissaient  de  l'air  en 
fils  d'argent.  Je  me  suis  assise  sur  le  talus  des 
étangs  ;  je  me  sentais  me  répandre  dans  tout, 
j'étais  partout,  sauf  en  moi  ;  j'étais  dans  ce 
tremblement  de  chaleur,  dans  le  vert  doré  des  pins 
qui  mordaient  le  ciel  bleu,  dans  le  bain  de  métal 
fondu  qui  étincelait  au  sud,  par  delà  les  îles 
vaporeuses.  Je  m'en  allais,  silencieusement  anni- 
hilée dans  la  nature  ardente  du  pays  béni, 
dissoute  dans  les  atomes  dansants  au  soleil.  Que 
n'étiez-vous  là,  vous  qui  pouvez  seul  me  retenir 


MIDI  129 

dans  ce  moi  que  vous  recevez  en  vous  ?  Dès  que 
vous  n'êtes  plus  à  mes  côtes,  je  m'échappe  de  moi- 
même.  L'eau  se  sent-elle  couler  ?  Si  oui,  elle  doit 
ressentir  ce  que  j'éprouve,  une  fuite  de  forces 
souffrantes  qui  se  précipitent  ailleurs. 

«  Revenez.  Ne  vous  laissez  pas  reprendre  par  la 
mer.  J'ai  peur.  Pas  de  la  mer  de  l'île  ;  là,  elle  est 
barrière,  elle  vous  sépare  du  monde  et  vous  em- 
prisonne, j'ai  peur  de  la  mer  qui  emporte,  de  celle 
que  vous  regardez  peut-être,  à  cette  heure,  avec  les 
ressouvenirs  qui  enlacent  à  la  rencontre  d'une 
aimée  revue.  Ne  te  laisse  pas  reprendre  par  la  mer, 
je  te  caresserai  mieux  qu'elle,  et  je  ne  suis  pas 
changeante  comme  elle.  Demeure,  et  tu  verras. 
Vous  changerez  encore,  et  moi  pas.  Je  sais,  je 
devine  ce  que  vous  ne  direz  jamais  ;  vous  doutez 
malgré  tout,  vous  pensez  qu'elle  peut  partir  comme 
elle  est  venue,  celle  qui  s'est  jetée  à  vous  d'un  élan 
subit,  et  que  le  même  élan  peut  la  jeter  à  un  autre. 
Jamais  vous  ne  comprendrez  la  force  unique,  la 
loi  suprême  à  laquelle  j'ai  obéi. 

«  Cette  nuit,  dans  le  ciel  de  feux  vivants,  une 
étoile  filante  a  passé  devant  moi,  une  qui  n'avait 
pas  trouvé  sa  place  dans  son  système,  et  qui 
s'évadait,  qui  allait  s'écraser  dans  l'infini.  Aucune 
puissance  ne  l'aurait  arrêtée  dans  sa  chute,  ni  fait 
dévier  sur  un  point  de  l'espace  autre  que  celui  où 
elle  était  appelée.  Je  me  suis  vue  en  elle,  j'ai  dit  : 
Cest  moi,  moi  qui  devais  aller  à  toi  et  ne  pouvais 
aller  qu'à  toi.  Ma  destinée  était  aussi  irrévocable 
5 


130  JEAN  D'AGRÈVE 

que  celle  de  ce  feu  sollicite  par  un  autre.  Vous  ne 
pouvez  pas  être  sûr  comme  moi  de  ces  choses  qui 
n'ont  leur  preuve  que  dans  le  cœur.  Votre  grande 
raison  a  refait  un  monde  où  elles  n'ont  pas  de  place. 
Mais  vous  verrez.  Je  sais  bien  ce  que  je  ne  peux  pas 
dire. 

«  Reviens.  Je  voudrais  être  chacun  des  pavés  où 
ton  pied  se  pose,  dans  cette  ville  ;  d'abord  pour 
qu'il  se  pose  sur  moi  ;  et  puis  pour  me  soulever, 
pour  te  rapporter  dans  notre  île.  Mon  bien- aimé, 
ramène-moi  dans  l'île  de  paradis,  où  mieux 
qu'ailleurs  je  suis  toute  tienne. 

HÉLÈNE.  » 

JEAN  A   HÉLÈNE 

<;  Le  7  juin. 

«  Ma  grande  raison,  c'est  vous,  mon  Hélène. 
Depuis  trois  mois,  ma  fleur  de  mars  s'est  épanouie, 
et  sous  son  reflet  le  monde  m'apparaît  tout  autre. 
Comment  croirai-je  encore  à  ce  que  j'appelais  mon 
expérience  ? 

«  Tout  la  confond,  dans  le  miracle  constant  où 
vous  me  faites  vivre.  L'expérience  m'enseignait  la 
mobilité  des  sentiments,  leur  inévitable  et  rapide 
usure  :  les  nôtres  sont  immuables,  chaque  jour  les 
affermit.  L'expérience  m'avait  montré  au  fond  de 
tout  amour  le  conflit  de  deux  égoïsmes,  ou,  chez 
les  meilleurs,  une  école  de  sacrifices  perpétuels 
qui  maintiennent  seuls  l'harmonie  :  ces  mots 
d'égoïsme  et  de  sacrifice  n'ont  r>as  de  sens  pour 


MIDI  131 

nous,  puisque  nos  volontés  pareilles  n'ont  pas 
cessé  une  minute  de  courir  l'une  au-devant  de 
l'autre.  L'expérience  protestait  surtout  contre 
l'absurdité  de  ces  termes  contradictoires  :  une 
grande  passion  tranquille.  Qui  dit  passion  dit 
orages,  alternative  de  délices  et  de  fureurs,  l.utte  de 
deux  fauves  s'étreignant  pour  se  mieux  déchirer. 
Dans  la  succession  de  fougues  et  d'extases  où  nos 
jours  s'écoulent,  je  ne  retrouve  pas  le  souvenir  du 
plus  léger  dissentiment,  la  trace  d'un  reproche, 
l'ombre  d'une  bouderie;  Nos  cœurs,  —  le  mien 
n'est  pourtant  que  trop  expert  à  cette  recherche,  — 
nos  coeurs  n'ont  pas  découvert  le  point  épou- 
vantable, le  point  fatal  par  où  deux  cœurs  ne  se 
touchent  pas.  Ah  !  si  jamais  on  contait  à  d'autres 
notre  histoire  intime,  elle  paraîtrait  ennuyeuse 
autant  qu'invraisemblable.  Qui  voudrait  croire 
à  ce  miracle  des  miracles  ?  Tu  l'as  fait,  tu  m'as 
incliné  devant  son  évidence,  chère  magicienne. 

<(  L'expérience  !  la  raison  !  C'était  l'humble 
lampe  de  terre  qu'on  plaçait  près  du  mort,  dans  les 
sépultures  antiques,  pour  le  guider  dans  les 
ténèbres  où  il  allait  cheminer.  Vous  avez  vu  chez 
moi  quelques-unes  de  ces  lampes,  ramassées  dans 
les  tombeaux  de  l'Orient  ;  ceux  à  qui  je  les  ai 
prises  n'en  avaient  plus  besoin  ;  le  vrai  jour,  le 
jour  étemel,  a  remplacé  pour  eux  l'inutile  veilleuse 
du  sépulcre.  Comme  eux,  je  n'ai  plus  souci  du 
pauvre  luminaire  qui  éclairait  ma  nuit,  au  temps 
que  j'étais  chez  les  morts  ;  j'ai  vu  le  vrai  jour  dans 


132  JEAN  D'AGRÊVE 

tes  yeux  adorés,  mon  Hélène,  je  n'en  pourrais  plus 
supporter  d'autre. 

«  Je  les  baise  longuement,  pour  leur  voiler  toute 
autre  image  ;  et  puisqu'ils  demandent  le  soleil  de 
l'Ile  d'Or,  le  soleil  qui  les  fait  heureusement  beaux, 
je  reviens,  je  ramènerai  demain  au  château  de 
féerie  la  Dame  de  l'apparition.  Ordonnez  seule- 
ment, vous  à  qui  tout  obéit,  une  mer  belle,  et 
docile  à  mon  désir  comme  vous,  chère  aimée  de 

votre 

Jean.  » 

jean  a  hélène 

<  Le  20  juin. 

«  C'est  aujourd'hui  que  vous  devez  revenir  de  ce 
voyage  à  Nice.  Je  vous  sentais  si  loin  !  Ce  matin, 
de  la  joie  passe  dans  le  vent,  il  a  touché  votre  robe, 
vous  êtes  plus  près.  L'île  se  réveille,  elle  attend  sa 
reine  absente.  Tout  votre  peuple  est  gai. 

«  Voici  les  dernières  nouvelles  de  vos  sujets.  Je 
suis  allé  relancer  Savéû  pour  qu'il  vous  porte  ce 
message.  Je  vous  en  prie,  faites-vous  raconter  par 
notre  vieux  passeur,  avec  son  sérieux  et  son  accent, 
l'histoire  qu'il  m'a  servie.  Je  l'ai  trouvé  en  train  de 
compter  sa  pêche  de  la  nuit,  maniant  ces  beaux 
poissons  dont  le  vernis  de  laque  brillante  réjouit 
vos  yeux  :  des  che\Tettes,  des  girelles  d'une  couleur 
superbe,  avec  leur  bande  de  vermillon  sur  un  dos 
bleu  de  lapis  ;  une  murène  noire,  à  tête  vipérine, 
montrant  les  deux  dents  aiguës,  venimeuses,  sous 
la  mâchoire  supérieure  ;  un  congre  tigré  de  jaune 


MIDI  133 

comme  une  couleuvre.  A  mon  compliment  sur  sa 
capture,  le  pêcheur  répondit  froidement  :  «  Oh  ! 
les  congres,  il  s'en  prend  de  gros!  l-ne  fois,  j'en  ai 
pris  un  qui  pesait  six  kilos.  Nous  avions  péché 
toute  la  nuit,  nous  étions  las  pour  rentrer.  —  Tiens, 
je  dis,  si  on  faisait  remorquer  le  bateau  par  le 
congre  ?  Je  lui  mets  un  hameçon  dans  la  bouche, 
j'amarre  le  filin  à  la  barque,  et  va  !  Il  nous  rentra 
en  rade,  mon  capitaine,  jusqu'à  l'estacade  que 
voilà,  mieux  que  si  nous  avions  eu  les  avirons  en 
main.  » 

«  Vous  le  voyez,  Savéû  est  dans  ses  jours  de  grave 
facétie.  Cordélio  également.  Plus  que  jamais  le 
boulanger  souhaite  la  petite  maladie  qui  laissera 
reposer  sa  santé  ;  et  je  l'ai  surpris  sur  le  môle,  hier, 
par  une  soirée  torride,  gesticulant  au  bord  de  la 
mer,  clamant  son  invocation  coutumière  :  «  Pompez, 
Seigneur,  pompez,  pour  les  biens  de  la  terre  et 
pour  le  rafraîchissement  de  votre  serviteur 
CordéUo  !  » 

«  Quant  à  votre  plus  humble  sujet,  il  lisait  de 
vieux  livres  pour  raccourcir  le  temps  triste  ;  il  y  a 
découvert  un  prédécesseur  de  bonne  renommée  au 
moyen  âge,  le  Moine  ou  Monge  des  Iles  d'Or, 
comme  on  disait  jadis.  Lui  aussi,  ce  moine  vint 
couver  dans  notre  vallée  un  grand  amour.  Le  sien 
était  malheureux.  D'aucuns  assurent  qu'il  florissait 
à  l'île  du  Levant,  mais  je  tiens  pour  ceux  qui  le 
font  \ivre  à  Port-Cros  ;  on  n'aime  bien  qu'ici.  Le 
Monge  s'appelait  dans  le  siècle  François  d'Oberto, 


134  JEAN  D'AGRÈVE 

de  la  noble  famille  des  Cibo  de  Gênes.  C'était  un 
homme  de  haute  vie,  de  bon  exemple  et  de  con- 
tinuelle méditation  ;  il  n'en  souffrait  pas  moins 
d'une  vive  passion  pour  Élizette  des  Baux,  comtesse 
d'Avelin.  Cette  femme  n'eut  pas  le  cœur  de  mon 
Hélène,  elle  fut  cruelle  au  poète  épris,  qui  lui 
dédiait  des  sonnets  en  rimes  provençales.  De 
désespoir,  il  revêtit  le  froc  et  se  réfugia  en  un 
monastère  des  Iles  d'Or.  C'est  lui,  croit-on,  qui  le 
premier  leur  donna  ce  nom.  Ses  biographes  rap- 
portent qu'il  y  parvint  fécond  en  poésie,  rhétorique, 
théologie,  en  tous  arts  hbéraux  et  inutiles  ;  il 
écrivait  divinement  bien  toutes  façons  de  lettres, 
ajoute  Nostradamus  :  quant  à  la  peinture  et  à 
l'enluminure,  il  y  était  souverain  et  exquis.  Il  prit 
dans  son  chagrin  un  goût  prononcé  pour  la  solitude 
et  le  recueillement.  Chaque  année,  au  printemps  et 
à  l'autonme,  il  se  retirait  à  son  ermitage,  il  s'y 
plaisait  au  m.urmure  des  ruisseaux  et  des  fontaines, 
au  chant  des  oiseaux,  à  la  diversité  des  plantes.  Il 
fit  de  sa  peine  et  de  ce  qui  la  consolait  un  beau 
recueil  de  rimes,  tombé  en  la  possession  de 
Pétrarque  ;  trésor  malheureusement  perdu  pour 
nous.  Le  roi  Louis  d'Anjou  et  la  reine  Yolande 
tentèrent  d'attirer  à  leur  cour  le  fameux  Monge  des 
Iles  d'Or  ;  il  ne  voulut  pas  quitter  sa  retraite,  il  y 
mourut  dans  la  mélancolie,  consumé  par  un  feu 
que  le  cihce  n'avait  pas  éteint.  Sa  p  )ésie,  fille  de  son 
aniour,  lui  mérita  une  grande  célébrité.  Nous 
l'honorerons,  nous  le  plaindrons.  Votre  Monge  de 


MIDI  135 

Port -Gros  ne  demande  pas  la  célébrité,  il  a  mieux, 
il  a  assez,  il  a  tout  avec  son  amour. 

«  Et  pour  vous  conter  ceci,  il  a  découpé  cette 
feuille  jaunie  dans  les  pages  vides  d'un  vieux 
ch?.rtrier  des  mornes,  contemporain  de  François 
d'Oberto.  Je  le  feuilletais  ce  matin  ;  il  m'a  plu  de 
vous  écrire  sur  ce  vénérable  papier,  et  de  reculer 
ainsi,  de  faire  commencer  bien  loin,  par  delà  les 
rangées  de  tombeaux  d'ancêtres,  tout  ce  que  j'ai  à 
vous  exprimer,  tout  ce  qui  me  paraît  préexistant 
à  ma  vie,  inné  et  immortel. 

«Je  vous  attends,  n'est-ce  pas?  Venez,  restez; 

il  me  semble  que  vous  ne  venez  jamais  et  que  vous 

vous  en  allez  toujours  !  Dites  à  m^on  messager  que 

vous  appellerez  le  Souvenir  ;  et  si  vous  permettez 

au  matelot  de  baiser  votre  main,  comme  j'envierai 

ce  soir  mon  vieux  Savéû  !  _^  _ 

Votre  Jean.  » 

HÉLÈNE   A   JEAN 

<;  Ce  20  juin. 

«  Le  pilote  des  joies  m'a  trouvée  à  la  villa,  mon 
ami.  Je  suis  revenue  hier  de  mon  pénible  voyage  ; 
nous  étions  ailées  à  Nice  pour  consulter  des 
médecins,  ma  mière  n'est  pas  bien.  On  lui  conseille 
des  eaux,  un  changement  d'air  pendant  la  saison 
chaude.  Il  faudra  donc  quitter  le  seul  air  où  j'aie 
respiré  le  bonheur,  depuis  que  je  me  connais  I  Je 
suis  tourmentée  pour  ma  pauvre  vieille  maman. 
Et  par  le  mal  dont  elle  souffre,  elle  me  donne  une 
seconde  fois  la  vie  :  ces  médecins  m'ont  fourni  la 


136  JEAN  D'AGRÈVE 

meilleure  raison  pour  ne  pas  retourner  cet  été 
là-bas,  à  l'affreux  cauchemar  de  l'exil,  de  la 
séparation  indéfinie  sous  un  joug  qui  n'est  pas  le 
vôtre.  Je  n'ose  plus  regarder  jusqu'au  fond  de  mon 
âme  inquiète  et  réjouie.  Oh  !  qu'il  y  a  de  serpents 
cachés  dans  notre  cœur,  toujours  prêts  à  se  dresser 
quand  les  complications  d'une  existence  mal  faite 
le  torturent  !  Je  voudrais  tant  être  bonne  pour 
tous,  depuis  que  je  suis  vôtre,  n'avoir  que  de  bons 
sentiments  et  de  belles  pensées  comme  les  vôtres, 
mon  Jean. 

«  Je  les  regardais  hier  soir  dans  le  ciel,  vos 
pensées.  Je  voyais  sur  la  plaine  de  petites 
lumières,  les  pensées  vulgaires  des  maisons  où 
veillaient  les  misères  des  hommes  ;  plus  loin,  sur  la 
mer,  les  fanaux  des  barques  errantes,  pensées 
vagabondes  et  angoissées  comme  les  miennes  ; 
là-bas  enfin,  sur  vos  îles  où  mon  regard  va  toujours, 
de  grandes  clartés  éblouissantes  illuminaient 
l'espace  à  intervalles  réguliers  ;  c'étaient  les  éclats 
des  hauts  phares  tournants,  c'étaient  vos  hautes 
pensées,  mon  Jean,  dominant  toutes  les  autres, 
éclairant  ma  nuit,  enseignant  aux  miennes  leur 
route  et  leur  refuge. 

«  Puis,  la  lune  s'est  levée  derrière  votre  Vigie,  et 
de  là  elle  a  jeté  sur  la  mer  ce  tremblant  pont  d'or 
qui  va  de  notre  rivage  à  Port-Cros.  C'est  le  chemin 
qu'elle  me  prête,  un  chemin  de  lumière  magique 
pour  les  âmes,  la  céleste  avenue  qui  ne  peut  mener 
qu'à  vous.  Que  de  fois  je  m'y  suis  élancée  I   J'y 


MIDI  137 

cours,  je  passe,  le  rayon  liquide  me  porte  dans 
l'île  où  Diane  m'appelle.  M'as-tu  entendue,  hier 
soir,  frapper  à  ta  vitre  avec  lui,  as-tu  senti  qu'il  me 
déposait  sur  tes  yeux  ? 

«  Après-demain,  si  tu  veux,  je  referai  le  voyage 
sur  le  pont  de  soleil.  Oui,  je  demande  la  voile  rose 
au  Lavandou.  Je  veux  voir  encore  une  fois  toute 
mon  île,  tout  notre  cher  chez  -  nous,  avant  de 
suivre  ailleurs  ma  misérable  destinée.  Oh  !  vous 
ne  la  délaisserez  pas,  mon  bien  -  aimé,  vous 
viendrez  l'assister  partout  !  Partout  je  serai  votre 

HÉLÈNE.  » 
QUARTS   DE   NUIT 

Port-Cros,  30  juin.  —  Une  dernière  fois,  elle  est 
venue  ;  nous  avons  refait  toutes  les  stations 
aimées,  revu  tous  les  nids  où  chantent  nos  baisers 
du  printemps  enfui.  La  flamme  de  ces  midis  de 
juin  brûlait  nos  rochers,  embrasait  les  essences 
résineuses  des  forêts  ;  les  aromates  torrides  en- 
censaient de  leurs  parfums  ses  pieds  qui  s'attar- 
daient aux  chers  sentiers,  la  mer  réverbérait  du  feu 
dans  les  yeux  a\'ides  d'emprisonner  chaque  image  ; 
aux  détentes  du  soir,  on  voulait  mourir  !  Nos  cœurs, 
oppressés  par  l'angoisse  de  l'inconnu  prochain,  se 
fondaient  plus  étroitement  dans  ces  ardeurs  du 
ciel  et  de  la  terre  Ah  !  quoi  qu'il  arrive,  nous  nous 
sommes  bien  juré  qu'elle  résonnerait  encore  sous 
nos  pas  unis,  cette  terre  ;  mais  nous  subissons 
quand  même  l'appréhension  de  l'ignoré,  du  nou- 
5« 


138  JEAN  D'AGRÈVE 

veau,  cet  horrible  nouveau  qui   est   l'espoir   des 
malheureux,  l'épouvantail  des  heureux. 

En  regagnant  le  port  pour  embarquer  Hélène, 
nous  nous  sommes  arrêtés  contre  le  petit  cimetière 
de  Port-Cros,  sous  le  figuier  où  j'ai  passé  tant 
d'heures.  Près  du  Vieux-Château,  au  bas  du  versant 
qui  regarde  la  terre  ferme,  c'est  le  point  de  vue  sur 
Hyères  le  plus  rapproché  de  ma  maison  ;  là  je 
viens  d'habitude  m'asseoir,  lire,  contempler  de  loin 
la  ville  où  elle  m'attend,  la  route  bleue  par  où  elle 
viendra.  Le  vieux  figuier  tordu,  souffleté  par  le 
mistral,  s'abrite  sous  le  mur  de  pierres  sèches  qui 
défend  l'enclos  contre  ce  vent,  La  porte  de  fer  était 
entre-bâillée,  nous  l'avons  poussée,  nous  sommes 
entrés.  L'étrange  et  unique  cimetière  !  Un  champ 
d'épaves.  Pas  plus  grand  qu'une  chambre  d'attente, 
quelques  mètres  carrés  :  des  herbes  roussies,  des 
ronces  fleuries,  une  douzaine  de  croix  noires 
déjetées,  faites  de  planches  d'échouage,  où  des  noms 
vagues  sont  griffonnés  à  la  craie,  A  peine  des 
noms  :  les  prénoms  de?  bûcherons  piémontais 
oubliés  là,  sous  quelques  mots  de  prière  itahenne  ; 
les  numéros  matricules  des  soldats  décédés,  du 
temps  qu'il  y  avait  iin  lazaret  à  Bagaud  :  «  Hugues, 
soldat  de  2*  classe...  »  —  «  Ici  repose  le  corps  du 
nommé  Cabass...  »  Et  des  anonymes,  les  naufragés 
que  Savéû  repêche  à  l'automne  ;  des  inscriptions 
qui  s'effacent  sur  le  néant,  comme  celle  de  l'inconnu 
qui  dort  sous  ce  plant  de  cinéraire  :  «  Ci-gît,  repose, 
une  victime  du  navire  la  Lucie.  » 


MIDI  139 

—  Oh  !  fit  Hélène,  ne  dirait-on  pas  des  âmes  de 
mouettes,  posées  un  instant  dans  ces  buissons  de 
fleurs  ? 

Elle  a  raison.  Ce  n'est  pas  un  cimetière,  c'est 
une  halte  d'oiseaux  de  passage,  de  morts  errants. 

—  Oui,  répondis-je.  Vous  souvenez- vous  d'avoir 
lu  dans  notre  Shelley  la  juste  et  belle  épitaphe  que 
son  ami  Keats  composa  pour  lui-même  ?  Il  faudrait 
la  crayonner  sur  chacune  de  ces  planches.  Elles 
nous  disent  toutes  : 

Ici  repose  un  homme  dont  le  nom  ftit  écrit  sur  Veau. 

—  C'est  la  tienne,  c'est  la  nôtre,  reprit  Hélène. 
—  Elle  aJQuta,  pensive  :  —  On  serait  bien  ici,  dans 
la  tombe  des  mouettes,  au  chaud  soleil,  devant  la 
mer,  endormis  par  cet  éternel  chant  de  nourrice  au 
chevet  de  ce  berceau.  On  s'aimerait  comme  il  faut 
s'aimer,  les  os  mêlés  dans  la  paix  bien  sûre,  pour 
toujours. 

Elle  ne  pouvait  plus  s'arracher  de  l'enclos.  Je 
l'ai  emmenée.  Je  vais  la  suivre,  la  rejoindre,  je  ne 
sais  où.  Pourvu  qu'elle  y  soit,  que  m'importe  le 
lieu  ?  Ne  suis-je  pas  aussi  un  déraciné,  une  de  ces 
ombres  flottées  dont  «  le  nom  fut  écrit  sur  l'eau  »  ? 


SOIR 

Moi,  dont  vous  connoissez  le  trouble  et  le  tourment 
Quand  vous  ne  me  quittez  que  pour  quelque  moment... 

(Racine,  Bérénice,  Acte  II.) 


SOIR 

Moi,  dont  vous  connoissez  le  trouble  et  le  tourment 
Quand  vous  ne  me  quittez  que  pour  quelque  moment... 
(Racine,  Bérénice,  Acte  II.) 

QUARTS   DE   NUIT 

JDORT-CROS,  31  décembre  1S83.  —  L'année 
-*  meurt.  C'est  l'heure  de  recueillement  où  j'ai 
fait  tant  de  fois  le  bilan  de  la  défunte,  en  achevant 
un  de  ces  cahiers  ;  l'heure  où  je  jetais  le  loch  pour 
mesurer  l'espace  parcoum.  La  ligne  de  loch  en- 
registrait toujours  même  résultat  :  vitesse  pro- 
gressive de  la  fuite  dans  le  vide. 

Je  m'étais  demandé  souvent,  durant  les  longues 
traversées  :  Y  a-t-il  quelque  part  une  fuite  du 
sentiment  dans  l'infini,  pareille  à  notre  course  sur 
la  mer,  à  cette  progression  constante  sur  un  même 
élément  illimité  ?  —  Oui,  ce  rêve  peut  être  réalisé  ; 
je  le  crois  aujourd'hui,  après  l'examen  qui  a  porté 
sur  l'année  climatérique  de  ma  vie.  Elle  a  fait 
surgir  pour  moi  de  cette  mer,  dans  une  gloire  de 
lumière,  comme  la  déesse  adorée  des  anciens 
peuples,  l'apparition  qui  me  cloua  sur  le  pont  de 


144  JEAN  D'AGRÈVE 

la  Triomphante  ;  avec  ie  pressentiment  obscur 
d'abord,  bientôt  formel  et  certain,  que  mon  âme 
ne  m'appartiendrait  jamais  plus. 

Je  viens  de  relire  ce  journal  de  notre  vie  pendant 
les  derniers  mois  ;  j'ai  relu  ensuite  les  lettres 
qu'elle  m'écrivait,  lorsque  les  circonstances  nous 
séparaient  momentanément.  Je  n'y  retrouve  pas 
l'ombre  d'un  désenchantement  passant  sur  l'un  de 
nos  deux  cœurs.  Partout  elle  m'a  donné  des  raisons 
nouvelles  et  différentes  de  la  chérir.  A  Luchon,  où 
les  jours  d'été  nous  furent  si  doux  ;  à  Biarritz,  où 
j'ai  pu  la  rejoindre  à  l'automne  ;  à  Paris,  où  je 
vivais  caché  près  d'elle,  pendant  cette  maladie  de 
sa  mère  qui  a  retenu  Hélène  loin  de  la  villa 
d'Hyères,  partout  et  toujours  elle  s'est  montrée  la 
même,  oublieuse  de  tout  ce  qui  n'est  pas  son  amour, 
toute  mienne  au  milieu  de  la  foule  comme  dans  la 
solitude  de  nos  bois  de  Port-Cros.  Je  l'accom- 
pagnais, de  mauvaise  grâce  d'abord  et  avec  une 
jalousie  alarmée,  dans  ces  casinos  des  villes  d'eaux 
où  sa  beauté  faisait  sensation  ;  les  hommes  s'em- 
pressaient autour  d'elle,  quelques-uns  s'attachaient 
à  ses  pas,  avec  l'insistance  qu'autorise  la  facilité 
des  liaisons  dans  la  vie  en  commun  des  stations 
thermales.  Les  plus  entreprenants  s'écartaient 
bientôt,  découragés  par  cette  perpétuelle  absente. 
Elle  a  désappris  les  plus  innocentes  coquetteries  ; 
elle  n'aperçoit  même  pas  les  soupirants  qui 
s'efforcent  d'attirer  son  intérêt  ;  eUe  n'a  pour 
aucun  d'eux  cette  lueur  rapide  d'attention  dans  le 


SOIR  145 

regard,  ce  souci  de  faire  valoir  sa  personne  par 
une  attitude,  ce  besoin  de  plaire  à  l'homme  et  de 
l'influencer,  instinct  survivant  chez  les  meilleures, 
chez  les  plus  vertueuses,  et  où  reparaît  le  ferment 
d'infidélité  qui  est  au  fond  de  leur  sexe,  l'ir- 
rémissible atavisme  de  la  bête  primordiale,  de 
l'Eve  curieuse. 

Jamais  femme  n'a  plus  complètement  donné  à 
un  homme  la  certitude  délicieuse  qu'il  existe  serd 
pour  elle,  entre  des  êtres  d'une  autre  espèce  qui  ne 
comptent  pas.  Je  ne  l'ai  \'ue  tentée  par  aucun  des 
plaisirs  dont  il  serait  si  naturel  qu'elle  eût  le  goût 
à  son  âge  ;  tout  lui  est  corvée  loin  de  moi,  tout  lui 
est  plaisir  avec  moi,  la  promenade  dans  un  jardin 
banal,  l'isolement  à  deux  dans  la  prosaïque  activité 
des  quartiers  populaires,  à  Paris.  Nous  nous  étions 
refait  un  désert  dans  la  foule,  im  îlot  préservé  au 
milieu  de  cette  mer.  Nous  regrettions  notre  libre 
paradis  de  soleil  ;  et  c'est  pourtant  au  plus  épais 
de  ces  cohues  parisiennes  que  nous  avons  le  mieux 
senti  notre  appartenance  mutuelle.  Ici,  quelque 
chose  de  notre  amour  se  disperse  dans  la  beauté 
des  aspects,  dans  la  familiarité  des  lieux  ;  là-bas, 
nous  le  retirions  tout  entier  en  nous-mêmes,  foyer 
d'autant  plus  brûlant  qu'il  ne  rayonnait  rien  de  sa 
chaleur  au  dehors.  Que  de  fois,  sur  les  larges  ponts, 
au  crépuscule  d'hiver,  dans  le  coudoiement  des  durs 
mconnus,  dans  le  flot  de  ces  figures  lasses  qui 
reviennent  de  la  tâche  quotidienne,  alors  que  s'allu- 
ment en  aval  et  en  amont  les  myriades  de  feux 


146  JEAN  D'A  GRÈVE 

rouges  ou  jaunes  qui  piquent  tristement  l'obscurité 
naissante,  alors  que  l'eau  du  fleuve  semble  plus 
noire  ae  toutes  les  peines  qu'elle  reflète  ;  que  de 
fois  nous  nous  sommes  serrés  plus  étroitement  l'un 
contre  l'autre,  avec  la  même  pensée  jaillie  de  nos 
deux  cœurs  au  même  instant  :  aimer  plus  fort,  dans 
le  grand  froid  de  cette  humanité  indifférente, 
hostile  ;  comme  on  ajoute  des  bûches  au  feu  quand 
la  neige  fouette  les  vitres  de  la  maison  close. 

Partout  nous  avons  passé,  étrangers  à  ce  monde, 
réfugiés  l'un  en  l'autre.  Rien  n'a  distrait  le  regard 
d'Hélène,  ce  regard  long  comme  la  constance, 
toujours  attaché  sur  le  mien.  Nos  intelligences  unies 
se  sont  arrêtées  sur  tous  les  sujets,  avec  les  mêmes 
appréciations  des  hommes  et  des  choses.  L'esprit 
de  mon  amie  s'ouvrait  à  tout  ce  qui  intéresse  le 
mien,  j'y  admirais  chaque  jour  davantage  la  grâce 
et  la  force.  Elle  saisit  et  rend  d'un  mot  l'idée 
maîtresse  du  hvre  qu'elle  lit,  le  sens  profond  de 
l'événement  qui  sollicite  nos  réflexions  ;  et  cette 
raison  qui  s'affermit  laisse  intact  le  don  féminin, 
le  don  charmant,  l'imagination  du  cœur.  QueLes 
trouvailles  du  génie  amoureux  dans  les  enfantillages 
de  sa  tendresse  I  Je  me  rappeDe,  —  comment  ai-je 
négligé  de  le  consigner  sur  ces  feuillets  ?  —  un  trait 
exquis  entre  cent  autres.  C'était  à  Paris,  un  de  ces 
vilains  matins  de  novembre  où  l'on  voit  l'envers 
noir  de  toute  chose.  Nous  avions  fait  des  courses 
ensemble,  je  la  reconduisais  à  son  hôtel.  Dans  la 
rue  où  nous  marchions,  une  porte  cochère  était 


SOIR  147 

drapée  de  deuil,  un  cercueil  attendait  sous  les 
tentures  le  convoi  qui  allait  l'emporter.  Je  re- 
marquai la  lettre  d'argent  appliquée  sur  le 
baldaquin  :  un  A,  l'initiale  de  mon  nom.  J'en  fis 
l'observation,  par  une  de  ces  boutades  méchantes 
et  mendiantes  qui  effrayent  l'aimée  pour  solliciter 
d'elle  un  regard  plus  tendre.  Au  bout  de  la  rue,  je 
quittai  ma  compagne  ;  elle  n'avait  plus  que  quel- 
ques pas  à  faire  avant  de  regagner  sa  demeure.  Je 
rebroussai  chemin,  j'entrai  dans  un  magasin  où  je 
ne  sais  quelle  emplette  me  retint  un  moment. 
Comme  je  sortais  de  cette  boutique,  je  fus  tout 
étonné  de  revoir  Hélène,  venant  à  ma  rencontre 
sur  le  trottoir  :  pourquoi  n'ctait-elle  pas  rentrée 
chez  elle,  pourquoi  avait-elle  refait  une  seconde 
fois  ce  trajet  ? 

—  Vous  avez  perdu  quelque  chose  ?  lui  de- 
mandai-je. 

Elle  sourit,  avec  la  rougeur  légère  d'une  enfant 
surprise  en  faute. 

—  Moquez-vous  de  ma  superstition,  fit-elle  ; 
mais  je  suis  retournée  sur  nos  pas  pour  repasser 
devant  cette  porte  :  j'ai  demandé  au  ciel  de 
détourner  sur  moi  la  menace  que  cette  lettre  de 
votre  nom  semblait  suspendre  sur  vous.  J'ai  voulu 
aspirer  le  vent  de  mort  qui  sortait  de  cet  endroit, 
afin  qu'il  n'en  restât  rien  pour  vous  quand  vous 
redescendriez  la  rue. 

Paris  me  réservait  la  plus  délicate  épreuve  du 
sentiment,  celle  qui  pour  moi  fut  toujours  décisive. 


148  JEAN  D'AGRÈVE 

et  toujours  meurtrière  de  mes  illusions  :  la  musique 
entendue  auprès  de  la  femme  à  qui  l'on  rapporte 
toutes  les  émotions.  Ah  !  cette  route  de  l'infini  sur 
laquelle  on  part  ensemble,  comme  on  y  laisse  vite 
derrière  soi  celles  qui  ne  peuvent  pas  suivre  ! 
Combien  de  cœurs  ont  comm  par  cette  épreuve 
leur  impuissance  à  se  combler  mutuellement  ! 
Deux  êtres  croient,  ils  se  sont  dit  mille  fois  qu'ils 
avaient  la  même  mesure  pour  toutes  les  sensations. 
Ils  entrent  dans  une  salle  de  concert  ou  d'opéra  ; 
blottis  au  fond  de  la  loge,  ils  se  tiennent  les  mains, 
heureux  de  se  sentir  à  l'unisson,  comme  ces  instru- 
ments accordés,  pour  toutes  les  résonances 
qu'éveilleront  en  eux  Beethoven  et  Mozart,  Schu- 
mann  et  Weber.  Ou  bien  c'est  l'imprudente  qui 
s'assoit  au  piano,  ses  doigts  évoquent  le  monde 
mystérieux  endormi  sur  les  touches  d'ivoire.  Une 
plainte  passe  qui  appelle  très  loin  ;  du  brusque 
coup  d'aile  de  l'oiseau  de  mer  qui  part,  l'une  de  ces 
deux  âmes  s'enlève  sur  l'océan  sans  horizon  ;  elle 
monte  d'un  seul  essor,  dans  le  vertige  de  l'abîme, 
elle  atteint  d'un  bond  les  limites  des  forces 
humaines  ;  un  voile  s'entr'oiUTe  un  instant  sur 
le  ciel  et  se  referme  aussitôt,  laissant  la  vision  d'un 
idéal  divin  qu'on  ne  touchera  jamais  ;  une  âpre 
dent  mord  le  cœur,  il  saigne  de  tous  les  regrets  du 
passé,  de  toutes  les  déceptions  entrevues  dans 
l'avenir.  Alors,  dans  un  éclair  lucide,  cette  affreuse 
révélation  :  il  y  a  encore  quelque  chose  au  delà, 
au-dessus  de  la  femme  qui  remplissait  runi\'ers  ; 


SOIR  149 

il  y  aura  de  la  vie  à  consumer  après  elle  ;  elle  n'a 
pas  épuisé  en  nous  toutes  les  félicités,  toutes  les 
souffrances  possibles.  Et  si  c'est  la  main  aimée  qui 
fait  sortir  du  cla\aer  le  démon  des  vagues  désirs, 
plus  poignant  encore  est  le  drame  intime  :  l'évo- 
catrice  d'infini  ne  montera  jamais  oi\  elle  nous 
mène  ;  il  ne  sera  jamais  emprisonné  par  cette  main 
trop  courte,  l'esprit  dévastateur  qu'elle  suscite 
dans  un  sanglot  de  la  mélodie  !  A  partir  de  cet 
instant,  l'accord  parfait  est  rompu,  on  a  laissé  à 
terre  la  compagne  dépassée,  on  entrevoit  des 
perspectives  où  elle  n'est  plus  :  l'agonie  de  l'amour 
a  commencé.  Je  me  souviens  d'une  créature  char- 
mante, que  j'ai  perdue  ainsi  à  l'adagio  d'une  sonate 
de  Beethoven. 

Près  d'Hélène,  j'ai  pu  l'entendre  impunément, 
l'appel  de  la  Sirène  qui  tue  ses  faibles  sœurs 
mortelles.  Si  haut  que  l'harmonie  m'emmenât,  je 
sentais  toujours  à  côté  de  moi  le  vol  égal  de 
l'aimée  ;  si  lointaines  que  fussent  les  perspectives 
ouvertes  par  la  clef  m.agique,  la  chère  figure  était 
toujours  au  bout,  la  chère  voix  dominait  toujours 
le  cri  désespéré  du  génie  ;  elle  disait,  et  j'en 
demeurais  persuadé  :  «  Après  moi  il  n'}'-  a  plus 
lien,  au-dessus  de  moi  il  n'y  a  plus  de  ciel  !  » 

...  Depuis  bientôt  un  an,  je  pense  et  sens  ainsi. 
Suis- je  donc  le  même  homme  ?  Serions-nous  une 
exception  aux  lois  qui  régissent  le  monde  senti- 
mental ?  Certes,  je  n'ai  pas  la  fatuité  de  le  croire, 
pour  ce  qui  me  concerne  ;  mais  ie  le  crois  sincère- 


150  JEAxN  D'AGRÈVE 

ment  pour  Hélène.  Grâce  à  son  opération  toute- 
puissante,  rien  ne  subsiste  en  moi  des  certitudes 
traditionnelles,  du  legs  de  la  longue  sagesse 
humaine,  vérifié  et  confirmé  par  mes  propres  ex- 
périences. D'après  la  façon  dont  elle  s'est  donnée, 
on  devait  prévoir  de  son  côté  un  caprice  violent 
et  rapide  ;  du  mien,  toutes  les  défiances,  toutes 
les  exigences,  et  la  prompte  lassitude  d'un  bonheur 
si  facilement  acquis.  Vaines  prévisions  !  Tout  les 
a  démenties.  Loin  de  s'affaiblir  dans  l'habitude, 
notre  passion  dure  et  s'accroît.  Nous  ne  sommes 
pas  esclaves  de  cette  morne  fidélité  qui  retient 
souvent  deux  cadavres  dans  les  hens  où  il  n'y  a 
plus  que  le  simulacre  de  la  vie  du  cœur  :  fidélité 
gardée  par  un  prolongement  d'illusion,  par  horreur 
du  néant,  par  un  détour  subtil  de  l'orgueil  qui  ne 
veut  pas  s'avouer  vaincu  dans  l'usure  commune 
de  toutes  les  sensations,  de  toutes  les  joies,  de 
toutes  les  volontés. 

Où  ai-je  donc  lu  cette  mélancolique  parole  du 
Bouddha  ?  Le  jeune  prince  était  dans  sa  demeure 
enchantée,  triste  et  tout  songeur  ;  la  belle  Vaso- 
dhâra  lui  demandait  en  soupirant  à  quoi  il  pensait  ; 
Siddartha  répondit  :  «  A  quoi  je  pense  ?  Je  me 
demande  comment  l'amour  pourrait  échapper  à 
son  meurtrier,  le  Temps.  *  —  Le  secret  que  ce 
dieu  cherchait  en  vain,  nous  l'avons  trouvé.  Autour 
de  nous,  comme  autour  des  autres  êtres,  tout  parle 
de  la  fuite  du  temps  ;  les  horloges  la  disent  dans 
les  rues  des  villes,  les  astres  ne  rovdent  au  arma- 


SOIR  151 

ment  que  pour  la  marquer  ;  il  semble  que  l'univers 
soit  occupé  à  mesurer  cette  fuite  éternelle,  à  la 
mesurer  plus  rapide  pour  les  heureux.  Nous  en 
souffroni,  Hélène  et  moi,  à  la  veille  des  séparation3 
temporaires  ;  nous  ne  la  sentons  pas  au  dedans  de 
nous  ;  elle  n'existe  pas  pour  nos  âmes,  pacifiées 
dans  une  confiance  inaltérable.  L'autre  soir,  à 
Toulon,  comme  je  passais  devant  un  monument 
public,  je  voulus  prendre  l'heure  ;  le  cadran 
lumineux  était  éteint,  l'heure  y  chemuiait  invisible, 
et  je  pensai  que  c'était  là  une  exacte  figure  de  la 
marche  du  temps  pour  nous  deux. 

Il  va  ramener  des  jours  qui  défient  toute  com- 
paraison dans  mon  souvenir.  Nous  prétendons  bien 
les  ressusciter.  L'Ile  d'Or  reverra  sa  Dame,  après 
une  longue  absence.  Pour  la  première  fois  de  ma 
vie,  je  ne  redoute  pas  cette  périlleuse  épreuve,  le 
recommencement  du  même  rêve  aux  mêmes  lieux. 
Hélène  est  revenue  depuis  une  semaine  à  la  villa 
des  Cyprès  :  quelle  joie  enfantine  dans  ses  yeux, 
lorsqu'ils  ont  réfléchi  de  nouveau  la  lumière  de 
notre  mer,  de  cette  mer  qu'elle  appelle  avec  le 
poète  «  la  belle  limite  bleue  d'un  monde  mauvais  0  ! 
J'avais  devancé  mon  amie  d'une  huitaine  de  jours, 
à  l'expiration  de  mon  congé  ;  mes  affaires  de 
service  réglées  à  l'Arsenal,  j'ai  cinglé  sur  Port- 
Cros,  pour  donner  l'alerte  et  fleurir  la  maison.  Ils 
sont  tous  ragaillardis  de  la  bonne  nouvelle! 
Jorioz  prépare  des  flacons  de  mjn^te  selon  une 
recette  perfectionnée  ;    Zourdan  bêche  ses  plates- 


152  JEAN  D'AGRÈVE 

bandes,  Savéû  reprise  la  voile  rose  ;  sa  bru,  la 
femme  de  l'innocent  qui  a  perdu  la  raison  dans  un 
coup  de  mer,  fourrage  avec  les  filles  de  la  ferme 
tout  ce  qui  reste  dans  la  vallée  de  violettes  et  de 
fleurs  d'hiver.  Après-demain,  Hélène  viendra  fêter 
à  l'île  le  renouveau  de  notre  jubilé  d'amour.  Elle 
y  rapportera  le  même  cœur,  son  cœur  candide, 
fier  et  de  pur  parfum,  comme  un  romarin  de  la 
haute  montagne.  J'irai  la  prendre  au  Lavandou. 
Ah  1  je  suis  bien  sûr  d'éprouver  et  de  retrouver  chez 
elle  toutes  les  émotions  du  premier  de  ces  voyages  : 
même  impatience,  même  angoisse  à  l'idée  d'un 
empêchement  possible,  même  trouble  délicieux 
quand  sa  robe  fera  dans  le  petit  chemin  son  bruit 
de  caresse,  même  extase  quand  je  m'abattrai  à  ses 
pieds  dans  notre  maison,  même  surprise  du  don 
divin  quand  elle  me  livrera  sa  beauté.  J'aurais  été 
séparé  d'elle  pendant  des  années  que  cette  heure 
ne  me  semblerait  pas  plus  paresseuse  à  venir  ! 

HÉLÈNE    A   JEAN 

Du  Sémaphore,  i^r  janvier  1S84. 

«  Ne  m'attendez  pas.  Venez  vite  à  Hyères, 
Urgence.  > 

QUARTS    DE    NUIT 

^  janvier.  —  Au  reçu  du  message  alarmant,  j'ai 
mis  à  la  voile  :  j'ai  compté  des  siècles  sur  la  mer  et 
sur  la  route  d'Hyères,  jusqu'au  moment  où  la 
grille  de  la  villa  s'est  ouverte  devant  moi. 


SOIR  153 

A  la  place  où  elle  me  reçut  il  y  a  dix  mois,  sous 
les  cj'près  festonnés  de  roses,  Hélène  m'attendait, 
les  traits  pâlis  par  une  nuit  d'insomnie,  les  yeux 
agrandis  par  une  vision  d'angoisse.  D'un  geste 
accablé,  elle  me  tendit  ime  lettre  au  timbre  de 
Russie. 

C'était  un  billet  bref  et  pressant  d'une  sœur  de 
son  mari.  —  «  Une  attaque  de  douleurs  hépatiques, 
écrivait  cette  personne,  a  faiUi  emporter  mon  frère. 
Le  danger  est  conjuré  pour  l'instant  ;  mais  il  peut 
revenir  d'un  jour  à  l'autre,  tout  nous  fait  craindre 
des  complications.  Mon  frère  ne  cesse  de  mani- 
fester son  \'if  désir  de  vous  revoir  :  il  ne  peut  encore 
écrire,  il  m'ordonne  de  le  '  faire  à  sa  place  pour 
presser  votre  retour.  Vous  le  trouverez  bien 
changé  de  toutes  façons.  Les  raisons  qui  pouvaient 
rendre  votre  séjour  ici  difficile  et  pénible  ont 
disparu.  Vous  sachant  rassurée  aujourd'hui  sur  la 
santé  de  votre  mère  et  délivrée  de  tout  souci  à  cet 
égard,  je  ne  doute  pas  de  la  décision  que  vous 
dictera  votre  cœur.  Nous  vous  attendons  au  plus 
tard  le  3/15  de  janvier  :  c'est  le  jour  fixé  pour  une 
consultation  où  le  célèbre  Botkine  a  promis  de 
venir.  J'irai  au-devant  de  lui  jusqu'à  Vilna  ;  j'aurai 
certainement  la  consolation  de  vous  retrouver  dans 
cette  ville  et  de  vous  ramener  avec  le  docteur. 
Veuillez  m'aviser  par  télégramme.  » 

La  lettre  tomba  de  mes  mains.  Le  regard 
d'Hélène  et  le  mien  se  croisèrent,  se  pénétrèrent, 
demeurèrent  longuement  liés,  sans  que  nos  bouches 


154  JEAN  D'AGRÈVE 

trouvassent  une  parole.  Quels  mots  eussent  ex- 
primé le  tourbillon  de  pensées  et  de  sentiments 
qui  passa  en  quelques  secondes  dans  ces  regards  ? 
Douleur,  terreur,  espoirs  inavoués  et  inavouables, 
irrésolutions,  supplications,  tous  les  mouvements 
contradictoires  de  nos  coeurs  bouleversés  se  com- 
muniquaient de  l'un  à  l'autre,  avec  une  précision 
et  une  rapidité  que  le  langage  n'égalera  jamais. 
Je  trouvai  enfin  la  force  de  parler. 

—  Ainsi,  vous  allez  partir  ? 

—  Que  faire  ?  Votre  volonté  toujours.  Ordonnez. 
Que  feriez- vous  à  ma  place  ? 

Je  restai  muet. 

Hélène  se  leva.  Du"  même  geste  qui  me  l'avait 
donnée,  dans  ce  même  lieu  consacré,  elle  vint  à 
moi  ;  ses  mains  s'abattirent  sur  mes  épaules,  sa 
tête  s'inclina,  ses  yeux  éperdus  versèrent  toute 
son  âme  dans  les  miens,  et  des  lèvres  rapprochées 
à  toucher  mon  front,  ces  mots  jaillirent,  lents  et 
volontaires  : 

—  Mon  Jean  bien-aimé,  ici  je  vous  ai  dit  : 
«  Aimez-moi,  je  suis  toute  à  vous  pour  toujours.  » 
Je  te  redis  aujourd'hui  :  «  Aime-moi  plus,  puisque 
je  vais  plus  souffrir.  »  Je  suis  toute  tienne,  unique- 
ment tienne.  Si  tu  me  veux  telle  que  je  suis,  garde- 
moi,  j'oubherai  tout  ce  qui  n'a  jamais  existé  pour 
mon  cœur,  je  briserai  les  derniers  liens  qui  me 
rattachaient  au  passé,  je  mettrai  sous  tes  pieds  les 
dernières  conventions  qui  me  protégeaient  encore 
aux  yeux  du  monde.  Ton  amour  me  tiendra  lieu 


SOIR  155 

de  tout.  Mais  si  tu  me  préfères  meilleure  et 
puriâée  par  le  sacrifice,  ordonne  que  je  subisse 
cette  épreuve.  Je  ne  te  parlerai  pas  des  devoirs 
que  cette  lettre  me  rappelle  ;  je  ne  me  connais 
de  devoirs  qu'envers  toi,  mon  créateur  et  mon 
maître.  Envers  toi  j'ai  le  devoir  de  grandir  pour 
être  moins  indigne  de  ton  amour.  J'ai  tant  appris 
à  ton  école,  je  voudrais  tant  me  hausser  jusqu'où 
tu  me  vois,  quand  tu  me  pares  de  ton  idéal  !  On 
grandit  par  la  souffrance  et  par  la  bonté.  J'irai 
souffrir  loin  de  toi,  pour  toi.  Je  tâcherai  d'être 
bonne,  même  pour  ceux  qui  ne  me  sont  rien,  puis- 
qu'ils semblent  avoir  besoin  de  moi,  puisque  le  sort 
aveugle  a  marqué  là  ma  mission  de  pitié.  Peut-être 
va-t-il  me  libérer,  me  rendre  à  toi,  au  bonheur 
parfait.  Ce  serait  horrible  de  le  désirer  :  si  cette 
pensée  a  traversé  mon  cœur  de  pauvTe  créature 
humaine,  accablée  sous  un  poids  trop  lourd.  Dieu 
me  la  pardonnera.  Je  la  repousse  comme  ces  tenta- 
tions viles  contre  lesquelles  nul  de  nous  n'est 
défendu.  Je  voudrais  ne  devoir  la  libération  qu'à 
mon  effort,  à  de  nouvelles  luttes,  à  de  nouvelles 
douleurs.  Cet  effort  toujours  différé,  depuis  que  je 
t'en  parle,  par  ma  lâcheté  à  m 'éloigner  de  toi,  que 
ne  l'ai-je  fait  plus  tôt  ?  Je  le  ferai  aussitôt  passée 
la  crise  qui  resserre  ma  chaîne.  Ah  !  je  connais 
assez  ceux  qui  me  rappellent  !  Dès  que  ma  présence 
ne  leur  paraîtra  plus  une  obligation  de  convenance, 
ils  ne  se  mettront  guère  en  peme  de  me  retenir  ;  ou 
bien  ils  auraient  étrangement  changé  1  Je  trouverai 


156  JEAN  D'AGRÊVE 

alors  la  force  d'agir,  je  revendiquerai  ma  liberté 
définitive  et  le  droit  de  reconstiTiire  ma  vie  :  je 
ne  reculerai  devant  rien  pour  m 'arracher  à  mon 
odieuse  servitude.  Oh  !  vois-tu,  cette  dissimulation 
m'étouffe,  cette  incertitude  du  lendemain  me  tue, 
il  iaut  en  finir  à  tout  prix.  Quoi  qu'il  arrive,  je  te 
promets  de  revenir  prochainement  et  de  revenir 
libre,  tienne,  entièrement  tienne.  Maintenant, 
donne-moi  du  courage,  je  n'en  ai  plus  :  te  quitter 
ainsi,  c'est  trop  affreux  ! 

Elle  s'affaissa  sur  mon  épaule.  Je  l'entraînai  dans 
son  cabinet  de  la  villa.  Un  violent  combat  se 
livrait  en  moi.  Avais-je  le  droit,  pour  m'épargner 
une  douleur,  de  sacrifier  celle  que  j'aimais  si  fort, 
de  condamner  aux  plus  humiliantes  déchéances 
celle  que  je  plaçais  si  haut  ?  Aurai- je  moins  de 
vaillance  que  ma  pauvre  blessée  ?  Comme  elle,  je 
voyais  trop  clairement  la  nécessité  de  composer 
avec  la  destinée  ennemie,  plus  puissante  que  nos 
volontés.  Enfants  nous  étions,  enfants  aveuglés 
par  la  passion,  aux  heures  d'ivresse  et  de  révolte 
où  nous  jetions  au  monde  le  défi  de  notre  amour, 
où  nous  voulions  nous  persuader  qu'il  suffisait 
d'ignorer  ce  monde  pour  le  vaincre.  Elle  nous 
ressaisissait  dans  son  engrenage,  l'implacable  ma- 
chine, organisée  pour  broyer  les  singularités  qui 
tentent  d'échapper  à  ses  prises  ! 

Cette  généreuse  Hélène,  venue  à  moi  avec  son 
cœur  vierge,  avec  son  imprudence  d'enfant,  prête 
encore  à  se  perdre  irréparablement  sur  un  signe  de 


SOIR  157 

mon  désir,  pouvais-je  faire  d'elle  une  aventurière, 
la  vulgaire  déclassée  condamnée  à  vivre  sans 
nom,  sans  personnalité  morale,  sans  indépendance 
matérielle,  objet  de  risée  et  de  mépris  pour  tous, 
à  peine  distincte  de  la  ftlle  entretenue  qui  suit  le 
caprice  de  son  maître  ?  Non,  la  lourde  machine 
était  plus  forte  que  nous.  Il  fallait  se  laisser  broyer. 
Et  nous  nous  attardions  là,  dans  le  petit  salon 
des  premières  caresses,  comme  à  l'aube  radieuse 
de  notre  amour,  au  départ  sur  la  belle  mer  d'espé- 
rance qui  couvrait  d'un  éblouissement  de  lumière 
les  écueils  prochains.  Nous  traînions  là,  échangeant 
les  paroles  irrésolues,  combinant  et  rejetant  les 
projets  contradictoires,  abîmés  dans  les  silences 
où  passait  le  froid  de  la  cruelle  raison,  demandant 
aux  baisers,  aux  étreintes,  un  courage  qui  se  fondait 
en  leur  triste  douceur.  Les  secondes  tombaient  de 
l'horloge,  hâtives,  avec  im  bruit  de  gouttes  d'eau 
acharnées  à  creuser  une  dalle  de  sépulcre.  La 
beauté  du  soir,  qui  avait  enchanté  pour  nous  tant 
d'heures  pareilles,  descendait  impassible  sur  la 
douleur  qu'elle  n'apaisait  pas.  Dans  l'encadrement 
de  la  fenêtre,  l'Ile  d'Or  apparaissait  en  des  lointains 
de  rêve,  toute  charmante,  irréelle,  décroissant 
comme  en  une  fuite  sous  les  ombres  qui  l'aboUs- 
saient. 

—  Hélène,  encore  quelques  heures  pour  eUe, 
par  pitié  !  Est-il  possible  que  tu  partes  sans  lui 
dire  adieu  ? 

—  Adieu  à  l'île  1  Jamais  !  Au  revoir,  seulement. 


158  JEAN  D'AGRÈVE 

Vive  ou  morte,  j'y  reviendrai  avant  peu,  je  te  le 
jure  sur  tout  ce  qui  a  été.  Mais  cette  fois,  comment 
y  trouverions-nous  encore  le  temps  du  bonheur  ? 
Demain,  je  dois  conduire  ma  mère  à  Nice,  chez  la 
parente  qui  veillera  sur  elle  pendant  mon  absence. 
Elle  voulait  m 'accompagner  là- bas,  je  m'y  suis 
opposée  :  je  lui  promets  de  l'appeler  dès  que  la 
saison  rigoureuse  prendra  fin.  aux  premiers  beaux 
jours.  Mais  tu  devines  ma  pensée  :  c'est  moi  qui 
viendrai  la  rejoindre,  moi  qui  invo.querai  cet  im- 
périeux motif  pour  m 'enfuir  plus  vite.  —  Après- 
demain...  Les  préparatifs  indispensables  à  Paris... 
Fais  le  calcul  des  jours  inexorables  :  ils  ne  m'accor- 
dent plus  le  droit  d'être  heureuse. 

—  Hélène,  un  jour  seulement,  un  jour  de  grâce  ! 
Elle  faiblit.  Il  a  été  convenu  que  je  reviendrai 

la  chercher  après-demain,  à  son  retour  de  Nice, 
et  que  je  la  ramènerai  le  jour  suivant,  pour  le  départ 
du  train  de  Paris. 

4  janvier.  —  La  mer,  la  mer  amie  et  maternelle 
s'est  tournée  contre  nous,  elle  aussi.  Elle  s'est 
levée  ce  matin  sous  un  coup  de  vent,  elle  était  déjà 
très  dure  quand  j'amenai  le  Souvenir  aux  Salins. 
A  peine  l'avais-je  mis  à  l'abri,  le  grain  creva  :  un 
tourbillon  de  neige  s'abattit  sur  le  littoral  ;  en 
quelques  instants,  le  morne  tapis  blanc  se  déroula 
des  montagnes  au  rivage.  Hélène  arriva  quand 
même  sur  le  môle,  à  l'heure  fixée. 

—  Vous   le   voyez,   dit-elle    en    descendant   de 


SOIR  159 

voiture,  c'est  ma  geôlière  du  pays  d'exil  qui 
réclame  sa  victime  ;  elle  est  venue  me  saisir 
jusqu'ici. 

La  mer  n'était  plus  maniable  ;  repasser  à  Port- 
Cros,  il  n'y  fallait  pas  songer.  Nous  avons  repris 
tristement  la  route  d'Hyères.  Il  était  écrit  que  je 
n'aurais  pas  la  joie  de  ramener  mon  amie  au  paradis 
perdu. 

Paris,  10  janvier.  —  J'ai  accompagné  Hélène 
jusqu'ici  ;  je  viens  de  la  conduire  à  la  gare  où 
l'arrachement  de  nos  âmes  et  de  nos  chairs  s'est 
consommé.  Qui  dira  ce  qu'il  y  a  d'horreur  flottante 
sur  une  grande  gare,  de  souffrances  incrustées  aux 
murailles  nues,  aux  trottoirs  boueux,  aux  terrements 
brutaux  de  cette  salle  de  torture  ?  Expressive  figure 
de  la  vne,  de  notre  vie  moderne,  avec  son  affaire- 
ment cupide,  sa  promiscuité  de  joies  et  de  peines, 
ses  bruits  stridents  qui  martèlent  la  douleur. 
Combien  de  cœurs  sont  écrasés  chaque  jour  entre 
ces  machines,  comme  les  membres  des  esclaves 
attachés  à  leur  serAace,  quand  une  imprudence 
jette  ces  malheureux  sous  les  loues  de  l'impitoj^able 
monstre  !  Combien  de  sanglots  étouffés  sous  les 
yeux  indifférents  de  la  foule,  dans  ce  lieu  de  sépa- 
ration où  il  semble  qu'on  entende  sans  trêve  le 
déchirement  des  mille  liens  qui  se  brisent  au  départ 
des  convois!  Ah!  l'humiliation  de  se  sentir  là  si 
petit,  SI  faible,  perdu  dans  le  tourbillon  de  ces 
atomes  sans  défense  contre  la  Force  aveugle  qui 


i6o  JEAN  D'AGRÈVE 

roule  leurs  désespoirs  1  Pourquoi  était-elle  pareille 
à  toutes  les  autres,  la  tombe  de  fer  où  j'ai  mis  mon 
adorée,  l'être  unique  au  monde  pour  moi  ?  Notre 
amour  n'est-il  donc  plus  un  miracle  unique  ? 

Elle  gardait,  ma  noble  Hélène,  ce  calme  ex- 
térieur des  grands  chagrins  qui  fait  d'elle  une 
divine  statue  de  la  souffrance.  Ses  larmes  silen- 
cieuses coulaient  sous  la  voilette,  sans  une  con- 
vulsion sur  son  pâle  visage  ;  je  ne  les  ai  vues 
sourdre  ainsi  que  de  ses  yeux,  les  larmes  qui 
perlent  comme  une  eau  d'habitude,  épanchée  par 
une  antique  figure  de  marbre  dans  le  jardin  où  la 
déesse  sait  qu'elle  fut  m.ise  pour  pleurer.  Une 
dernière  fois,  de  sa  voix  grave  et  résolue,  elle  m'a 
juré  le  don  irrévocable,  promis  le  retour  prochain 
et  la  réunion  définitive.  Je  la  crois  ;  et  pourtant 
un  pressentiment  atroce  m'étranglait,  une  voix 
d'épouvante  me  disait,  me  dit  encore  que  je  ne 
la  reverrai  plus  !  Une  dernière  fois,  nos  mains  liées 
ont  transmis  de  l'un  à  l'autre  tout  ce  qu'il  y  avait 
en  nous  d'être  à  donner,  de  force  de  vie  et  d'amour  ; 
l'ébranlement  du  convoi  les  a  descellées,  il  s'est 
mis  en  marche  avec  cette  allure  lente,  bientôt 
accélérée,  d'une  bête  de  ruse  qui  emporte  sa  proie. 

Il  s'éloignait,  Hélène  passait  encore  en  moi  de 
tout  son  regard.  Quelques  secondes,  j'ai  vu  le 
buste  gracieux  projeté  hors  de  la  portière,  dessiné 
dans  la  buée  des  jets  de  vapeur,  sous  le  jour  faux 
et  blafard  des  lanternes  ;  quelques  secondes  en- 
core, les  ailes  noires  de  sa  toque  de  voyage,  s'agi- 


SOIR  i6i 

tant,  diminuant,  triste  fuite  d'un  vol  de  corneilles 
dans  la  brume  d'hiver.  Une  locomotive  arrivant 
en  sens  inverse  intercepta  brusquement  cette 
dernière  relique.  Le  train  s'élança  sur  la  longue 
voie  droite  ;  je  l'ai  vu  devenir  tout  petit,  un  point 
noir  qui  était  encore  tout  l'univers,  puis  un  léger 
flocon  de  fumée,  puis  rien... 

Rien  n'est  demeuré  ;  rien  qu'un  peu  plus  de 
facilité  à  mourir,  pour  l'homme  hébété  qui  restait 
là,  seul,  devant  le  trou  vide  dans  l'horizon. 

...  Où  allaient-ils  d'un  pas  si  pressé,  tous  ces 
inconnus  qui  emplissaient  la  rue  Lafayette  ?  Que 
cherchent-ils  dans  cette  ville,  puisqu'elle  n'est  plus 
là!  J'en  ai  coudoyé  des  centaines,  en  revenant  à 
mon  hôtel  :  pas  un  ne  me  parlera  d'elle.  Que  font- 
ils  en  ce  monde  ?  Ils  avaient  tous  leur  idée  fixe 
empreinte  sur  leurs  traits,  ils  se  hâtaient  vers 
quelque  but  stupide,  ils  allaient  comme  vont  les 
nuages  sur  la  mer,  troupe  chagrine,  les  uns  de- 
vançant les  autres  sous  le  fouet  du  vent  qui  les 
chasse  et  les  carde.  Des  frères  !  nous  dit-on.  Lequel 
de  ces  vains  fantômes  m'apportera  une  consola- 
tion ?  Je  pensais  que  c'était  drôle  d'être  là,  dans  la 
vie  universelle,  une  petite  flamme  pâle  et  trem- 
blante que  chaque  souffle  peut  supprimer  à  chaque 
minute,  sans  qu'un  seul  de  ces  frères  s'en  aperçoive. 
Sur  la  place  de  l'Opéra,  un  homme  me  heurta  avec 
sa  charrette  à  bras  ;  il  déménageait  un  grand 
tableau  ;  la  clarté  d'un  réverbère  donna  en  plein 
sur  la  toile.  C'était  une  vue  ensoleillée  de  la  Cor- 

6 


i62  JEAN  D'AGRÊVE 

niche,  un  coin  d'eau  bleue,  des  orangers,  des  pins 
d'Alep  :  toute  une  évocation  de  honneur,  narquoise 
et  falote  sous  la  sale  lumière  du  gaz. 

Cette  chambre  d'auberge  est  sinistre  de  banalité. 
Pas  un  objet  ami,  accoutumé.  J'ai  fait  allumer  du 
feu,  apporter  une  lampe.  J'écris  ceci,  pour  m 'as- 
treindre à  une  besogne,  pour  penser  moms  vite  et 
ne  pas  penser  à  vide.  —  Si  du  moins  sa  mère  était 
venue  à  Paris,  elle  se  lamenterait  près  de  moi, 
maintenant.  Elle  ne  m'aime  pas  beaucoup  ;  mais, 
malgré  elle,  la  vieille  femme  me  serait  un  peu  mère. 
Est-ce  drôle,  cela  encore,  de  me  souvenir  pour  la 
première  fois,  à  mon  âge,  que  tout  petit  enfant 
j'étais  oi-phelm  ?  Allons,  allons,  Jean  d'Agrève, 
l'homme  fort,  qui  s'est  fait  une  élégance  de  rester 
toujours  maître  de  lui  !  Imaginons  que  je  suis  au 
feu,  devant  les  hommes  de  la  compagnie,  avec  une 
balle  dans  le  corps,  souriant  pour  l'exemple.  — 
Ah  I  non,  l'imagination  est  mai  choisie  ;  ce  serait 
trop  de  chance.  —  Essayons  de  reculer  ce  chagrin 
très  loin,  dans  le  passé  où  sont  les  autres.  Si  je 
pouvais  estomper  son  visage,  son  souvenir,  les 
reporter  aux  plans  indistincts  où  pâlissent  tant 
d'autres  ombres  apaisées  !  Non,  ce  n'est  pas  la 
même  chose  :  ce  visage  et  ce  souvenir  me  brûlent, 
bien  vivants,  substitués  à  tout  ce  qui  fut  avant 
eux  ;  rien  ne  peut  empêcher  qu'ils  emplissent  ma 
pensée  d'une  présence  douloureuse.  —  Je  vais 
essayer  de  lire. 

...  J'ai  pris  dans  mon  sac  un  des  trois  ou  quatre 


SOIR  163 

volumes  que  j'y  avais  mis  :  les  livres  de  viatique, 
ceux  qui  me  furent  toujours  de  bon  secours  aux 
heures  de  découragement.  ]\Ion  Dante  est  venu  le 
premier  sous  ma  main.  Je  l'ai  ouvert  à  l'aventure, 
au  chant  où  le  poète  donne  une  si  belle  définition 
de  Dieu,  dans  ces  vers  :  «  Celui  qui  ne  voit  jamais 
une  chose  neuve  —  a  produit  ce  parler  visible,  — 
nouveau  pour  nous,  parce  qu'il  ne  se  trouve  pas 
ici-bas  .  »  —  Mais  c'est  d'Hélène  que  cela  devait 
être  dit  !  Depuis  qu'elle  est  sur  cette  terre,  Dieu  a 
fait  et  le  monde  a  vu  une  chose  neuve.  —  J'ai  lu 
posément,  avec  une  attention  soutenue.  En  tour- 
nant la  page,  ce  fut  un  étonnement  d'abord,  puis 
une  vive  satisfaction  de  constater  que  je  pouvais 
hre  :  les  mots  qui  passaient  sous  mes  yeux  péné- 
traient dans  mon  cerveau,  s'y  coordonnaient  avec 
tout  leur  sens.  Par  moments,  je  prenais  même  un 
vi-ai  plaisir  à  leur  beauté.  Mais  derrière  les  idées 
et  les  images  distinctes  qui  naissaient  de  la  lecture, 
un  autre  fil  d'idées  et  d'images  confuses  se  déroulait 
parallèlement,  en  un  fond  plus  sensible  du  cerveau  ; 
je  suivais  ces  deux  ordres  de  pensées,  comme  le 
voyageur  qui  regarde  la  nuit  des  paysages  fuyants 
à  travers  les  vitres  troubles  du  wagon,  et  qui  voit 
en  même  temps,  reflétées  sur  cette  vitre,  sa  propre 
figure  et  les  silhouettes  des  personnes  assises  dans 
le  compartiment. 

Un  wagon,  c'est  bien  cela.  Sous  les  idées  ex- 
térieures évoquées  par  le  livre,  ma  pensée  intérieure 
demeurait  concentrée  sur  une  même  vision,  un 


104  JEAN  D'AGRÈVE 

train  en  partance  dans  une  gare.  Je  faisais  un  effort 
mental  pour  le  retenir,  tandis  qu'il  s'ébranlait, 
roulait  lourdement  sur  les  plaques  tournantes  entre 
les  disques  et  les  fanaux.  Une  préoccupation  per- 
sistante dominait  toutes  les  autres  :  quelle  heure 
est-il  ?  Où  est  le  train,  maintenant  ?  J'ai  tiré  ma 
montre  pour  la  remonter  ;  action  absurde,  dans 
le  chagrin,  puisqu'elle  nous  fait  collaborer  à 
l'œuvre  du  temps,  notre  bourreau.  Dix  heures. 
J'ai  jeté  le  volume  de  Dante  et  pris  un  Indicateur. 
Il  est  à  Compiègne.  Il  s'arrête  dans  le  silence  du 
hall.  A  quoi  pense-t-elle  .-*  Souffre-t-elle,  au  moins  ? 
Il  repart,  les  pays  passent  ;  nous  roulons,  des 
jours,  des  nuits  ;  maintenant  c'est  sur  la  terre 
vague  qui  ne  ressemble  à  aucune  autre,  qui  n'est 
pas  encore  sortie  du  chaos.  Du  noir,  du  blanc,  pas 
d'autres  couleurs  ;  de  maigres  sapins,  des  marais 
glacés,  de  la  neige  ;  de  la  neige,  des  marais,  des 
sapins,  toujours.  Les  lieux  n'ont  pas  de  forme  ; 
une  étendue  sans  relief,  sans  vie,  le  silence,  le  vide, 
la  glauque  clarté  diffuse  de  la  neige  nocturne, 
l'accablement  d'un  immense  rien.  Je  vois  bien  son 
trajet,  je  l'ai  fait  une  fois,  j'y  retrouvais  mes 
sensations  habituelles  de  l'Océan  ;  mais  d'un  océan 
mort,  d'un  océan  de  lune  ;  la  mer,  la  grande 
Vivante,  est  autrement  communicative.  Une  seule 
lumière  sur  tout  le  pays  obscur  :  là,  au  fond  de  ce 
wagon,  les  mèches  d'or  clair  qui  brillent,  emmêlées 
sur  le  col  dans  la  noire  fourrure  du  manteau. 
Pauvre  petite  âme  douce  et  chaude,  comme  elle 


SOIR  165 

va  être  transie,  esseulée,  écrasée  sous  ce  poids  de 
glace,  de  ténèbres,  d'hostile  solitude  !  Ah  I  non, 
qu'elle  ne  soufire  pas,  que  je  souffre  pour  deux  1 

Les  images  se  succèdent  ;  elles  n'ont  rien  de 
précis,  d'ailleurs,  rien  de  très  dur  ;  elles  battent 
le  front  comme  des  marteaux  enveloppés  de 
ouate.  Une  torpeur  physique  et  morale  me  protège 
contre  l'excès  de  la  douleur.  De  courtes  somno- 
lences suspendent  la  pensée.  Au  sortir  de  ces 
assoupissements,  l'idée  fixe  me  pique,  plus  aiguë, 
morsure  d'un  serpent  engourdi  qui  relève  la  tête. 
La  chaleur  appesantit  l'atmosphère  de  la  chambre. 
J'ai  ouvert  la  fenêtre  :  accoudé  sur  la  barre,  j'ai 
cherché  du  regard  le  ciel  ;  comme  s'il  y  avait  un 
ciel  à  Paris  !  Il  n'y  a  que  la  rue. 

Une  nuit  de  janvier  sur  cette  rue  morose.  Des 
ténèbres  grasses,  humides  ;  les  giboulées  sillonnent 
le  champ  d'éclairage  du  bec  de  gaz,  en  face, 
semblables  à  des  larmes  de  catafalque  figées  sous 
la  lueur  jaune  d'un  cierge.  Des  passants  chétifs, 
minables,  ceux  qui  sont  obligés  de  sortir,  quel  que 
soit  le  temps  ;  et  ceux-là  comptent  rarement  au 
nombre  des  heureux  :  un  souci  les  pousse,  on  leur 
devine  un  ennui  au  cœur,  un  froid  de  misère  aux 
semelles,  dans  la  boue  du  dégel.  Quelques  fiacres  se 
traînent  paresseusement  ;  un  omnibus  ébranle  les 
murs  et  le  pavé  ;  trois  forts  chevaux  gris  tirent 
vaillamment  la  pesante  masse  ;  en  se  penchant  un 
peu,  on  se  laisserait  tout  doucement  choir,  pas  de 
bien  haut,  sous  les  pieds  de  ces  chevaux,  sous  les 


i66  JEAN  D'AGRÈVE 

roues  de  la  machine.  Un  instant,  il  m'a  semblé  que 
la  rue  était  blanche,  des  traîneaux  y  glissaient  ; 
la  voix  d'un  cocher  en  houppelande  sortait  d'une 
grande  barbe  gelée,  elle  appelait  :  «  Bârine  !  »  Je 
montais,  je  m'asseyais  au  coin  de  la  banquette,  et 
sur  ce  siège  étroit,  selon  l'usage  du  pays,  j'entourais 
d'un  bras  la  taille  de  ma  compagne,  je  sentais  la 
chaleur  du  jeune  corps  blotti  contre  le  mien  ; 
comme  au  temps  de  ses  chers  effrois  dans  la  forêt, 
quand  nous  nous  attardions  le  soir  à  la  Vigie, 
quand  elle  se  pelotonnait  sous  mon  bras  au  bruit 
de  pas  des  Picmontais. 

J'ai  tourné  la  tête  dans  la  direction  du  Nord, 
vers  les  hauteurs  de  Montmartre,  écoutant  s'il  ne 
viendrait  pas  de  là  un  sifflement  de  locomotive,  un 
grondement  de  train.  Il  y  a  des  trains  qui  revien- 
nent, pourtant,  et  je  sais  de  quels  coups  du  cœur 
elle  est  capable.  Si  elle  allait  entrer  I 

...  Rien...  Je  jette  ici,  dans  le  désordre  où  elles 
me  viennent,  ces  pensées,  ces  images.  J'écris  ma 
souffrance.  Pourquoi  ?  Pour  qui  ?  Oui,  je  m'étais 
jadis  posé  cette  règle  :  observer  autour  de  moi 
et  m'observer  dans  les  émotions,  comme  je  relevais 
sur  le  livre  de  bord  les  oscillations  du  compas  dans 
la  tourmente  ;  connaître  le  monde  et  me  connaître 
moi-même.  —  Balivernes  d'académie  !  Que  con- 
naissons-nous, sinon  que  nous  aimons  et  souffrons  ? 
Elles  n'étaient  pas  sérieuses,  les  peines  que  je 
pouvais  étudier  de  sang-froid  :  l'esprit  s'amusait 
alors  au  spectacle  du  cœur.  Aujourd'hui,  l'un  et 


SOIR  167 

l'autre  s'en  vont  à  la  dérive  dans  la  même  débâcle. 
—  Je  veux  croire  que  j'écris  pour  Hélène,  comme 
je  lui  en  ai  fait  la  promesse.  Notre  correspondance 
sera  difficile,  contrainte  :  c'est  une  affliction  ajoutée 
à  toutes  les  autres.  Elle  a  d'autant  plus  insisté 
pour  que  je  tienne  un  journal  minutieux  de  mes 
sentiments  :  «  J'y  veux  lire  au  retour  chaque  frisson 
de  votre  âme  »  ,  disait-elle.  Lira-t-elle  jamais  ? 
Non,  murmure  l'horrible  pressentiment  :  il  ne  me 
quitte  pas,  il  prévaut  contre  toutes  les  assurances, 
contre  tous  mes  raisonnements. 

A  cette  place,  sur  cette  rosace  du  tapis,  ses  pieds 
se  sont  posés  pour  la  dernière  fois.  Voilà  tout  ce 
qui  me  reste  de  la  fleur  vivante  et  du  monde 
qu'elle  animait  !  Tout  désormais  est  vain,  sans  but 
et  sans  raison  ;  tout,  sauf  de  coller  mes  lèvres  sur 
cette  poussière  et  d'y  pleurer  ! 

...  J'ai  lourdement  dormi  sur  le  divan.  Mes  yeux 
se  rouvrent  sur  ces  papiers.  L'aube  louche  a  paru. 
S'il  pouvait  se  prolonger,  l'éclair  lucide  du  réveil, 
l'instant  d'équilibre  parfait  où  l'on  juge  la  \'ie 
comme  du  dehors,  avant  la  rentrée  en  nous  de  la 
douleur  !  La  vie  et  la  douleur  ont  donné  l'assaut 
immédiat,  j'ai  repris  conscience  de  mon  mal.  La 
plaie  se  rouvre  avec  les  paupières  ;  elle  est  ce  matin 
plus  profonde  et  plus  cuisante.  Il  doit  être  déjà  si 
loin,  le  train  qui  me  l'emporte  !  J'aperçois  devant 
moi  cette  longue  suite  de  journées  vides,  l'inutile 
chapelet  de  plomb  dont  il  faudra  égrener  machinale- 
ment les  gra.ins  ternes  et  froids.  Oh  !  les  réveils  dans 


i68  JEAN  D'AGRÈVE 

la  tiède  lumière,  à  Port-Cros,  la  fenêtre  entre  les 
géraniums,  l'heure  de  l'apparition  !  Allons,  forçat, 
recharge  le  jour, 

JEAN   A  HÉLÈNE 

«  Port-Cros,  le  20  janvier. 

<(  Je  rentre  dans  la  pauvre  maison  hantée,  mon 
amie.  J'y  rapporte  le  peu  de  moi  dont  j'ai  encore 
conscience.  Je  suis  dépouillé  de  ma  substance,  de 
ma  raison  d'être,  d'agir,  de  respirer.  Des  paquets 
de  lettres,  de  journaux,  sont  là  sur  ma  table  :  je  ne 
puis  me  résoudre  à  les  lire  ;  vous  seriez  satisfaite  et 
effrayée  de  mon  indifférence  pour  tout  ce  qui  n'est 
pas  ma  vie  intérieure,  de  mon  éloignement  pour 
tout  ce  qui  m'en  distrait.  Sans  vous,  le  monde  est 
une  énigme  farouche. 

«  L'inutile  beauté  de  notre  île  me  pèse.  Je  suis 
ici  comme  un  miroir  sans  tain  :  les  images  le  tra- 
versent sans  s'y  arrêter,  elles  vont  chercher  plus 
loin  le  fond  solide  qui  les  réaliserait,  il  est  absent. 
Douceur  du  souvenir  ou  volupté  de  la  souffrance, 
je  ne  sais  moi-même  ce  que  je  viens  demander  à 
cette  solitude  pleine  de  vous.  J'y  suis  revenu  d'ins- 
tinct, pour  y  chercher  votre  ombre  adorée  sur  les 
choses,  la  trace  de  vos  pieds  sur  chaque  pierre  du 
chemin.  Par  instants,  je  vous  vois  réellement  aux 
places  accoutumées  ;  vous  marchez  devant  moi 
dans  la  bruyère,  entre  les  pins  inclinés  dont  les 
reflets  sombres  tremblent  sur  vos  épaules,  toute  de 
marbre  rose  et  vivant  sous  la  couronne  d'or,  toute 


SOIR  169 

sculptée  en  grâce  siir  le  fond  bleu  de  la  mer.  Vos 
paroles  remontent  dans  ma  mémoire  une  à  une, 
comme  remontent  au  ciel  des  hirondelles  qui 
s'étaient  posées  sur  un  vieux  mur.  Toute  autre 
parole  me  blesse  ;  votre  main  pourrait  seule  guérir 
la  plaie  qu'elle  a  faite  ;  seule,  vous  avez  des  mains 
assez  légères  pour  toucher  un  cœur  blessé  sans 
l'endolorir.  Je  passe  perpétuellement  en  revue 
toutes  ces  journées  vécues  en  commun  ;  et  tout  ce 
que  j'y  revois,  tout  ce  que  j'j''  réentends  est  si  bien 
selon  moi,  que  je  me  demande  comment  j'ai 
pu  vivre  auparavant,  hors  de  mon  atmosphère 
naturelle.  Mesurez  ma  peine  actuelle  au  besoin  que 
j'avais  de  vous,  et  ma  tendre  fidéhté  à  la  violence 
de  cette  peine. 

«  Écrivez,  si  vous  m'aimez,  écrivez  souvent, 
beaucoup.  Racontez  tout  de  vous.  Je  n'existe  que 
pour  attendre  vos  lettres,  pour  calculer  l'arrivée 
des  courriers  qui  me  les  apporteront.  Je  m'arrête  : 
je  ne  sais  rien  vous  dire,  sinon  que  je  souffre,  que  je 
souffre  près  de  vous,  avec  vous  ;  et  il  faudrait  vous 
envoyer  du  courage,  un  peu  de  notre  soleil  dans 
votre  nuit.  Mais  y  a-t-il  de  la  nuit  là  où  vous 
regardez  ?  Vous  êtes  la  lumière,  une  lumière  sûre 
autant  qu'elle  est  douce.  Adieu,  ma  clarté  loin- 
taine ;  croyez  que  si  je  ne  devais  pas  vous  revoir, 
je  ne  supporterais  pas  le  dégoût  de  vivre  ;  croj^ez 
que  toujours,  jusqu'au  fond  des  domaines  infinis 
de  la  mort,  je  serai  encore  à  vous. 

Jean.  » 
6a 


170  JEAN  D'AGRÈVE 

HÉLÈNE  A   JEAN 

«Bjélizy,  ce  25  janvier. 

«  J'ai  froid,  mon  bien-aimé.  J'ai  laissé  chez  vous 
le  cœur  que  vous  m'aviez  refait,  j'ai  retrouvé  ici 
mon  cœur  de  novembre.  En  rentrant  chez  moi,  — 
chez  moi  I  —  dans  cette  vie  antérieure,  je  croyais 
revenir  d'un  autre  monde.  Je  n'ai  plus  d'énergie 
pour  espérer,  je  m'affaisse  dans  le  passé.  Il  me 
semble  que  j'ai  fait  un  court  rêve,  tant  ce  m^orne 
passé  me  reprend,  tant  il  recommence  pareil  à  ce 
qu'il  était  autrefois.  Vous  vous  plaignez  de  votre 
solitude  ;  ah  !  comme  je  vous  envie  le  bien  que  je 
désire  le  plus,  quand  je  ne  peux  pas  vous  avoir. 

«  Je  n'ai  même  pas  pour  me  stimuler  le  sentiment 
d'une  nécessité  dans  le  sacrifice  accompli.  C'est  un 
des  raffinements  d'ironie  de  la  vie  :  elle  promet  aux 
malheureux  de  nouvelles  conditions  du  malheur  ; 
nous  l'imaginons  toujours  mauvaise,  mais  autre- 
ment, avec  d'autres  peines,  d'autres  formes  de 
lutte  ;  et  nous  la  retrouvons  avec  sa  même  plate 
figure  où  rien  n'a  changé.  On  avait  beaucoup 
exagéré  la  gravité  des  circonstances  qui  com- 
mandaient mon  retour.  Quelle  était  l' arrière- 
pensée  de  ceux  qui  me  rappelaient,  à  la  suite 
d'une  alerte  dont  ils  n'avaient  guère  lieu  de 
s'émouvoir  ?  Je  la  devine  mal.  Je  ne  réussis  pas 
à  comprendre  ces  natures  compliquées  ;  de  la 
dissimulation,  des  calculs  secrets  sous  un  grand 
laisser  aller,  des  caprices  violents  dans  une  large 


SOIR  171 

indifférence,  un  profond  ennui,  le  besoin  de 
dominer  l'esclave  et  la  prudence  qui  le  ménage  par 
intérêt,  je  crois  voir  tous  ces  replis,  quand  j'y 
regarde.  A  la  vérité,  j'y  regarde  distraitement; 
retranchée  dans  mon  rêve  intérieur,  je  pénètre  mal 
ce  qui  m'intéresse  si  peu.  J'ai  été  reçue  saiis  un 
signe  d'étonnement,  sans  une  observation,  comme 
si  je  me  fusse  absentée  la  veille,  pour  quelques 
heures.  Les  procédés  sont  bons,  ma  dignité  n'a 
plus  à  souffrir  de  certains  manques  d'égards  :  vous 
dirai-je  que  je  le  regrette  presque  ?  Non,  je  ne  vous 
dirai  rien  de  plus  sur  le  seul  sujet  dont  j'aie  une 
invincible  répugnance  à  vous  parler.  Laissons  ce 
monde  inexistant,  parlons  de  notre  monde  à  nous, 
mon  ami,  du  vrai,  de  l'unique. 

«  Ma  pensée  y  \àt  à  chaque  minute.  Comme 
autrefois,  elle  n'a  ici  de  communications  qu'avec 
cette  nature  opprimée,  où  les  petites  peines 
humaines  se  perdent  dans  la  grande  peine  de  la 
Terre.  Ma  pensée  fuit  hors  de  moi,  sur  ces  vagues 
et  mélancoliques  horizons  de  marais  ;  ils  res- 
semblent, autant  que  les  morts  peuvent  ressembler 
aux  vivants,  à  nos  salines  des  Pesquiers  :  ils  me 
rappellent  les  étangs  \dolets  où  tremblait  l'image 
des  tamaris,  et  la  \^ôtre,  si  souvent  redemandée 
à  ce  miroir,  quand  vous  l'aviez  longé  en  me  quittant 
pour  vous  rembarquer.  Ma  pensée  se  pose  sur  ces 
bouleaux  chargés  de  neige,  ils  se  transfigurent,  ce 
sont  nos  amandiers  tout  blancs  de  fleurs  dans  le 
Val  Notre-Dame.  En  d'autres  temps,  mon  âme 


172  JEAN  D'AGRÈVE 

s'écoulait  au  cours  du  fleuve,  dans  la  vaste  plaine 
où  le  Niémen  roule  des  eaux  incertaines  ;  elles  me 
sont  sœurs,  les  eaux  des  rivières  de  ce  pays,  elles 
sont  lentes  et  ternes  dans  leur  marche  d'ennui, 
elles  n'ont  vu  que  des  ciels  tristes,  elles  semblent  ne 
pas  savoir  où  elles  vont  ;  elles  vont,  pourtant,  avec 
une  résignation  accablée,  elles  vont  s'anéantir  dans 
une  mer  pauvre  de  couleurs,  veuve  de  soleil, 
déshéritée  de  joie.  A  cette  heure,  ma  pensée  est 
emprisonnée,  comme  l'eau  du  Niémen,  dans  les 
chaînes  de  glace  qui  nous  lient  ;  nous  ne  pouvons 
plus  nous  enfuir,  cette  sœur  et  moi. 

«  O  mon  Jean,  si  je  peux  mourir  avant  vous,  ne 
me  plaignez  pas,  je  l'aurais  tant  voulu  1  Mais  vous 
me  grondez  quand  je  parle  ainsi  ;  près  de  vous 
j'avais  désappris  ce  langage.  Si  vous  voulez  que  je 
l'oublie,  reprenez-moi,  restez-moi,  ne  me  désaimez 
pas.  Parfois  j'appelle,  j'appelle  loin,  là-bas,  sur  la 
mer,  je  crois  entendre  ma  voix  résonner  sans 
écho  et  se  perdre...  Je  me  sens  déjà  dans  la  mort, 
quand  je  vous  imagine  un  peu  moins  près  de  moi. 
Je  vous  aime  avec  mon  cœur  d'enfant  de  jadis, 
avec  mon  cœur  de  femme  passionnée,  de  la  femme 
que  vous  avez  faite  ;  et  je  le  dis  le  soir  au  ciel,  qui 
écoute  mieux  quand  la  terre  dort.  Mon  bien-aimé, 
si  vous  voyez  une  mouette  qui  passe,  reconnaissez- 
la,  c'est  moi  :  prenez-la,  gardez-la,  réchauffez-la 
dans  vos  bras,  où  se  réfugie  toute  votre  pauvre 

HÉLÈNE.  » 


»  SOIR  173 

JEAN   A  HÉLÈNE 

«  Port-Cros,  le  15  février. 

«  Mes  dernières  lettres  n'ont  su  vous  entretenir 
que  de  ma  détresse  intime,  ô  ma  chère  manquante 
partout.  Je  voudrais  vous  donner  des  nouvelles  de 
votre  peuple,  de  votre  île  :  mais  d'elle  aussi  je  n'ai 
à  vous  transmettre  cette  fois  qu'un  grand  gémisse- 
ment. Hélène,  avez-vous  entendu  cette  nuit  mes 
appels  dans  le  vent  ? 

<i  II  soufflait  en  tempête  depuis  deux  jours.  C'est 
le  mistral,  le  vent  qui  vient  de  terre.  Vous  savez 
pourquoi  je  l'aime,  en  dépit  de  son  incommodité  : 
il  vient  du  nord,  de  la  terre  où  vous  êtes,  et  de  si 
loin,  et  si  \'ite,  qu'il  doit  être  né  de  votre  haleine, 
me  l'apporter  toute  fraîche.  Je  me  figure  toujours 
qu'il  a  baisé  vos  cheveux,  frissonné  dans  les  plis  de 
votre  robe,  et  le  voici  sur  moi,  l'instant  d'après  ; 
quand  je  reçois  son  coup  de  fouet  sur  la  grève,  je 
crois,  je  veux  y  sentir  la  caresse  de  la  main  qu'il 
a  effleurée. 

<i  Cette  nuit,  il  est  devenu  enragé,  comme  un 
qui  vous  cherchait  ici  et  s'irritait  de  ne  pas  vous 
retrouver.  Je  dormais,  je  m'éveille  en  sursaut, 
balancé  dans  mon  Ht  ;  si  bien  que  j'ai  cru  d'abord 
à  un  tremblement  de  terre.  Notre  maison  pliait, 
craquait  aux  jointures  avec  de  lentes  oscillations  ; 
une  cage  d'osier,  semblait-il.  Étrange  sensation  ! 
J'entendais,  je  ressentais  dans  une  maison  de  terre 
ferme  les  bruits  et  les  mouvements  habituels  dans 


174  JEAN  D'AGRÈVE 

une  cabine  de  navire.  Dans  la  cheminée,  des 
décharges  d'artillerie  ;  au  dehors,  un  hurlement 
épouvanté  d'arbres  qui  demandent  grâce.  Je  me 
lève,  j'ouvre  à  grand'peine  les  volets.  C'était  un  de 
ces  typhons  qui  se  forment  ici,  quand  le  vent  du 
détroit  s'engouffre  dans  notre  baie,  dans  notre 
vallée  resserrée,  et  tournoie  sur  lui-même  prisonnier 
entre  nos  rochers.  Je  ne  l'avais  jamais  vu  si  furieux. 
Fureur  sèche,  sous  le  bleu  métallique  d'un  ciel 
sans  nuages,  où  une  grande  lune  effarée  contemplait 
avec  horreur  la  peine  d'en  bas.  Sa  clarté  découpait 
sm-  la  blancheur  du  chemin  des  om.bres  dures,  si 
vigoureuses  que  j'avais  cm  voir  d'abord,  en 
regardant  par  les  interstices  des  persiennes,  nos 
eucalyptus  fauchés  et  s'entre-choquant  sur  le  sol. 
Ce  n'était  que  leurs  images  mouvantes.  Les  pauvres 
arbres  ployaient  jusqu'à  terre,  se  redressaient  en 
se  souffletant  l'un  l'autre,  ils  tenaient  bon.  Comment 
font-ils  ?  Leurs  têtes'  chargées  de  feuillage  offrent 
tant  de  prise  à  l'ennemi  !  Quelle  force  de  résistance 
dans  ces  frêles  et  souples  tiges  !  Elles  ramenaient 
ma  pensée  à  une  tige  de  fleur  vivante  qui  a  la  même 
flexibilité  de  ressort.  Et  la  maison,  secouée  dans 
toute  sa  charpente,  comment  faisait-elle  pour 
supporter  ces  assauts,  répétés  à  courts  intervalles 
comme  les  charges  folles  d'une  armée  de  loco- 
motives ?  Le  gémissement  des  choses  menacées 
était  couvert  par  la  voix  de  colère  qui  assourdissait 
l'oreille.  Ce  n'était  pas  un  vacarme  discordant  de 
l'air  et  des  eaux,  c'était  le  souffle  commun  de  toutes 


SOIR  175 

les  puissances  du  chaos,  liguées  pour  la  destruction. 
L'air  rugissait  avec  un  accent  d'autorité  souve- 
raine, avec  la  certitude  de  vaincre  la  terre.  On  le 
sentait  maître  d'un  monde  qu'il  voulait  anéantir. 
Aux  instans  où  le  typhon  reprenait  haleine,  la 
plainte  éperdue  de  la  mer  montait,  si  navrante  ;  la 
plainte  qui  était  au  commencement  de  tout, 
comme  vous  le  disiez  du  vagissement  de  la  rainette, 
la  plainte  de  toutes  les  souffrances  immémoriales, 
la  plainte  de  tout  ton  cœur  qui  passait,  mon 
Hélène,  exprimant  enfin  ce  qu'il  ne  sait  dire  aux 
heures  où  tu  subis  ta  torture  d'infini. 

«  De  quelle  clarté  cruelle  la  lune  éclairait  cette 
déroute  des  éléments  !  La  lumière  du  jour  est 
compatissante  aux  scènes  de  désolation,  elle  en- 
courage, elle  vit  :  le  soleil  nous  donne  confiance,  il 
prend  parti  pour  la  vie  qu'il  crée.  Mais  cette  clarté 
froide  avait  la  dureté  des  rochers  dont  elle  faisait 
saillir  le  relief  ;  elle  paraissait  attendre  et  désirer 
le  triomphe  de  la  mort.  A  travers  le  rideau  des 
tamaris,  déchiré  par  l'ouragan  qui  courbait  leurs 
têtes  tremblantes,  j'apercevais  des  morceaux  de 
mer  ;  les  crêtes  blanches  se  dressaient  par  milliers 
sur  la  baie,  elles  accouraient  de  Bagaud  jusqu'au 
fond  de  la  rade  avec  la  rapidité  de  goélands  rasant 
le  flot.  L'eau  pulvérisée  m'arrivait  en  jets  de  fumée, 
cette  poussière  saline  me  battait  les  tempes  ; 
l'électricité  dégagée  par  le  phénomène  tendait  tous 
les  nerfs.  Et  l'âme  s'angoissait  de  la  vague  épou- 
vante répandue  sur  les  choses  ;  la  pensée  se  portait 


176  JEAN  D'AGRÈVE 

douloureusement  sur  les  errants  qui  peinaient  en 
mer,  cette  nuit,  sur  les  sinistres  probables,  et,  par 
delà  les  gens  de  mer,  sur  tous  ceux  qui  demandent 
pitié  en  ce  monde,  sur  tout  ce  qui  périt,  comme 
nous,  dans  le  broiement  continu  des  êtres  par  les 
forces  aveugles. 

«  Sortir  ?  Rester  dans  la  maison  branlante  ? 
Dehors,  on  serait  emporté  comme  un  fétu. 
J'arpentais  le  plancher  de  ma  chambre,  ainsi  que 
j 'ai  fait  si  souvent  sur  le  pont  du  vaisseau.  Mais  là, 
c'était  naturel  ;  ici,  c'est  contre  nature,  inquiétant. 
Pour  la  première  fois,  j'eus  quelque  soulagement  à 
penser  que  vous  n'étiez  pas  près  de  moi.  Et  aussi- 
tôt, mon  appel  égoïste  vous  demanda.  Je  songeais 
combien  il  serait  doux  de  vous  rassurer  longue- 
ment, de  vous  abriter  tendrement  dans  mes  bras. 
Vous  rassurer  ?  Je  n'en  aurais  pas  l'occasion.  Je 
vous  vois  là,  sereine,  indifférente  à  toute  menace 
extérieure,  avec  ces  grands  yeux  de  confiance  et  de 
contentement  où  nulle  crainte  ne  passe,  quand  vous 
les  reposez  sur  moi. 

<(  Ce  matin,  les  géraniums  roses  souriaient  sur  la 
muraille.  Le  tjrphon  a  brisé  des  arbres,  il  n'a  pas 
effeuillé  les  pétales  de  ces  fleurs.  Savéû  me  dit  qu'il 
ne  se  souvient  pas  d'un  cyclone  pareil  en  terre  ferme. 
Il  a  profité  de  la  circonstance  pour  me  replacer 
l'histoire  de  la  Sahine,  démâtée  au  cap  Hom.  «  C'est 
heureux,  a-t-il  ajouté,  que  Madame  ne  soit  pas 
dans  l'île.  Les  dames  ne  sont  pas  à  l'aise  quand  le 
vent  leur  donne  ces  danses-là.  »  —  Il  ne  sait  pas, 


SOIR  177 

le  bon  gabier,  que  votre  aise  est  partout  où  est 
votre  amour.   Oh  !    revenez  la  chercher,   Hélène 

^^^"^'  Jean.» 

kélêne  a  jean 

«  Bjélizy,  ce  20  février. 

«  Les  jours  passent  sans  ztUéger  mon  chagrin  ; 
comme  les  moines  blancs  de  ce  couvent  que  nous 
visitâmes  aux  Pyrénées,  ils  défilent  du  même  pas 
de  spectres  en  chantant  la  même  psalmodie 
funèbre.  J 'essaye  de  les  tromiper.  Ne  croyez  pas  que 
j'y  sois  aidée  par  la  compagnie  que  je  vois,  par  les 
rares  voisins  qui  se  réunissent  ici  de  temps  à  autre 
pour  une  partie  de  chasse.  Ce  sont  les  heures  de 
supplice  où  je  dois  faire  mon  métier  d'hôtesse  près 
du  samovar,  remplir  les  interminables  verres  de 
thé  qu'absorbent  nos  campagnards,  écouter  leurs 
lourdes  plaisanteries.  Heureusement,  leur  passion 
favorite  me  libère  :  je  les  assois  aux  tables  de  jeu, 
ils  n'en  bougent  plus,  ils  s'y  attardent  jusqu'au 
lendemain.  Je  m'échappe,  je  m'enferme,  je  lis  vos 
livres. 

«  Je  voudrais  suivre  votre  esprit  dans  toutes  ses 
voies  ;  oh  I  bien  humblement,  à  la  façon  du  bon 
chien  sur  les  pas  du  maître  aimé  ;  et  je  voudrais 
avoir  quelques  lueurs  qui  éclairent  ce  monde  obscur 
où  je  fus  envoyée  pour  souffrir.  Mais,  loin  de  vous, 
mon  intelligence  est  une  lampe  éteinte  dans  le 
sanctuaire  où  le  prêtre  ne  vient  pas  la  rallumer. 
Mes  plus  sûrs  consolateurs  sont  les  poètes,  ceux 


178  JEAN  D'AGRÈVE 

que  vous  m'avez  appris  à  aimer  ;  ils  me  font 
rêver  vos  rêves  avec  les  leurs  ;  et  je  sens  tout  le 
prix  de  l'aumône  qu'ils  m'ont  laissée.  Touchante 
aumône  du  poète  qui  fit  de  ses  larmes  un  baume 
salutaire,  qui  le  verse  après  sa  mort  sur  l'affliction 
d'une  pauvre  femme  1  Tandis  que  nous  sommes  si 
loin  de  tous  les  étrangers  auxquels  la  vie  présente 
nous  mêle,  un  lien  indissoluble  se  crée  entre  ces 
deux  douleurs  séparées  par  le  temps,  inconnues 
Tune  à  l'autre  ;  celle  qui  fut  belle  et  sût  s'exprimer 
soulage  fraternellement  celle  qui  languissait 
humble  et  muette.  Je  lis  aussi  les  ouvrages  qui 
peuvent  fortifier  ma  pensée,  les  livres  où  vous 
m'avez  montré  des  clartés  secourables  dans  notr 
abîme  d'ignorance.  Mais  leurs  raisonnements 
ne  réussissent  à  me  convaincre  qu'autant  qu'ils 
confirment  les  intuitions  de  mon  sentiment.  Toute 
connaissance  n'est  pour  moi  qu'un  rêve  affirmé. 

«  O  mon  Jean,  vous  m'avez  donné  la  conscience 
d'un  être  ignoré  en  qui  je  vivais  depuis  que  je  suis. 
Par  vous,  j'ai  aperçu  les  lacunes  et  les  besoins  de 
mon  esprit,  comme  ceux  de  mon  cœur.  Écrivez  ce 
que  vous  lisez,  ce  que  je  dois  lire  pour  être  à  toute 
heure  en  communion  avec  vous.  Quand  achèverez- 
vous  votre  œuvre,  quand  ferez-vous  s'épanouir 
dans  le  bonheur  l'herbe  sauvage  qui  ne  porta  fleur 
que  sous  vos  baisers  ?  Hélas  !  je  ne  vois  pas  le 
terme  de  mon  exil.  J'y  suis  immobilisée,  empêchée 
d'agir,  par  des  retours  d'inquiétude  dans  mon 
entourage,  par  mille  complications  sur  lesquelles  je 


SOIR  179 

ne  peux  ni  ne  veux  m'étendre  ici.  Sachez  seulement 
que  je  pleure  beaucoup  et  que  je  vous  aiine  bien 
^Ort.  HÉLÈNE.  » 

JEAN   A  HÉLÈNE 

«  Toulon,  le  27  février. 

«  Je  vois  ma  blanche  songeuse  dans  la  compagnie 
qu'elle  me  dépeint  ;  et  je  la  plains  sincèrement. 
Mes  obligations  m'ont  retenu  quelques  jours  à 
Toulon  ;  le  temps  de  m'assurer  que  je  n'ai  pas 
repris  goût,  moi  non  plus,  à  la  société  de  mes 
semblables.  Vous  souvient-il  d'un  soir,  dans  cette 
ville,  où  nous  eûmes  si  vive  la  sensation  de  leur 
ignominie  ?  J'ai  revécu  cette  heure,  hier,  en 
dînant  seul  dans  l'auberge  qui  nous  avait  abrités 
ce  soir-là,  au  retour  de  notre  excursion  à  Tamaris. 
De  même  qu'alors,  une  aigre  musique  glapissait  au 
fond  du  café,  de  l'autre  côté  de  la  rue.  J'ai  revu  la 
scène  dans  ses  moindres  détails  :  tout  m'est  souvenir 
aigu,  comme  à  ceux  qui  veillent  un  mort.  Vous 
vous  rappelez  le  tableau  que  nous  regardions  de 
notre  fenêtre  ? 

«  La  nuit  de  juin  était  lourde,  des  gouttes  d'eau 
tombaient  dans  la  chaleur.  Au  café  d'en  face,  le 
front  sous  le  gaz,  les  pieds  dans  la  sciure  de  bois, 
des  habitués  jouaient  aux  cartes  et  devisaient  : 
des  négociants,  des  fonctionnaires,  le  percepteur, 
sans  doute,  le  receveur  de  l'enregistrement,  des 
gens  qui  avaient  les  figures  de  ces  emplois.  Une 
femme  était  debout  sur  le  seuil  de  l'estaminet  : 


i8o  JEAN  D'AGRÈVE 

boiteuse,  contrefaite,  montrant  un  visage  où 
traînaient  les  restes  d'une  beauté  vaincue  par  la 
misère.  —  Elle  s'accompagnait  sur  une  mandoline 
et  chantait  :  les  paroles  aveulies  d'une  banale 
chanson  d'amour  passaient  dans  la  mélodie 
vulgaire.  Ces  gauches  rappels  de  l'infini  venaient 
se  poser,  oiseaux  du  ciel  aux  ailes  cassées,  sur  ce 
méchant  morceau  de  bois,  sur  cette  bouche  de 
tristesse  qui  modulait,  inconsciente,  les  motifs 
divins  de  la  symphonie  éternelle.  On  ne  l'écoutait 
pas,  dans  le  café  ;  les  habitués  continuaient  leur 
partie  de  cartes  ou  leur  discussion  politique  ;  ils 
n'avaient  pas  d'oreilles  pour  la  voix  d'en  haut  qui 
pleurait  dans  le  murmure  du  ruisseau  de  la  rue,  pas 
d'yeux  pour  ce  haillon  d'idéal. 

«  Le  morceau  fini,  la  pauvre  femme  promena 
inutilement  sa  sébile  ;  elle  se  tourna  alors  et  fit 
signe  à  sa  fille  qui  se  dissimulait  dans  un  coin.  La 
revoyez- vous,  cette  malingre  créature,  jeunesse  de 
fruit  piqué,  plus  usée  déjà  que  la  maturité  doulou- 
reuse de  la  mère  ?  La  mère  avait  dit  les  sublimes 
ridicules  du  cœur  populaire  :  l'enfant  sollicita  les 
bas  instincts  de  ce  cœur.  D'une  voix  de  verjus,  pas 
faite,  où  montaient  les  relents  de  l'alcoolisme 
paternel,  avec  des  gestes  mignards  qui  voulaient 
être  délurés,  avec  une  gaîté  apprise  où  tremblait  le 
souci  du  pain  quotidien,  elle  attaqua  une  chanson- 
nette égrillarde  de  café  -  concert  ;  chansonnette 
comique,  —  cela  devait  s'appeler  ainsi  sur  les 
répertoires,  —  mille  fois  plus  navrante  que  les  airs 


SOIR  i8i 

sentimentaux  de  la  mère,  qui  parlaient  de  souf- 
france, pourtant,  alors  que  celle-ci  parlait  de  joie. 
Elle  se  trémoussa,  elle  ricana  son  couplet,  et  aus- 
sitôt les  consommateurs  relevèrent  leurs  têtes 
alourdies,  posèrent  les  cartes,  écoutèrent.  Ils 
écoutaient,  ces  hommes,  puisqu'il  est  convenu  que 
ceci  est  de  la  joie,  du  plaisir  ;  ils  montraient  à  nu 
tout  leur  fond  d'infamie  humaine,  toute  la 
grossière  duperie  qui  leur  faisait  préférer  ce 
mensonge  de  gaîté  à  la  peine  vraie  où  une  mélopée 
faubourienne  s'ennoblissait  l'instant  d'avant  1  La 
sébile  circula  encore,  plus  lourde  cette  fois  :  les 
deux  sombres  muses  de  la  rue  regagnèrent  le  taudis 
quelconque  où  elles  livraient  leur  dur  combat 
contre  la  vie.  Elles  nous  remercièrent  du  même 
regard  humilié,  en  ramassant  nos  pièces  de  monnaie. 
Et  nous  entendîmes  une  voix  dans  le  café  :  «  Y 
a-t-il  quelqu'un  pour  faire  une  partie  de 
manille  ?  » 

«  Oh  !  comme  vous  avez  bien  su  dire,  ce  soir-là, 
toute  la  leçon  d'amertume  qui  se  dégageait  de  ces 
choses,  tout  ce  que  vous  aviez  vu  passer  du 
mystère  de  la  vie  derrière  le  rideau  de  ces  tristes 
apparences  !  De  quel  mouvement  passionné  vous 
avez  redressé  votre  fière  petite  tête  vers  les  grandes 
étoiles,  lourdes  de  chaleur,  et  comme  vous  planiez 
de  là  sur  le  monde,  quand  vous  me  disiez  :  «  La  vie 
est  ignoble,  oublions-la,  aimons  plus  haut,  aimons 
plus  fort  !  » 

«  Oui,  la  vie  est  ignoble,  quand  elle  n'est  pas 


i82  JEAN  D'AGRÈVE 

ridicule.  —  Si  je  suis  injuste  pour  elle,  ah  !  c'est 
qu'elle  m'est  trop  dure  loin  de  vous  !  Et  vous 
m'écrivez,  dans  un  langage  plein  d'énigmes,  que  ce 
martyre  ne  finira  jamais  I  N'est-ce  pas,  c'est 
jamais  qu'il  faut  entendre  ?  —  Vous  me  demandez 
quels  livres  je  lis  et  vous  engage  à  lire  ;  je  relis  une 
fois  de  plus  le  Dojî  Quichotte.  Goûtez  à  ce  bon  vin 
amer  dans  ce  gobelet  de  folie.  Regardez-le  bien  en 
dessous,  le  colossal  poème  de  l'isolé  qui  traverse  le 
monde  avec  son  idéal,  et  vit  heureux  dans  la  misèi-e, 
dans  l'humiliation,  dans  la  souffrance,  aussi  long- 
temps qu'il  croit  à  cet  idéal.  Le  voilà,  le  frère  que 
je  cherchais  vainement  :  toujours  meurtri  par  la 
vie  commune  qu'il  se  refuse  à  accepter,  toujours 
prêt  à  combattre  au  nom  de  sa  chimère  des  réalités 
plus  fortes  que  lui,  toujours  affamé,  parce  qu'il 
veut  dîner  de  justice  et  souper  de  générosité  ; 
enviable  pourtant,  comme  le  sont  peut-être  les  fous, 
et  tous  ceux  qui  préfèrent  un  rêve  impossible  à 
des  satisfactions  plus  pratiques  ;  persuadé  qu'il 
souffre  pour  sa  Dulcinée,  et  que  les  coups  sont 
caresses  quand  on  les  reçoit  dans  ce  doux  service. 
Les  coups  ne  seraient  rien  :  mais  le  maigre  idéaliste 
traîne  derrière  lui  un  petit  gros,  plein  de  bon  sens 
sur  son  âne  ;  les  propos  du  jovial  réaliste  inquiètent 
l'enthousiaste  chevalier  des  idées  ;  à  la  voix  du 
clairvoyant  compagnon,  il  doute  par  instants  de  sa 
mission,  de  sa  vision,  des  certitudes  qui  soutien- 
nent son  cœur  ;  il  doute  de  sa  maîtresse  !  Instants 
de  doute  plus  cruels  que  ses  pires  mésaventures. 


SOIR  183 

Pauvre  chevalier,  si  ridicule,  si  calamiteux,  mais  si 
bon,  si  vrai  dans  son  erreur  surhumaine,  qu'après 
avoir  ri  des  lubies  qu'il  poursuit  et  des  horions  qu'il 
em bourse,  on  J'aime  tendrement  à  travers  les 
siècles.  Arrêtez-vous  sur  les  dernières  pages,  d'un 
sourire  navré  :  «  Véritablement,  Alonso  QuLxano 
est  guéri  de  sa  fohe,  et  il  se  meurt,..  L'avis  du 
mcdecm  fut  qu'une  mélancolie  secrète  le  tuait.  » 
Le  malheureux  homme  remercie  le  ciel  de  lui  avoir 
rendu  la  raison,  et  il  en  meurt,  il  meurt  du  regret 
de  sa  chimère,  qui  était  plus  belle  que  la  raison. 

«  Je  mourrais  de  même,  si  par  impossible  je 
perdais  ma  chimère,  ou  si  seulement  je  doutais 
d'elle-  Vous  le  savez,  n'est-ce  pas,  Hélène  ?  Et  vous 
ne  vous  étonnerez  pas  qu'il  y  ait  une  ombre  si 
triste  sur  mon  âme.  Mon  épargne  de  résignation  est 
épuisée.  Chère  aimée,  aidez-moi  un  peu  mieux  à 
souffrir.  tt-.^t  « 

JEAN.» 

HÉLÈNE   A  JEAN 

«  Bjélizy.  ce  12  mars. 
«  Je  sens  comme  toujours  avec  vous,  mon  grand 
ami.  Le  monde  n'est  pas  beau,  et  votre  héros  gagne 
nos  cœurs  parce  qu'il  veut  le  réfonner.  J'ai  lu  son 
histoire,  je  l'ai  vu  par  vos  yeux,  donc  je  l'aime. 
Mais  ne  ait-il  pas  quelque  part  que  son  office  est 
de  secourir  les  malheureux  ?  Quand  nous  étions 
très  heureux,  m.on  Jeaii,  nous  n'avions  qu'éloigne- 
ment  et  dégoût  Dour  l'humanité  ."  elle  nous 
paraissait  si  vilaine,  nous  l'apercevions  si  bas  au- 


i84  JEAN  D'AGRÈVt: 

dessous  de  nous  !  Maintenant,  dans  le  malheur  qui 
rapproche  et  humilie,  je  ne  pense  pas  tout  à  fait  de 
même.  Je  vous  disais,  en  m'arrachant  à  vous  : 
«  Je  veux  grandir  pour  vous,  par  la  souffrance  et 
par  la  bonté.  >  Je  tâche.  Je  n'aimais  autrefois  que 
la  nature,  ses  plantes  et  ses  fleurs  ;  il  y  a  aussi  des 
fleurs  humaines,  les  plus  pâles,  les  plus  cachées. 
Je  les  découvre,  à  travers  les  larmes  qui  nous  sont 
communes  :  je  m'apprends  à  les  aimer. 

«  Si  vous  saviez  comme  le  peuple  de  ces  cam- 
pagnes est  intéressant,  comme  il  force  l'admiration 
dans  sa  misère  résignée  !  Ce  sont  des  âmes  riveraines 
du  fleuve  aux  eaux  tristes,  des  âmes  engourdies 
sous  la  neige  avec  leurs  noirs  sapins.  Quelle 
grandeur  dans  leur  simplicité  !  Je  ne  sais  si  je  me 
trompe  et  si  j'ai  bien  retenu  ce  que  vous  m'avez 
dit  souvent  :  mais  je  crois  que  ces  paj'sans  russes 
doivent  être  très  proches  parents  des  hommes  qui 
vous  charment  dans  votre  cher  Homère.  Vous 
m'appeliez,  j'ignore  pourquoi,  une  primitive;  alors, 
moi  aussi,  je  dois  me  plaire  avec  ces  primitifs.  Je 
me  suis  fait  depuis  quelque  temps  une  habitude  de 
les  visiter  dans  leurs  villages  ;  j'assiste  de  mon 
mieux  les  plus  malheureux,  je  regrette  d'entendre 
à  peine  quelques  mots  de  leur  langue  ;  le  peu  que 
je  saisis  de  leurs  paroles  me  touche  et  me  fait 
réfléchir.  L'autre  jour,  je  m'étais  mise  en  frais  de 
démonstrations  pour  consoler  une  femme  qui 
venait  de  perdre  son  enfant  ;  avec  le  plus  grand 
calme,  cette  mère  me  répondit  :  «  Le  Seigneur  nous 


SOIR  185 

a  fait  une  grande  grâce,  il  faut  le  remercier  ;  Vanka 
ne  souffrira  pas  ce  que  nous  avons  souffert.  »  —  Ce 
mot  d'une  mère,  sentez-vous  quel  ancien  poids  de 
douleur  il  révèle  ?  J'allais  voir  ces  derniers  temps 
une  vieille  infirme,  très  abandonnée  ;  on  lui  sup- 
posait une  maladie  infectieuse,  on  la  tenait  à 
l'écart  ;  elle  s'était  attaciiée  à  moi,  elle  ne  voulait 
d'autres  soins  que  les  miens.  Avant-hier,  se  sentant 
mourir,  elle  m'a  fait  demander  en  hâte  ;  elle  a 
passé  dans  mes  bras  avec  tant  de  sérénité,  presque 
souriante.  Peu  d'instants  auparavant,  elle  m'avait 
fait  ce  touchant  adieu  :  «  Panna,  je  veux  te  laisser 
ma  part  de  bonheur  que  je  n'ai  pas  eue.  »  —  Re- 
cueillez ce  legs  de  la  pauvre  vieille,  mon  Jean,  je 
vous  l'ai  aussitôt  cédé. 

«  Quand  je  vois  de  près  ces  misères,  une 
épouvante  me  \n.ent  :  je  me  figure  que  tout  mal  va 
vous  arriver  loin  de  moi.  Un  mot  d'enfant  m'a  fait 
frissonner,  l'autre  soir.  Je  passais  devant  une 
ferme  isolée,  à  l'heure  équivoque  où  le  reste  de  jour 
semble  monter  de  la  terre  blanche  et  la  nuit  tomber 
du  ciel.  Des  bruits  vagues  et  plaintifs  venaient  de 
la  lisière  des  grands  bois  :  hurlements  de  loups, 
sanglots  du  vent  dans  la  sapinière,  grincements  des 
essieux  tardiis  ;  on  ne  sait  quoi  de  toujours  gémis- 
sant sur  cette  morose  steppe  russe.  Un  petit  enfant 
écoutait,  immobile  devant  la  porte  de  la  cabane, 
avec  ce  \'isage  pensif  qu'ils  ont  ici  tout  jeunes.  Je 
lui  jetai  un  bonsoir  ;  le  petit  me  répondit  grave- 
ment :  <(  Entends  comme  on  pleure  1  »  Oh  1  je  vous 


i86  JEAN  D'AGRÈVE 

ai  vu  à  cette  minute,  Jean  ;  ce  que  disait  l'enfant, 
j'ai  cru  l'entendre  là-bas,  où  vous  êtes.  Que  ce  ne 
soit  pas,  mon  Dieu  ! 

«  Dans  le  traîneau  qui  me  ramenait,  sous  les 
étoiles  brillantes  du  ciel  d'hiver,  je  pensais  que  ces 
étoiles  furent  des  âmes  de  ce  pays,  belles  et  mal- 
heureuses; elles  tremblent  là-haut,  la  nuit,  par 
peur  de  retomber  où  elles  furent  humaines.  Comme 
je  les  comprends  !  Vous  qui  m'avez  créée,  retirez- 
moi  dans  votre  ciel,  fixez-y  près  de  vous  l'âme 

faite  de  votre  reflet.  rjj.,^^,^  ^ 

Hélène.  > 

jean  a  hélène 

«  Port-Cros,  i«  i8  mars. 

«Je  reçois  votre  dernière  lettre,  mon  amie,  je 
vous  en  remercie.  Mais  avez-vous  songé  qu'elle 
m'arriverait  à  l'anniversaire  du  jorn^  d'où  nous 
dations  notre  vie  ?  Vous  ne  m'en  parlez  pas.  Vous 
ne  me  parlez  plus  de^notre  île,  qui  était  pour  vous 
toute  la  terre.  Vous  paraissez  absorbée  par  le  pays 
où  votre  cœur  s'est  réaccoutumé.  Il  y  a  aujourd'hui 
un  an,  vous  m'avez  dit  :  «Aimez- moi.  »  Et  vous 
ajoutiez  :  «  Tout  ce  qui  n'est  pas  cela  me  laisse 
indifférente  ;  le  monde  n'existe  pas  pour  moi.  »  Je 
me  souviens;  depuis  ce  ma  tin,  je  me  répète  ces  mots 
avec  une  rage  d'amour  Certes,  je  sais  comme  nous 
sommes  vite  repris,  à  notre  i.isu.  par  les  heux  et 
l'atmosphère  qui  façonnent  nos  pensées  J'admire 
avec  émotion  la  source  de  charité  qui  a  jailli  en 


SOIK  187 

vous  :  j'y  reconnais  le  cœur  de  mon  Hélène,  plus 
vaste  que  cette  mer.  Je  veux  croire  que  vos  moujiks 
ont  toutes  les  vertus  et  toutes  les  beautés  qui 
rayonnent  peut-être  de  votre  âme  sur  les  leurs. 
Pardonnez-moi,  si  je  suis  jaloux  de  tout,  même  de 
la  pitié  qui  s'épand  sur  les  autres,  si  je  la  réclame 
pour  ma  propre  misère,  qui  est  votre  œuvTe  ; 
—  oh  !  votre  œuvre  bénie  I  Ne  me  jugez  pas  trop 
sévèrement,  quand  j'ai  peine  à  me  hausser  jusqu'à 
votre  niveau  ;  mais  j'ai  gardé  mtact  l'âpre  ex- 
clusivisme de  notre  passion  ;  je  tiens  encore  que  le 
monde  entier  ne  m'est  rien  en  dehors  de  vous.  Ces 
légères  pertes  du  r^^tlime  qui.  réglait  si  miraculeuse- 
ment la  marche  égale  sont  sans  doute  inévitables, 
après  une  longue  séparation. 

<i  Vous  ne  parlez  pas  non  plus  du  sujet  auquel 
je  pense  toujours,  de  votre  retour.  J'ou'vTe  d'un 
mouvement  fébrile  chacune  de  vos  lettres  ;  je  mie 
dis  :  celle-ci  apportera  enfin  une  réponse  à  ma 
question  intérieure.  Rien.  Hélène,  la  mer  est  belle, 
comme  il  y  a  un  an,  quand  elle  vous  donna  à  moi  ; 
quand  je  vous  laissai  si  résolue,  quand  je  m'en 
revins  si  déhcieusement  troublé,  quand  ce  chant  de 
pêcheur  était  si  triste,  à  la  pointe  de  Bagaud  ! 
Hélène,  toute  la  douceur  d'aimer  tout  ce  qui 
tiédit  et  tnssonne  en  toi  descend  aujourd'hui  sur 
cette  mer,  blanche,  bleue,  qui  boit  la  clarté  du  ciel 
entre  les  terres  aianguies  des  îles... 

«  Chère  enfant,  je  ne  méconnais  pas  l'accent 
tendre  et  bon  de  vos  let+res  j'en  suis  profondément 


i88  JEAN  D'AGRÈVE 

reconnaissant  ;  mais,  comment  vous  dire  ?  Il  me 
semble  que  c'est  la  même  voix  de  caresse  ;  seule- 
ment, elle  vient  de  plus  loin...  Comprenez  toutes 
les  nuances  que  je  ne  puis  exprimer.  Notre  âme  se 
tourne  en  bien  plus  de  façons  que  nous  n'avons  de 
moyens  pour  le  dire.  La  mienne  passe  par  tant 
de  vicissitudes,  confiance  et  désespoir,  courage  et 
lâcheté,  que  je  renonce  à  décrire  ses  oscillations. 

«  Peut-être  suis-ie  encore  sous  l'influence  d'un 
bête  de  rêve,  un  cauchemar  survenu  durant  le 
sommeil  agité  où  je  vous  appelais.  Pourquoi  cette 
absurdité  me  poursuit-elle,  obstinément,  depuis  le 
réveil  en  sursaut  qui  m'a  soulagé  sans  effacer  la 
vision  ?  C'est  fou,  écoutez.  —  J'étais  sur  une  place, 
devant  une  cathédrale  gothique.  En  face  du 
portail  se  dresse  un  lion  d'airain,  de  forme  byzan- 
tine, d'un  travail  naïf  et  barbare,  avec  deux 
petites  oreilles  droites  en  saillie  sur  la  tête.  Je 
regardais  un  acrobate  ;  de  la  galerie  sculptée  au- 
dessus  du  porche,  il  sautait  dans  le  parvis,  il 
franchissait  lestement  la  distance  entre  cette  haute 
corniche  et  le  sol.  Encore  une  fois,  il  vient  de 
prendre  son  élan  :  au  moment  de  toucher  terre, 
l'extrémité  de  son  pied  accroche  les  petites  oreilles 
du  lion  d'airain  ;  il  tombe  à  faux,  il  fait  signe  qu'il 
ne  peut  plus  se  relever  seul.  On  accourt,  on  l'aide 
à  se  redresser  ;  il  montre  son  pied  :  «  Je  souffre 
trop  I  »  crie-t-il.  Et  brusquement,  il  dégaine  un 
sabre  qui  pend  à  sa  ceinture,  frappe  furieusement 
sur  sa  jambe,  se  tranche  le  pied.  Un  torrent  de  sang 


SOIR  189 

coule   du   moignon    sur   le   parvis,    tandis   qu'on 
l'emporte,  pantelant... 

«  Hélène,  moquez- vous  de  ma  déraison  ;  mais  je 
souffre  trop  !  Et  je  vous  sens  trop  calme.  Mieux 
vaut  me  taire.  Je  vous  ferais  de  la  peine.  Et  je  ne 
veux  pas,  et  je  vous  aime.  Tfa-v  » 

HÉLÈNE  A  JEAN 

Bjélizy,  ce  25  mars. 

<(  Pauvre  cher  ingrat,  vos  doutes  me  déchirent. 
Ah  !  comme  l'homme  peut  être  injuste  !  Et  quelles 
preuves  faut-il  donc  lui  donner,  si  je  n'ai  pas  fait 
assez  pour  être  crue  ?  Pensez-vous  que  les  souvenirs 
éveillés  par  ces  journées  ne  soient  pas  gravés  dans 
mon  cœur  aussi  profondément  que  dans  le  vôtre  ? 
La  torture  de  l'absence  suffit  :  n'y  ajoutez  pas 
celle  du  reproche  immérité.  Je  ne  vous  annonce 
pas  mon  retour,  dites- vous.  Hélas  !  je  souffre  plus 
que  vous  de  ne  pouvoir  le  hâter  ;  vous  êtes  libre, 
du  moins,  et  je  suis  serve.  Ne  me  demandez  pas, 
puisqu'il  m'est  impossible  de  m'étendre  par  lettre 
sur  ce  pénible  sujet,  le  détail  des  difficultés  et  des 
devoirs  contradictoires  entre  lesquels  je  me  débats. 
Sachez  seulement  que  je  dois  me  considérer  comme 
la  gardienne  d'un  grand  enfant  malade,  qui  s'est 
réhabitué  à  mes  soins,  qui  les  réclame  avec  insis- 
tance, en  un  moment  où  ils  sont  très  nécessaires. 
J'ai  de  fortes  raisons  d'espérer  une  issue  favorable  ; 
à   cette   heure,   le    brusque   abandon   serait   une 


igo  JEAN  DA'GRÈVE 

cniaxité.  Et  cela  dit,  mon  Jean,  que  je  reçoive  un 
mot  catégorique  de  vous,  un  ordre,  non,  un  assen- 
timent du  seul  pouvoir  que  je  reconnaisse  ici-bas  : 
le  jour  même,  je  quitterai  ce  lieu  pour  n'y  jamais 
revenir.  Voulez-vous  ?  —  Si  vous  reculez  devant 
une  solution  qui  paraissait  vous  effrayer  plus 
qu'elle  ne  m'effraye  moi-même,  remettez-moi  le 
soin  de  préparer  ce  que  je  désire  le  plus  au  monde. 
—  Et  ne  me  forcez  pas  à  parler  de  ces  choses,  sinon 
pour  agir  ;  c'est  un  supplice  trop  atroce. 

<<  O  Jean,  ne  grondez  pas  votre  malheureuse 
amie  !  Qui  me  soutiendra,  si  vous  ne  le  faites  ? 
Je  n'ai  pas,  hélas  !  la  foi  sublime  des  femmes  que  je 
secours.  Depuis  que  je  regarde  de  près  dans  l'âme 
de  ce  peuple,  j'admire  plus  que  tout  sa  religion 
simple,  sa  confiance  inébranlable  en  son  Dieu,  la 
force  et  l'abnégation  qu'il  y  puise.  Dans  l'église  où 
nos  paysans  répandent  leur  ferveur  contagieuse,  je 
retrouve  parfois  les  élans  d'adoration  qui  me 
jetaient,  toute  petite  fille,  aux  pieds  du  Maître 
inconnu,  je  le  prie  comme  eux  de  toute  mon  âme. 
Vous  avez  ri  de  moi,  mon  ami,  le  jour  où  je  vous 
disais,  au  Val  Notre-Dame,  durant  une  de  nos 
heures  d'extase  passionnée  :  «  Nous  avons  manqué 
nos  vocations  ;  j'étais  née  pour  être  Clarisse  ou 
carmélite,  abîmée  sur  la  pieixe  nue  derrière  une 
grille  de  cloître  ;  comme  vous  pour  être  chartreux 
ou  trappiste,  méditant  dans  le  silence  anticipé  de 
la  tombe,  hors  de  l'humanité,  »  Je  ne  plaisantais 
pas.  Mon  bien-aimé,  vous  ne  m'en  voudrez  pas,  si  je 


SOIR  191 

vous  confie  toutes  mes  pensées  ?  Vous  savez  assez 
que  je  suis  et  serai  toujours  à  vous  corps  et  âme, 
votre  esclave  soumise,  heureuse  de  l'être  ,  mais,  si 
vous  le  vouliez,  comme  nous  pourrions  faire  notre 
amour  plus  haut  et  plus  fort,  en  nous  aimant 
désormais  avec  la  diWne  folie  du  sacrifice,  sans 
souillures  terrestres,  sans  ce  douloureux  cortège  de 
dissimulations  et  de  mensonges  qu'elles  entraînent  ! 
Dieu  sait  que  jamais  je  ne  vous  refuserai  mon  être  de 
chair  ;  il  sait  aussi  que  le  jour  où  vous,  vous  mon 
soutien  dans  le  progrès,  vous  me  voudriez  vraie 
pour  tous,  iiTéprochable  pour  moi-même,  digne 
de  vous  comme  je  le  désire,  je  vous  aimerais  mieux 
encore,  si  c'est  possible,  d'un  élan  surhumain  ! 

<;  Vous  ne  m'en  voulez  pas  ?  Je  mmTnure  timide- 
ment à  votre  oreille  tout  ce  qui  exalte  mon  âme, 
aux  instants  où  une  force  passagère  la  soulève. 
Mais  ta  volonté  est  ma  loi,  aimé.  Si  j'avais  mieux 
que  moi  à  te  donner,  je  te  donnerais  plus  encore, 
ne  doute  pas.  Hélène.  > 

JEAN  A   HÉLÈNE 

<ï  Port-Cros,  le  2  avril, 

«  Vous  ne  m'aimez  plus  de  même  !  Pour  la 
première  fois,  nous  ne  respirons  plus  à  l'unisson. 
D'autres  inclinations  s'insinuent  dans  votre  cœur  ; 
et  la  recherche  de  l'infini,  qui  vous  amena  sur  la 
route  où  nous  marchions  ensemble,  se  tourne 
aujourd'hui  contre  moi  Je  ne  sais  quelle  vision 
contraire  et  nouvelle  de  cet  infini  vous  détourne  de 


192  JEAN  D'AGRÈVE 

l'iUusion  où  vous  croyiez  l'avoir  trouvé.  Je  ne  sais 
quelle  reprise  secrète  de  vous-même  a  marqué  la 
fin  de  la  passion  que  vous  vouliez  étemelle.  Soyez 
bénie  quand  même  ;  mais  il  n'en  fallait  pas  tant 
pour  m 'abattre  I 

<  Je  ne  contraiierai  jamais  le  moindre  de  vos 
désirs.  Je  comprends  vos  hautes  aspirations  ;  je 
saurai  vous  aimer  de  toute  manière,  ce  n'est  point 
là  ce  qui  m'épouvante,  La  torture  au-dessus  de 
mes  forces,  c'est  l'idée  d'un  changement  dans  ce 
qui  était  le  parfait,  l'illimité,  l'absolu,  dans  ce  qui 
était,  enfin,  et  ne  sera  plus  rien  si  c'est  autrement. 
Vous  savez  que  pour  moi,  s'il  n'en  est  plus  ainsi 
pour  vous,  le  seul  mot  de  changement  est  synonyme 
de  mort,  dans  l'amour  plus  qu'en  toute  chose. 
Ainsi,  vous  admettez  cela  de  sang-froid,  notre  chère 
ancienne  vie  biffée  d'un  trait  de  plume,  devenue 
vraiment  du  passé  aboli,  que  l'avenir  ne  ressaisira 
jamais  I  Un  vous  et  un  moi  séparés,  au  lieu  du 
nous  indivisible  d'hier,  de  ce  nous  à  jamais  tué, 
mort  qui  regardera  mélancoliquement,  du  fond 
de  cette  mer  où  nous  l'aurons  laissé,  les  deux 
étrangers  qu'il  ne  reconnaîtra  plus  ! 

«  Hélène,  est-ce  possible  ?  — Hélène,  le  printemps 
apporte  sa  douceur  neuve  à  l'Ile  d'Or,  il  éveille 
sous  les  bruyères  nos  anciens  baisors  endormis.  Les 
pins  fleurissent  dans  la  conque  de  Port-Man,  sur 
l'autel  de  la  Vigie  ;  leur  vie  ardente  tombe  sur  la 
teiTe  dans  la  pluie  de  leurs  poussières  parfumées. 
La   vague   attiédie   frissonne   de   plaisir   sur   nos 


SOIR  193 

grèves,  le  soleil  du  soir  déchire  lentement  de  ses 
caresses  de  flamme  les  nuages  qui  lui  font  un  nid 
d'amour  sur  la  mer.  Le  ciel  illuminé  des  nuits 
chaudes  me  dit  qu'il  n'est  qu'apparence,  qu'il  était 
pour  moi  dans  vos  bras,  il  y  a  im  an,  dans  ces  bras 
où  je  trouvais  plus  de  baisers,  et  plus  brûlants, 
qu'il  n'y  a  d'étoiles  à  ce  ciel  remonté  là-haut. 

«  Je  ne  peux  plus  vivre  dans  le  doute  et  la  terreur. 
Il  faut  que  je  te  voie.  Si  tu  ne  m'as  pas  condamné, 
si  tu  es  celle  de  toujours,  appelle-moi,  je  traver- 
serai l'Europe,  je  te  verrai  un  instant,  où  tu  voudras, 
caché  au  fond  de  tes  bois  ;  je  retrouverai  le  prin- 
temps et  l'île  dans  tes  glaces  et  dans  tes  marais, 
pourvu  que  je  te  voie,  que  tu  me  dises  :  Rien  n'a 
changé,  voilà  mes  lèvres,  voilà  tout  moi. 

«  Appelez,  par  pitié,  je  n'attends  qu'un  signal 
de  vous.  Mais  si  vous  devez  chanceler  dans  votre 
foi,  dans  votre  volonté,  dites-le  franchement,  sans 
ménagements  et  sans  retard,  Hélène  ;  je  préfère  à 
mon  angoisse  la  vérité  qui  m'écrasera  d'un  seul 

^°"P-  Jean.  » 

HÉLÈNE   A    JEAN 

«  Moscou,  le  10  avril. 
<(  Je  vous  écris  en  hâte,  mon  ami.  Mes  minutes 
sont  comptées,  dans  la  presse  et  la  dissipation  d'une 
vie  dont  j'ai  horreur,  vous  le  savez.  Nous  avons  dû 
nous  transporter  à  Moscou  pour  une  qiainzaine  de 
jours  ;  une  consultation,  des  visites  de  parenté, 
des  affaires  urgentes,  et  qui  imposaient  le  devoir  de 
7 


194  JEAN  D'AGRÈVE 

figurer  aux  fêtes  données  ici  pendant  le  séjour  de 
la  Cour.  Un  traitement  d'eaux  paraît  nécessaire, 
il  me  délivi-era  de  tout  souci  ;  on  penche  pour  les 
eaux  du  Caucase.  Si  loin  !  Vous  devinez  mon 
désespoir  ;  ou  bien  vous  ne  me  sentez  plus  palpiter 
en  vous.  Et  je  ne  peux  me  soustraire  à  cet  accom- 
plissement de  ma  tâche  !  Je  n'ai  jamais  été  plus  à 
plaindre  :  j'envie  le  bonheur  de  celles  qui  pleurent 
tranquilles,  tout  semble  bonheur  au  fond  de  Tabîme 
d'affliction  où  je  suis.  Je  dois  prendre  sur  moi, 
paraître  souriante  à  ces  fêtes,  dans  ces  palais  ma 
pensée  absente  y  redemande  ma  retraite,  vos 
lettres,  vos  livres,  votre  compagnie  idéale. 

«  Il  y  a  dans  tout  ce  qui  m'arrive  des  choses  bien 
étranges,  et  que  je  ne  comprends  pas.  Je  me  perds 
aux  détours  tortueux  où  l'on  me  traîne,  sur  cette 
route  de  mon  calvaire  que  j'ai  voulu  gravir  de 
bonne  foi.  Bientôt  peut-être,  je  pourrai  vous  parler 
plus  clairement.  Je  vous  écrirai  sous  peu  de  jours 
avec  plus  de  loisir  et  de  réflexion.  Ce  soir,  je  dois 
vous  quitter  pour  me  rendre  au  bal.  Quelle  ironie 
dans  cette  phrase  !  Vous  entendrez  ce  qu'elle  en- 
ferme de  révoltes,  si  vraiment  vous  m'avez  connue. 
Et  si  vous  me  méconnaissez,  qu'importe  où  la 
méchanceté  du  sort  me  conduit  !  Courage,  assis- 
tance pour  moi,  Jean.  Je  vous  dis  tout  l'essentiel 
dans  un  mot  toujours  le  même,  si  vous  n'y  croyez 
plus,  des  volumes  d'explications  n'y  ajouteraient 
rien  :  je  vous  aime. 

HÉLÈNE.  » 


SOIR  195 

QUARTS   DE   NUIT 

Port-Cros,  20  avril.  —  C'est  trop  clair.  Je  ne  puis 
plus  douter.  Le  nœud  se  desserre,  s'il  n'est  déjà 
défait.  Que  signifient  toutes  ces  énigmes  ?  Ne  sait- 
eUe  pas  qu'elle  me  crucifie  ?  Il  me  semble  voir  des 
figures  étrangères  sortir  en  foule  d'une  vieille 
maison  dont  je  croyais  connaître  tous  les  habitants. 
Pas  de  réponse  à  mes  supplications,  à  mon  offre  de 
la  rejoindre.  Je  sais  bien  que  la  correspondance  est 
lente,  incertaine,  entre  Port-Cros  et  l'affreux  pays 
où  eUe  erre  maintenant  !  Mais  si  elle  n'avait  pas 
changé,  eUe  devinerait,  elle  répondrait  d'avance  à 
mes  prières,  avant  même  que  je  les  aie  exprimées, 
comme  jadis.  Ils  me  l'ont  reprise  ;  tous,  ce  mari 
inconnu,  d'autres  peut-être. 

Ces  fêtes,  ces  bals  !  Hier,  le  démon  qui  nous  incite 
à  nous  torturer  nous-mêmes  m'a  poussé  à  Cannes. 
Je  voulais  voir  des  Russes  qui  arrivaient  de  Moscou. 
Ils  ont  raconté  les  fêtes,  son  éclat,  ses  succès  de 
beauté,  les  empressements  autour  d'elle...  Ils  ont 
parlé  de  la  réunion  du  ménage  que  l'on  croj^ait 
séparé,  qui  est  maintenant  exemplaire  ;  oui,  ils 
ont  dit  :  exemplaire.  Sauf  Nozdreff,  ce  vieux 
sceptique,  informé  de  tout  ;  lui,  il  parle  d'un  très 
haut  personnage,  plus  assidu  que  les  autres...  Tout 
cela  est  contradictoire  ;  mais  qu'est-ce  qui  n'est 
pas  contradiction  et  assemblage  de  maux,  dans  ce 
monde  de  mensonge? 

Une  seule  chose  est  certaine,  elle  a  changé,  c'es*- 


196  JEAN  D'AGRÈVE 

l'évidence  ;  changée,  donc  morte  pour  moi.  Ces 
fêtes,  ces  succès,  tandis  que  je  me  consume  dans 
ma  solitude!  Moi  aussi,  j'ai  encore  de  la  vie  à 
dépenser.  Cette  mer  d'avril  me  met  au  sang  des 
forces  neuves.  L'inaction  me  pèse,  à  la  fin.  Hier, 
l'escadre  évoluait  au  golfe  Jouan.  Les  beaux 
bateaux  !  Ils  se  séparaient,  une  division  partait  pour 
le  Levant.  Elle  allait  à  ma  jeunesse  restée  là-bas, 
à  mes  rêves  du  temps  où  je  voulais  posséder  le 
monde,  dix  mondes  l'un  après  l'autre.  Est-ce  donc 
fini  ?  La  semaine  dernière,  un  officier  qui  revient  du 
Siam  a  déjeuné  chez  moi.  Il  parlait  d'un  pays 
féerique  où  l'on  vit  sur  un  grand  fleuve,  où  toutes 
les  énergies  de  l'homme  peuvent  se  déployer  dans 
toutes  les  énergies  de  la  nature,  où  la  curiosité, 
toujours  allumée  et  satisfaite,  lasse  le  souci  inté- 
rieur. J'étais  mordu  d'un  désir  d'aller  noyer  le 
mien  dans  la  Ménam. 

Je  me  sens  capable  d'un  coup  de  tête.  Je  souffre 
trop.  Je  ne  puis  me  faire  à  cette  odeur  d'abandon 
qui  m'empoisonne  le  cœur.  Si  elle  n'écrit  pas  avant 
peu,  si  elle  ne  me  rassure  pas  pleinement,  j'essaierai 
de  la  faire  souffrir,  moi  aussi  :  c'est  peut-être  le 
seul  moyen  de  la  ramener.  —  Horreur,  cette 
férocité  de  la  passion  !  —  Écouter  les  conseils  de  la 
mer,  la  vieille,  la  seule  amie  sûre  ?  —  Le  pourrai- je  ? 
Mon  Dieu,  quelle  pauvre  chose  je  suis  ! 


SOIR  197 

l'amiRx^l  de  kermaiieuc 

A   JEAN   d'AGRÈVE 

«  Paris,  20  avril  1884. 

«  Bonne  nouvelle,  mon  garçon,  grande  nouvelle  1 
Le  vieux  patron  aura  eu  la  joie  de  donner  un 
dernier  coup  de  barre  à  ton  canot.  Je  souffrais  pour 
toi  de  cette  longue  inactivité  sur  le  quai  de  Toulon  : 
tu  as  pu  croire  que  ma  sollicitude  s'endormait  ; 
oh  !  que  non  ;  c'est  leur  boîte  de  la  rue  Royale  qui 
ressemble  fort  aujourd'hui  à  ce  qu'on  appelait  de 
mon  temps  un  navire  endormi.  Et  on  iie  nous 
écoute  plus  guère,  nous,  les  vieux.  Sans  reproches, 
depuis  un  an,  tu  ne  t'es  pas  beaucoup  remué  pour 
décrocher  un  commandement.  On  raconte  des 
histoires  :  une  belle  Armide,  de  perpétuelles  dis- 
paritions dans  ses  jardins  enchantés...  Enfin,  ce 
sont  tes  affaires.  Mes  compliments,  s'il  y  a  du  vrai. 
Mais  les  Armides,  ça  n'a  qu'un  temps  dans  la  vie 
du  marin.  Croirais-tu  que  les  bons  camarades  t'ont 
même  prêté  de  vagues  projets  de  démission  ? 
Comme  si  les  nôtres  démissionnaient  autrement 
qu'au  fond  de  l'eau  I 

«  Je  veillais  au  grain.  Dès  que  j'ai  appris  le 
glorieux  fait  d'armes  de  Sontay  et  les  vides  creusés 
par  les  Pavillons -Noirs  dans  l'état-major  de 
Courbet,  j'ai  écrit  à  ce  brave  ami;  un  homme,  et 
qui  se  connaît  en  hommes.  Je  lui  ai  dit  qui  tu  étais, 
mauvaise  tête.  En  reprenant  il  y  a  deux  mois  le 
commandement  de  la  division  des  mers  de  Chine, 


igS  JEAN  D'AGRÈVE 

Courbet  me  répondit  qu'il  te  caserait  près  de  lui 
dans  le  premier  trou  vacant.  Il  a  tenu  parole.  Il 
m'a  câblé  hier  soir  :  «  Place  vacante  sur  Bayard. 
Demande  lieutenant  d'Agrève.  Devra  partir  im- 
médiatement par  transport  Mytho  »  Je  n'ai  fait 
qu'un  bond  à  la  Marine.  Ta  lettre  de  service  a  été 
aussitôt  signée  ;  tu  la  trouveras  sous  ce  pli.  Le 
Mytho  quitte  Toulon  dans  cinq  jours.  Les  paquets 
d'un  marin  sont  vite  faits.  Ne  flâne  pas,  et  tu 
arriveras  à  temps  pour  de  grandes  choses.  Je  sais 
que  Courbet  médite  une  opération  décisive  dans  la 
rivière  Min,  et  après,  si  on  lui  laisse  les  mains 
libres,  à  Tien-Tsin,  à  Pékin,  peut-être  !  Avant  six 
mois,  vous  aurez  enfin  vos  galons,  monsieur  le 
capitaine  de  frégate,  et  de  la  gloire  par-dessus  le 
marché. 

«  Embrasserai-je  encore  le  vainqueur  des  Chi- 
nois ?  Heu  !  heu  !  Je  sens  que  je  mets  à  la  voile 
pour  la  traversée  où  l'on  ne  gouverne  plus.  Ma 
carcasse  est  sur  ses  fins,  les  amateurs  n'auront  pas 
longtem.ps  à  attendre  les  étoiles  que  je  laisserai 
disponibles.  Le  ciel  n'a  pas  permis  qu'il  restât  un 
Kermaheuc  pour  les  ramasser;  je  partirai  content 
tout  de  même,  avec  l'espoir  qu'elles  seront  relevées 
un  jour  par  le  fils  de  ma  pauvre  sœur  Yvonne. 
Ainsi,  double  les  étapes.  Tu  t'attacheras  à  Courbet, 
vous  vous  entendrez  sans  peine  ;  c'est  un  chef  ;  il 
a  l'œil  ouvert,  la  main  ferme,  un  grand  cœur  tout 
au  fond,  la  religion  du  métier,  et  la  sainte  horreur 
des  poUchineiles  qui  chavirent  ce  malheureux  pays. 


SOIR  199 

«  A  revoir,  adieu  peut-être,  mon  cher  Jean. 
Bonne  chance  ;  je  ne  te  souhaite  pas  belle  mer  : 
pour  ceux  de  notre  sang,  la  mer  est  bonne  fille,  elle 
leur  obéit  toujours.  Aime-la  jusqu'au  bout,  enfant, 
Dieu  n'ayant  fait  rien  de  plus  grand  à  aimer.  Et 
pense  quelquefois  avec  elle  à  ton  vieil  oncle 

Kermaheuc.  » 

quarts  de  nuit 

Port-Cros,  23  avril.  —  Le  Destin  a  décidé  pour 
moi.  C'est  mieux.  Une  lettre  de  service,  un  poste 
sur  un  bateau  qui  va  au  feu,  le  départ  obligatoire 
après-demain  :  ah  !  il  n'y  a  pas  de  porte  ouverte 
aux  tergiversations  ! 

Que  dira-t-elle  ?  Je  ne  puis  télégraphier  : 
j'ignore  où  elle  est  à  cette  heure,  et  ce- serait  trop 
cruel  ;  je  vais  écrire.  x'Vvant  deux  grands  mois,  je 
ne  saurai  pas  ce  qu'elle  pense,  comment  elle  aura 
reçu  le  coup.  C'est  terrible  ;  et  c'est  fatal.  Et 
après  ?  Après  cette  suprême  épreuve,  l'avenir  ? 
Y  a-t-il  un  avenir  ?  Est-ce  la  fin  de  tout  ?  Vais-je 
quitter  Hélène  comme  une  maîtresse  de  garnison  ? 

Je  sens  encore  toute  sa  chair  dans  ma  chair,  toute 
son  âme  dans  mon  âme.  Non,  U  est  impossible  que 
de  pareils  liens  se  brisent.  Hélène,  ses  yeux  sur  moi, 
ses  yeux  perdus  où  toute  sa  vie  montait  en  amour... 
les  effrois  sombres  qui  passaient  dans  ces  prunelles, 
à  la  seule  menace  d'un  rappel  sur  la  mer...  Si  un 
doute  vague  m'a  égaré,  si  elle  est  demeurée  telle 


200  JEAN  D'AGRÈVE 

qu'au  temps  de  ces  effrois,  elle  en  mourra,  je  la 
connais,  je  l'aurai  tuée. 

Que  faire  ?  C'est  le  Destin,  la  Force  sourde  qui 
nous  courbe. 

Je  dis  adieu  à  cette  terre  sacrée.  Elle  a  bu  tout 
le  sang  de  mon  cœur  ;  elle  garde  tout  ce  qui  sur- 
vivait en  moi  de  jeunesse,  de  puissance  à  être 
heureux.  Qu'importe  en  quels  lieux,  à  quels  jeux 
du  hasard  je  vais  porter  le  misérable  reste  de  ce 
que  je  fus  ! 

Monté  une  dernière  fois  à  la  Vigie.  Plus  sereine 
et  plus  belle  que  jamais,  l'Ile  d'Or  souriait  à  mes 
pieds.  Pourquoi  a-t-il  dit  qu'il  y  a  des  larmes  des 
choses  ?  Les  choses  ne  voient  pas,  ne  sentent  pas, 
elles  sont  heureuses.  Regardé  longtemps  du  côté 
d'Hyères,  comme  le  premier  jour  où  je  cherchais  sa 
maison,  de  cette  crête.  —  Puis  regardé  de  l'autre 
côté,  vers  la  haute  mer  ;  l'horizon  obscur,  les 
espaces  illimités  où  je  m'enfoncerai  après-demain, 
jusqu'aux  mers  de  Chine.  Je  les  ai  souvent  sondées, 
ces  mers  ;  qui  sondera  mon  inconnaissable  cœur  ! 
J'y  crois  sentir  le  choc  de  deux  forces  contraires  : 
un  atroce  déchirement,  une  ivresse  de  sève  jail- 
lissante. Serais-je  un  monstre  ?  Moins  que  cela, 
grand  orgueilleux  :  un  homme...  un  homme  à  la 
mer  !  comme  crie  le  veilleur  dans  la  tourmente,  sur 
le  navire  qui  ne  s'arrête  pas  pour  si  peu. 

...Allons,  Savéû,  arme  le  Souvenir  pour  un 
dernier  voyage.  Tu  vas  repêcher  un  noj^é  de  plus, 
mon  vieux  !  Tu  ne  repêcheras  pas  le  glaïeul  qui  a 


SOIR  201 

sombré,  la  fleui-  éteinte  qui  la  fit  toute  songeuse,  et 
si  tendre,  et  si  belle,  à  expirer  en  adorant  sur  ses 
pieds,  quand  elle  disait  :  Pourquoi  les  glaïeuls 
noircissent-ils  le  soir  ?  —  Ah  !  je  l'aime  encore,  je 
souffre,  j'aime  mieux  cela  ! 


JEAN    A    HÉLÈNE 

«Toulon,  le  25  avril  1884. 

«  Hélène,  chère  Hélène,  rassemblez  tout  votre 
courage  pour  lire  ceci  ;  Hsez  sous  mon  meilleur 
baiser,  qui  boira  vos  larmes.  Le  devoir  vient  de  se 
dresser  devant  moi,  comme  il  fit  pour  vous,  sous  sa 
forme  la  plus  cruelle.  Il  y  a  trois  jours,  j'ai  reçu 
inopinément  l'ordre  exprès  d'aUer  reprendre  mon 
ser\dce  dans  les  mers  de  Chine.  Je  n'ai  rien  fait 
pour  provoquer  cet  ordre,  je  vous  le  jure.  Il  m'a 
surpris  comme  un  coup  de  foudre.  Il  m'enjoint  de 
partir  sur  un  bâtiment  qui  lèvera  l'ancre  dans  deux 
heures.  L'amiral  Courbet  m'appelle  à  son  bord,  il  va 
entrer  en  action.  Refuser  ou  différer  est  impossible, 
vous  le  savez  trop  :  c'est  un  cas  où  il  n'y  a  de  choix 
qu'entre  l'obéissance  immédiate  et  le  suicide. 

«  Je  ne  vous  peins  pas  l'état  de  mon  cœur.  A  la 
minute  où  l'on  tombe  de  certains  sommets,  précipité 
dans  le  vide,  on  ne  parle  pas.  On  souffre  l'épouvante 
muette.  Si  vous  lisez  conmie  autrefois,  Hélène, 
dans  une  âme  toute  ouverte  à  vos  regards,  vous  y 
verrez  ces  déchirements  que  les  mots  ne  savent  pas 
dire.  Depuis  un  an,  le  monde  se  résnmïtit  pour  moi 
ya 


202  JEAN  D'AGRÈVE 

en  un  seul  être,  ma  vie  entière  s'était  transportée 
sur  lui.  Par  lui,  j'ai  connu  des  félicités  que  j'avais 
peut-être  rêvées,  que  je  n'avais  jamais  expéri- 
mentées. J'ai  subi  ensuite  toutes  les  tortures  de 
l'absence  ;  à  cette  heure,  je  me  débats  dans  le 
chaos  de  troubles  et  de  contradictions  où  m'a 
jeté  le  soupçon  d'un  changement  en  vous.  Vos 
dernières  lettres,  la  dernière  surtout,  celle  de 
Moscou,  mettaient  entre  vous  et  moi  plus  de 
distance  que  n'en  pourront  mettre  les  océans  qui 
vont  nous  séparer.  Je  l'ai  cru,  du  moins,  au  point 
de  me  demander  si  cette  obUgation  imprévue,  qui 
eût  été  naguère  la  plus  horrible  des  épreuves,  n'est 
pas  présentement  un  bienfait  providentiel.  Oui, 
aujourd'hui,  je  ne  sais  comment  je  dois  le  plus 
souffrir  :  par  le  doute  qui  tuerait  l'espoir  dont  je 
vivais,  ou  par  la  foi  qui  me  montre  mon  Hélène 
immuable,  recevant  ce  coup  cruel  avec  ses  senti- 
ments accoutumés,  brisée  par  ce  qu'elle  va  Hre  ici. 
Je  ne  sais  moi-même  laquelle  de  ces  deux  douleurs 
je  voudrais  choisir  :  et  je  les  endure  toutes  deux, 
passant  à  chaque  minute  d'un  martyre  à  l'autre  ! 

«  J'attends  tout  de  votre  courage,  si  vous  le 
puisez  encore  dans  ce  grand  amour  que  rien  ne 
pouvait  ébranler.  Pour  moi,  je  pars  avec  une  seule 
pensée,  ma  pensée  de  toujours.  Je  la  rapporterai 
entière,  et  bientôt,  je  l'espère.  Si  vous  me  voulez 
encore  tel  que  vous  m'avez  aimé,  vous  me  retrou- 
verez le  même,  celui  qui  alla  vous  prendre  il  y  a  un 
an  au  Lavandou.  Cet  amour,  devenu  le  principe 


SOIR  203 

même  de  ma  vie,  le  temps  ni  l'éloignement  ne 
peuvent  l'entamer. 

«  Je  ne  veux  pas  m'arrêter  sur  une  prévision  trop 
atroce  :  l'impossibilité  pour  vous,  malgré  tous  vos 
efforts,  d'échapper  à  la  vie  qui  vous  a  reprise.  Si 
vous  étiez  vaincue  dans  cette  lutte,  si  vous  deviez 
vous  résigner  à  subir  votre  sort,  ne  vous  inquiétez 
pas  de  moi,  Hélène  :  je  saurai  trouver  une  issue  là 
où  je  vais.  Etes- vous  toujours  résolue  à  vous  libérer 
pour  mon  bonheur?  Que  j'aie  cette  certitude,  et 
je  partirai,  je  vivrai,  j'attendrai,  avec  une  confiance 
dans  l'avenir  plus  forte  que  les  événements. 

«  Écrivez  ce  que  je  dois  espérer,  écrivez  que  vous 
avez  même  confiance  et  même  courage.  Je  n'ai  pu 
télégraphier,  j'ignore  en  quel  lieu  vous  êtes  depuis 
trois  jours  ;  et  j'avais  peur  de  vous  atteindre  ainsi 
trop  durement.  Cette  lettre  va  vous  chercher  ;  un 
long  temps,  hélas  !  s'écoulera  avant  que  j'aie  votre 
réponse.  Adressez  à  Hong-Kong,  pour  faire  suivre 
smr  le  Bayard,  état-major  de  l'amiral.  Je  vous 
écrirai  en  cours  de  route. 

«  Pardonnez -moi,  si  j'ai  douté  de  vous.  Des 
obUgations  dont  je  ne  saisis  pas  la  nature  vous  ont 
paru  d'autant  plus  étroites  qu'elles  vous  coûtaient 
plus  ;  vous  vous  êtes  tournée  vers  le  secours  du 
Ciel.  Ma  passion  jalouse  a  pris  ombrage  de  ce  qui 
la  menaçait  :  aujourd'hui,  dans  notre  effondre- 
ment commun,  je  devrais  remercier  Dieu,  s'il  vous 
donne  la  force  de  supporter  ce  nouveau  coup, 
et  vous  envier  cette  force.  Hélène,  mon  Hélène, 


204  JEAN  D'AGRÈVE 

courage,  espoir  :  je  laisse  ma  vie,  si  elle  est  encore  de 
quelque  prix  pour  vous,  sur  vos  pieds  adorés  ;  s'ils 
ne  doivent  plus  s'attarder  sous  mon  humble  caresse, 
j'y  laisse  la  pire  douleur  qui  ait  jamais  broyé  votre, 
quand  même  et  pour  toujours  votre 

Jean.  » 

hélène  a  jean 

«  Bjélizy,  ce  25  avril. 

«  Jean  !  Tes  lèvres  !  Pour  un  baiser  qui  ne  finira 
jamais  !  Je  suis  libre,  tienne  pour  toujours  ! 
J'arrive,  sur  de  grandes  ailes  de  joie,  m'abattre 
contre  ton  cœur,  d'où  rien  ne  m'arrachera  plus  ! 
Jean  !  mon  Jean  !  Ah  !  c'est  heureux  qu'on  ne 
meure  pas  de  joie  ! 

«  Comment  te  dire  les  choses  ?  Je  ne  sais  par  où 
commencer,  mon  cœur  saute  si  fort  !  Voilà.  J'étais 
une  pauvre  petite  souris  prise  dans  un  piège  très 
ténébreux.  Je  te  le  disais  bien,  en  te  quittant, 
qu'ils  n'auraient  pas  changé.  Ici,  ils  m'ont  rendue 
perplexe  ;  on  n'épargnait  rien  pour  m'attendrir, 
maladies  imaginaires  ou  feintes,  câlineries,  égards  ; 
ils  ne  gagnaient  rien  sur  mon  cœur,  ils  ont  intéressé 
tous  mes  sentiments  de  délicatesse,  de  fierté  ;  on  me 
faisait  responsable  du  succès  ou  de  la  ruine  d'une 
grande  entreprise  ;  ma  présence  et  mon  concours 
étaient  indispensables,  on  me  le  disait  chaque  jour, 
pour  sauver  d'une  catastrophe  imminente  cette 
entreprise  et  tout  ce  pauvre  peuple  qui  en  vit.  — 
Oh  !  cette  sœur,  surtout,  quelle  personne  habile  ! 


SOIR  205 

«  Indifférente  d'abord,  et  ne  voyant  rien  que  mon 
chagrin,  plus  attentive  ensuite,  je  me  débattais 
dans  la  nuit,  j'y  soupçonnais  des  contradictions,  des 
manœuvres  louches.  —  Enfin  un  ami  sûr  et  expéri- 
menté, pris  de  compassion  pour  mes  souffrances, 
m'a  ouvert  les  yeux.  C'était  tout  un  complot  ; 
mariée  avec  des  garanties  qui  me  laissaient 
maîtresse  de  ma  fortune,  j'étais  une  proie  :  cette 
fortune  pouvait  seule  rétablir  une  situation 
menacée.  Ah  !  que  ne  l'ont-ils  dit  plus  tôt,  au  lieu 
de  ruser,  au  lieu  de  me  ménager,  pour  tirer  de  ma 
lassitude,  petit  à  petit,  ce  qu'ils  n'osaient  pas  me 
demander  en  bloc  ?  Mais  on  avait  encore  besoin 
de  moi  pour  d'autres  services;  on  me  supposait 
capable  d'acquérir  de  l'influence  sur  un  personnage 
très  important,  seul  en  position  de  sauvegarder 
leurs  intérêts...  J'ai  cru  voir  là  des  calculs  si  odieux  ! 
J'ai  dégoût  à  t'en  parler.  Je  te  raconterai.  Non,  k 
quoi  bon  ?  C'est  oublié,  je  ne  leur  en  veux  pas,  au 
contraire,  je  dois  mon  bonheur  à  leurs  machina- 
tions. Instruite  enfin,  j'ai  parlé  haut;  explication 
courte,  marché  vite  conclu  :  mon  argent,  tout 
l'argent  qu'ils  veulent,  contre  ma  liberté.  Celui  qui 
fut  mon  maître  a  consenti  ;  les  pièces  du  divorce 
sont  déjà  chez  le  procureur  du  Synode.  Quelques 
semaines  encore,  et  la  loi  et  l'église  de  ce  pays 
m'auront  refaite  libre.  Libre  !  Je  pars  pour  Péters- 
bourg,  où  l'ami  qui  m'a  secourue  se  chargera  de 
presser  les  formalités  ;  dès  les  premiers  jours  de 
mai,  je  serai  à  Hyères,  je  vais  attendre  la  solution 


206  JEAN  D'AGRÊVE 

près  de  ma  mère.  Tu  viendras  au-devant  de  moi  à 
Paris  ? 

«  Comprends-tu,  maintenant,  que  je  ne  t'aie  pas 
parlé  de  toutes  ces  intrigues,  obscures  pour  moi- 
même  jusqu'à  hier,  inintelligibles  et  douloureuses 
pour  toi,  si  répugnantes  par  certains  côtés  que  la 
moindre  allusion  t'aurait  inutilement  exaspéré  ? 
Comprends-tu  que  je  ne  t'aie  pas  appelé  sur  mon 
champ  de  bataille  où  tu  aurais  tout  gâté,  que  je 
n'aie  pas  cédé  vingt  fois  à  mon  envie  folle  de  courir 
à  toi  ?  Votre  Silentiaire  travaillait  pour  vous, 
méchant,  tandis  que  vous  doutiez  d'elle  !  Oh  !  je  te 
pardonne,  je  sais  que  le  fond  de  ton  grand  cœur 
me  reste  tout  entier  ;  et  si  tu  es  exclusif,  jaloux, 
violent  dans  la  passion,  ne  l'ai-je  pas  voulu  et 
choisi  parce  qu'il  était  ainsi,  ce  cher  cœur  effréné  ? 
Je  te  pardonne,  qu'importent  mes  larmes  d'hier  ? 
Mais  ai- je  jamais  pleuré  ?  Je  sais  si  bien  que  je  ne 
pleurerai  plus  jamais  ! 

«  Tu  ne  me  reconnaîtras  pas,  je  ne  me  reconnais 
plus  moi-même.  La  douleur  m'a  mûrie  de  dix  ans, 
j'ai  ton  âge,  quel  bonheur  !  Et  la  joie  me  refait 
enfant,  folle  petite  fille.  Pour  la  première  fois  de  sa 
vie,  votre  triste  mouette  sérieuse  de\aent  la  mouette 
rieuse,  tu  sais,  cet  oiseau  dont  le  nom  nous  amusa, 
au  Jardin  d'Acclimatation  ?  Vous  aimerez  ce 
monstre  nouveau  ?  Oh  !  Jean,  tes  baisers  encore, 
tout  l'arriéré  que  tu  me  dois  !  Tienne,  toujours  ! 
Seulement,  vous  serez  très  sage,  monsieur,  tout  le 
temps  qu'il   faudra,   avec   la   pauvre   petite   fille 


SOIR  207 

réfugiée  chez  sa  maman...  Ensuite...  Ensuite, 
faites  notre  paradis  très  beau,  mes  bons  amis  de 
l'Ile  d'Or;  n'y  changez  rien,  surtout.  Avec  ton 
avoir  et  les  sous  qu'ils  m'ont  laissés,  nous  serons 
encore  assez  riches  pour  l'acheter.  Nous  y  \'ivrons 
très  vieux,  très  heureux,  et  nous  ferons  heureux 
mes  chers  sujets.  Il  faudra  être  très  bons,  mon 
Jean  :  le  bonheur  menacé  par  le  monde  a  droit  de 
haïr  cet  ennemi  ;  mais  le  bonheur  qui  peut  enfin 
éclater  à  la  face  du  monde,  celui-là  doit  rayonner 
sa  bonté  sur  tous,  comme  le  soleil,  comme  Dieu. 
Dieu  est  trop  bon,  il  faudra  l'aimer  aussi  ! 

«  J'arrive.  C'est  le  temps  des  fleurs,  fleurissez 
la  maison,  fleurissez  la  barque  ;  qu'il  y  ait  des 
glaïeuls  et  des  violettes,  beaucoup.  Ce  n'est  plus 
vrai  qu'ils  noircissent  le  soir,  les  glaïeuls  !  Tu 
verras  de  quelle  neuve  flamme  rouge  elle  va 
flamber,  la  fleur  d'amour  !  Aimez-moi,  voulez- 
vous  ?  —  Dis  que  tu  l'aimeras  toujours,  ta...  Oh  ! 
permets  que  je  l'écrive,  ce  mot  qui  me  brûle  et  me 
rend  folle... tu  veux,  n'est-ce  pas,  tu  me  l'as  si 
souvent  juré... permets  que  je  signe  enfin 

Ta  femme. 

Ton    HÉLÈNE.  9 


NU'IT 

Eva  ave. 


NUIT 

Eva  ave. 
QUARTS  DE  NUIT 

En  mer,  h  bord  du  «  Mytho  » ,  pj  avril.  —  Le 
na\'ire  a  pris  sa  route  par  le  travers  des  îles.  On 
voit  flamber  derrière  nous  les  hautes  murailles  de 
roche  incendiées  de  soleil  ;  elles  ceignent  le  plateau 
de  l'Ile  d'Or,  autel  de  sacrifice  où  montent  les 
flammes  qui  vont  le  consumer.  Le  soir  les  éteint, 
un  de  ces  soirs  délicieux  sur  les  terres  marines  : 
insensiblement,  tel  un  amour  qui  fuit  d'un  cœur,  la 
lumière  abandonne  le  ciel  encore  tendre,  déjà 
refroidi,  glacé  de  lilas  et  de  rose.  Là-haut,  la  Vigie, 
très  distincte  sur  la  crête,  blanche,  pâle,  reproche 
de  fantôme  qui  tend  les  bras.  Il  ne  glissera  plus 
devant  moi  sur  les  eaux,  le  fantôme  toujours 
poursuivi,  je  le  laisse  dans  cette  tombe  où  j'ai  tant 
vécu.  —  Ce  bateau  aurait  bien  pu  m'épargner  la 
cruauté  de  cette  dernière  vision.  Nous  gagnons  la 
haute  mer.  La  brume  noie  le  fantôme.  Plus  d'île, 
plus  de  France,  plus  rien.  —  Je  suis  allé  sur  l'avant. 


212  JEAN  D'AGRÈVE 

jusqu'à  l'étrave  ;  j'ai  aspiré  à  pleins  poumons  les 
souffles  enivrants  du  large  :  sous  leur  coup  de  fouet, 
le  sang  rapporte  une  allégresse  physique  au  cœur 
désolé.  La  mer  me  grise  comme  d'autres  le  vin. 

Décidément,  la  douleur  est  riche  de  formes 
multiples.  Pourquoi  la  mienne  n'est-elle  pas  cet 
abattement  consterné  d'il  y  a  trois  mois,  dans  la 
chambre  d'auberge  parisienne  ?  Heure  autrement 
grave  pourtant,  coupure  de  vie  plus  profonde, 
peut-être  irrémédiable.  Faut-il  croire  que  le  moins 
abattu  est  toujours  celui  qui  part,  qui  agit,  qui... 
eh  bien  !  oui,  j'écrirai  l'affreux  mot,  celui  qui 
abandonne,  —  laissant  le  pire  lot  à  celui  qui  reste, 
inerte  et  passif,  dans  la  solitude  léguée  par  l'absent  ? 

Il  ne  faut  rien  croire,  on  ne  sait  rien,  il  ne  faut 
pas  penser.  Je  ne  vois  pas  dans  mon  âme,  il  y  fait 
noir  comme  sur  cette  mer.  En  avant  !  Vorwàrts  ! 
Je  me  le  rappelle,  ce  cri  rauque  des  soldats  alle- 
mands qui  emmenaient  quelques-uns  des  nôtres, 
après  la  sortie  malheureuse  du  fort  d'Issy  :  ils 
harcelaient  de  cet  aiguillon  les  prisonniers  qu'ils 
poussaient  à  leur  bivouac.  VorwâHs  !  crie  de  même 
une  voix  dure  qui  nous  chasse  :  nous  allons  de 
l'avant,  prisonniers  de  nos  fautes  et  des  Forces 
invincibles. 

Mer  de  Sicile.  Avril.  —  Partout,  sur  cette  route, 
les  impressions  d'autrefois  se  lèvent  des  lieux 
reconnus.  Je  les  revois  dans  l'enchantement  de  leur 
recul,  à  travers  ce  prisme  maudit  où  tout  ce  qui 


NUIT  213 

n'est  plus  s'illumine,  uniquement  parce  que  cela 
n'est  plus  ;  où  tout  se  décolore  clans  le  présent  par 
la  perpétuelle  comparaison  avec  le  radieux  passé. 
Si  je  m'aime,  je  n'aime  qu'un  moi  mort.  —  Qu'elles 
sont  vivantes,  ces  impressions  !  D'hier,  semble-t-il. 
Il  y  a  pourtant  vingt  bonnes  années  que  le  Château- 
Renault  m'a  promené  pour  la  première  fois  dans  ces 
parages.  Les  souvenirs  d'alors  se  mêlent  à  d'autres, 
un  peu  plus  récens  ;  mais  tous  sourient  ou  pleurent 
sur  le  même  plan  de  ciel  perdu. 

Le  Mytho  a  traversé  le  bouquet  embaum.é  des 
îles  Lipari  ;  comme  jadis,  le  parfum  de  leurs 
orangers  en  iîeur  flotte  loin  sur  la  mer,  suit  et 
enveloppe  le  navire.  Rien  ne  nxe  et  ne  ressuscite  le 
souvenir  aussi  sûrement  que  les  parfums...  Nous 
accompagnions  l'Impératrice  à  l'inauguration  du 
canal  de  Suez  :  au  jour  déclinant,  sur  cette  même 
soie  d'argent  bleu  diamantée  par  le  soleil  oblique, 
on  entrait  dans  les  Lipari,  dans  cette  même  caresse 
d'une  brise  alanguie,  exhalée  par  la  terre  odorante 
des  arbustes  en  fleur.  Elles  s'écrient  toutes,  sur  le 
pont  :  —  «  C'est  trop  exquis,  il  ne  faudrait  plus 
bouger  !»  —  Le  commandant,  toujours  galant, 
s'élance  sur  la  passerelle,  ordonne  à  la  machine  de 
ralentir  :  —  «  A  quinze  tours  !  »  Le  bateau  se  meut 
à  peine,  glisse  lentement  entre  ces  îles  ensor- 
celeuses. La  jolie  marquise,  ma  conquête  du  bal  de 
la  Marine,  se  met  au  piano,  elle  joue  la  sérénade  de 
Schubert  ;  puis,  c'est  l'envolée  d'une  valse,  ■ —  elles 
étaient  si  folles,  alors  !  —  on  danse  sous  la  lune 


214  JEAN  D'AGRÈVE 

rouge  qui  pointe  dans  les  fumées  du  Stromboli, 
très  tard  ;  et  vers  le  matin,  comme  elle  se  barri- 
cadait dans  sa  cabine  :  —  «  Laissez-moi,  pas  ici,  on 
saurait,  que  dirait-on  ?  »  longtemps  je  piétinai  le 
pont  au-dessus  de  cette  cabine,  furieusement,  avec 
toutes  les  laves  du  Stromboli  dans  mes  veines. 
—  C'était  hier  !  —  Je  crois  que  la  marquise  est 
morte  d'une  embolie,  l'automne  dernier,  à  San- 
Remo. 

Le  Myiko  a  franchi  le  Phare  de  Messine  :  j'ai 
revu  la  maison  blanche  au  balcon  de  fer,  près  de  la 
digne,  à  l'angle  de  la  Piazza  San  Rainieri  ;  et,  sur 
ce  balcon,  la  petite  Sicilienne  qui  me  jetait  les 
étoiles  de  grenadier  piquées  dans  ses  cheveux,  une 
nuit  de  juillet,  pendant  que  le  Château-Renault 
faisait  du  charbon  sur  rade.  De  celle-là,  je  n'ai  eu 
que  ces  fleurs  de  pourpre,  mais  elles  tombaient 
sur  mes  vingt  ans  ;  et  c'étaient  tous  les  astres  du 
ciel  de  Sicile  qui  pleuvaient  de  ce  balcon  ;  et  de 
l'enivrement,  et  de  la  mélancolie  pour  plusieurs 
jours,  après  ;  le  doux  et  triste  infini  du  jeune  désir 
qui  met  tout  dans  un  seul  rêve.  —  Et  c'était  hier  ! 

Suez.  Mai.  —  Devant  nous,  les  maigres  dattiers 
ont  monté  de  la  mer  ;  les  plages  basses  d'Egypte  ont 
émergé  ensuite,  et  la  jetée  de  Port-Saïd.  La  plus 
vieille  terre  du  monde  et  la  plus  soihciteuse  d'amour, 
le  coin  où  j'ai  peut-être  brûlé  le  plus  de  vie.  —  Une 
nuit,  surtout,  cette  nuit  passée  à  Biban-el-Molouk, 
aux    tombeaux    des    Rois,    dans    l'hypogée    d'où 


NUIT  215 

l'ombre  lourde  des  siècles  tombait  sur  les  fines 
épaules  de  la  Smyrniote,  tandis  qu'elle  frissonnait 
d'inquiétude  sous  le  regard  immobile  des  dieux 
sévères,  et  de  plaisir  au  contact  du  sable  chaud  qui 
tiédissait  ses  petits  pieds...  Et  cette  matinée  à 
Rôdah,  dans  l'allée  de  sycomores  qui  menait  au 
jardin  du  duc  d'Aumont,  près  de  la  sakieh  où  un 
fellah  élevait  en  chantant  l'eau  du  NU  ;  ces  heures 
passées  là,  à  regarder  fuir  sur  le  fleuve  les  hautes 
voiles  éperdues  des  dahabiehs,  pendant  que  je  la 
suppliais  de  mourir  avec  moi  avant  le  départ  qui 
allait  me  l'arracher...  Et  je  ne  suis  pas  mort,  et  je 
l'ai  croisée  quinze  ans  après,  la  belle  Smyrniote, 
sur  la  place  des  Consuls,  à  Alexandrie  :  elle  était 
devenue  énorme,  elle  traînait  une  ribambelle  de 
mioches  ;   et  c'était  pourtant  hier  ! 

Elles  surgissent  du  désert,  les  visions  du  passé, 
longs  vols  des  grêles  oiseaux  roses,  ibis  et  flamants, 
qui  se  lèvent  du  lac  Menzaleh  et  obscurcissent  le 
ciel  sur  les  berges  plates  du  canal.  On  dirait  que  la 
mémoire  venimeuse  tâche  d'abolir  sous  ces  troupes 
d'ombres  l'nnage  qui  avait  chassé  de  mon  cœur 
toutes  les  autres.  EUe  persiste,  cependant,  eUe 
m'absorbe  à  certaines  heures,  obstinée  et  doulou- 
reuse. Je  n'ai  même  pas  fait  un  signe  à  mon  vieil 
ami  Du  Plantier  :  il  m'eût  questionné  ;  et  des 
épanchements,  et  des  confessions...  Non,  je  n'ai 
besoin  de  personne,  qu'on  me  laisse  seul  avec  mon 
chagrin  farouche. 

De  Messine,  de  Suez,  de  toutes  nos  escales,  j'ai 


2i6  JEAN  D'AGRÈVE 

expédié  des  lettres  à  l'adresse  d'Hélène.  Lettres 
stupides  ;  la  prudence,  l'incertitude  paralysaient 
l'expression  de  ma  tendresse  affligée  ;  où  les 
recevra-t-elle  ?  A  Bjélizy,  à  Moscou,  au  Caucase  ? 
Avec  quels  sentiments  les  lira-t-elle  ?  Chaque  jour, 
sans  doute,  la  détache  un  peu  plus,  l'incline  à  la 
résignation  ;  si  l'annonce  de  mon  départ  n'a  pas 
éveillé  en  elle  un  sursaut  de  passion,  cette  nouvelle 
aura  produit  l'effet  contraire  ;  Hélène  se  sera 
rejetée  plus  résolument  du  côté  où  le  poids  de  sa 
vie  l'entraîne  depuis  notre  séparation.  Ces  doutes 
retiennent  ma  plume,  quand  je  lui  écris  ;  elle  aura 
le  droit  de  penser  que  mes  lettres  ne  sont  plus 
aimantes,  le  fossé  se  creusera  davantage  entre  nous. 
Oh  !  je  laisse  trop  de  nuit  derrière  moi  !  En  avant, 
en  avant  !  Il  y  aura  peut-être  un  peu  de  jour,  un 
peu  de  paix  à  l'horizon  ;  je  saurai,  du  moins,  en 
arrivant  là-bas. 

Océan  Indien,  Mai.  —  Le  large  mouvement  de  la 
mousson  berce  et  endort  le  cœur  fatigué  de  souffrir, 
l'esprit  fatigué  de  penser.  La  mer,  la  grande 
pacificatrice,  opère  sur  nos  agitations  par  ses  deux 
puissances,  la  continuité  d'une  même  vue  et  d'un 
même  bruit.  Elle  engourdit  les  morts  qui  sont  en 
moi,  ces  morts  qui  me  rongent,-  qui  pourrissent  le 
jour  présent  avec  leurs  jours  d'autrefois.  Elle  fait 
ce  que  faisait  naguère  la  chère  voix  qui  couvrait 
les  autres.  Cette  voix  elle-même  s'assourdit,  ses 
appels  déchirants  se  calment  dans  la  plainte 
monotone    de    la    souveraine    berceuse    d'oubli. 


NUIT  217 

L'espace  agit  comme  le  temps,  il  adoucit  le  malheur 
qu'il  éloigne.  J'ai  changé  de  ciel;  c'est  presque 
changer  de  monde.  Je  ne  vois  plus  les  astres 
accoutumés,  ceux  que  regardaient  avec  moi  les 
yeux  inséparables  des  miens  ;  ces  témoins  constants 
ne  me  rappellent  plus  les  ivresses  et  les  peines  aux- 
quelles ils  s'associaient.  Les  constellations  nouvelles 
me  parlent  d'un  imivers  élargi,  d'autres  hum_anités 
qui  ont  d'autres  peines.  Leur  scintillement,  ne 
serait-ce  pas  leur  façon  de  rire,  à  ces  lumières  fixes, 
quand  elles  voient  les  pauvres  hommes  s'agiter 
au-dessous  d'elles  ?  Si  mesquines  sont  nos  misères, 
si  chétifs  nous  sommes  dans  la  \ie  du  vaste  cosmos  ; 
et  cette  vie  elle-même  n'est  rien  de  plus  que  la 
mince  peUicule  irisée  par  un  rayon  sur  les  eaux 
profondes  de  cet  océan.  Pourquoi  nous  tourmenter 
dans  ce  rien  ? 

■  A  bord  du  «  Mœris  »  .  Mai.  —  J'ai  quitté  le 
Mytho  à  Saïgon  ;  le  Mœris,  des  Messageries  ]\Iari- 
times,  était  en  partance,  il  me  portera  plus  vite  à 
Haïphong  :  l'amiral  croise  encore  dans  le  golfe  du 
Tonldn,  il  y  donne  la  chasse  aux  pirates.  D'après 
les  nouvelles  que  j'ai  apprises  dans  la  colonie,  il  ne 
faut  pas  espérer  un  divertissement  plus  chaud  :  le 
commandant  Fournier  vient  de  signer  à  Pékin  une 
convention  avec  les  Chinois,  tout  est  à  la  paix, 
l'ère  des  grandes  entreprises  paraît  close. 

Ainsi,  pas  même  ce  dérivatif,  l'action  de  guerre 
pour  laquelle  on  m'appelait  ici  !  Ce  serait  pourtant 


2i8  JEAN  D'AGRÈVE 

le  seul  emploi  de  l'énergie  qui  pût  encore  me 
passionner,  le  seul  où  je  n'aperçoive  pas  l'effroyable 
inutilité  de  tous  les  gestes  qu'ils  appellent  action. 
Oui,  tous  les  autres  services  qu'on  croit  rendre  à 
notre  pauvre  pays  ne  sont  que  leurre,  vaine  dé- 
pense de  bonne  volonté  individuelle,  sans  efficacité 
pour  retarder  d'un  jour  la  chute  de  ce  pays  sur  la 
pente  où  il  dégringole.  Il  n'y  a  qu'un  service  réel, 
mettre  la  force  aux  ordres  de  sa  nation,  fonder  ou 
refaire  la  puissance  de  cette  nation  avec  l'unique 
ciment  des  constructions  durables,  avec  du  sang. 
L'histoire,  fût-elle  écrite  par  le  plus  méchant  des 
démagogues  ou  par  le  plus  niais  des  libéraiix, 
l'histoire  n'enseigne  pas  autre  chose  ;  et  la  science 
leur  joue  le  tour  pendable  de  ratifier  par  toutes  ses 
conclusions,  depuis  un  demi-siècle,  la  loi  rigoureuse 
contre  laquelle  ils  invoquaient  son  témoignage. 
Les  seuls  oracles  qu'ils  écoutent  redisent  à  leurs 
oreilles  ébahies  la  vérité  qui  les  faisait  sourire, 
quand  un  de  Maistre  la  promulguait,  qui  les  faisait 
hurler,  quand  un  de  Moltke  la  démontrait.  Ils 
finiront  peut-être  par  rapprendre  ce  que  nous 
savons  bien,  nous  autres  qui  le  savons  par  tradition, 
depuis  des  siècles. 

Bon  signe  :  je  me  remets  à  philosopher,  comme 
au  temps  où  je  reforgeais  le  monde  dans  ces 
Quarts  de  nuit.  Si  l'on  pouvait  intéresser  à  ce  passe- 
temps  l'homme  de  chair  et  de  rêves  qui  gémit  et 
s'agite...  Je  rentre  dans  ces  mers  de  Chine  où  j'ai 
débuté.  Elles  auront  bonne  mémoire,  si  eUes  recon- 


NUIT  219 

naissent  l'enfant  qui  promenait  ses  premiers  songes 
sur  leurs  flots.  Quel  vendangeur  a  foulé  dans  cette 
grande  cuve  mes  illusions  et  mes  espérances 
écrasées  ?  Elle  n'a  pas  changé,  la  mer  de  Cliine  : 
toujours  dure.  D'énormes  lames  de  houle  accourent, 
se  dressent,  se  ruent  sur  la  poupe,  s'effondrent  en 
creusant  un  abîme  sous  la  quille  ;  au  rude  heurt  de 
ces  montagnes  d'eau,  on  entend  geindre  et  craquer 
la  membrure.  Le  Mœris  porte  ses  huniers  de  vent 
anière,  il  se  balance,  il  bondit,  ce  lé^dathan  est 
agile.  Une  menaçante  barre  de  houle  semble  lui 
refuser  le  passage  ;  il  prend  son  élan  comme  un 
cheval  de  course  devant  l'obstacle,  le  bon  bateau,  il 
monte  et  replonge  avec  un  tressaillement  nerveux, 
il  repart  de  sa  folle  allure.  BiTiits  et  colères  qui  ne 
s'élèvent  pas  bien  haut  ;  un  semis  de  poudre 
d'argent  brille  au  firmament,  les  astres  accom- 
plissent paisiblement  leur  évolution  silencieuse.  On 
a  hissé  les  feux  de  route  ;  de  l'arrière,  l'œil  confond 
ces  lueurs  avec  les  étoiles  qui  dansent  entre  les 
mâts  secoués,  passent  et  disparaissent  dans  le 
treillis  mouvant  des  vergues,  des  haubans,  comme 
si  elles  jouaient  curieusement  autour  de  ces  petites 
sœurs  inconnues.  —  Elles  jouaient  de  même,  entre 
les  branches  des  gTands  pins,  autour  du  fanal  qu'on 
allumait  le  soir  au  mât  de  la  Vigie  :  «  îs'otre  étoile, 
que  les  autres  en\'ient  là-haut,  »  disait  la  voix. 
Arrière,  arrière,  souvenirs  ! 

A    bord  du   «  Bayard  » ,   HaïpJwng,   2  juin.   — 


220  JEAN  D'AGRÈVE 

L'amiral  m'a  fait  un  accueil  de  bon  augure.  J'ai 
pris  ce  matin  mon  service  auprès  de  lui.  Je 
retrouve  sur  le  Bayard  d'anciennes  connaissances, 
quelques-uns  de  ces  officiers  ont  depuis  longtemps 
conquis  mon  estime.  Ils  me  mettent  au  courant  des 
événements.  Ils  sont  tous  furieux  ici  ;  je  n'entends 
qu'iniprécations  contre  l'ignorance  ou  la  couardise 
de  nos  gouvernants.  On  se  laisse  duper  par  les 
Chinois,  on  a  perdu  une  occasion  magnifique  de 
leur  rogner  les  griffes  pour  vingt  ans.  A  terre,  au 
Tonkin,  tout  va  de  mal  en  pis,  depuis  qu'on  a 
retiré  la  direction  à  la  Marine  pour  la  donner  à  la 
Guerre  ;  l'incapacité  des  chefs  est  notoire,  ils 
gâchent  la  situation  rétablie  après  Sontay  par  notre 
amiral.  Nous,  nous  aUons  continuer  notre  besogne 
de  gendarmes,  muser  après  quelques  sampangs  de 
pirates  ;  on  nous  inutilise  systématiquement...  Je 
reconnais  le  milieu,  ces  belles  ardeurs  et  ces  belles 
colères  des  hommes  dévoués  à  une  tâche  particu- 
lière, arrêtés  au  moment  de  l'accomplir.  Ils  ne 
voient  que  cette  tâche,  ils  maudissent  le  frein  serré 
par  le  mécanicien  qui  voit  l'ensemble,  les  contre- 
coups, la  nécessité  de  temporiser.  Quelques  jours 
encore,  et  je  penserai,  je  parlerai  comme  mes 
camarades,  emballé  à  leur  exemple,  regardant  le 
monde  comme  eux  par  les  verres  de  la  lunette  du 
bord. 

Il  n'est  plus  question  de  remonter  au  Nord.  Il 
faut  pourtant  que  je  fasse  demander  à  Hong-Kong 
si  le  câble  n'a  rien  transmis  à  mon  adresse. 


NUIT  221 

i8  juin.  —  La  mouche  nous  rejoint  avec  les 
dépêches.  Je  savais  déjà  qu'il  n'y  avait  pas  de 
télégramme  pour  moi  :  elle  n'a  pas  même  pensé  à 
me  télégraphier  !  Rien,  non  plus,  par  le  courrier  de 
France  parti  de  Marseille  le  ii  mai,  arrivé  à  Hong- 
Kong  avant  hier  i6.  Elle  n'écrit  même  plus  1  C'est 
l'abandon,  l'oubli  nettement  signifié  ;  parce  que 
j'ai  obéi  à  mon  devoir  imprescriptible  de  soldat, 
comme  elle  avait  obéi  au  sien.  Pourtant  j'ai  écrit, 
moi,  de  toutes  les  escales  ;  si  je  ne  le  fais  pas  cette 
fois,  c'est  qu'autant  vaudrait  jeter  une  pierre  dans 
la  nuit,  sans  prévoir  où  et  comment  elle  tombera, 
au  risque  de  compromettre  une  vie  refaite  à  mon 
insu.  Le  ciel  m'est  témoin  que  j'aurais  donné  cher 
pour  apercevoir  sur  une  de  ces  enveloppes  le  petit 
timbre  bleu  de  Russie.  —  Je  suis  quitté.  —  Ah  ! 
je  ne  l'ai  jamais  sentie  si  profondément  en  moi  I 
Je  la  veux  plus  follement,  depuis  que  je  suis 
certain  de  son  ingratitude,  depuis  qu'elle  a  pris  si 
vite  son  parti  de  la  rupture  de  nos  liens.  Je  me 
raidis,  je  triompherai.  Mais  il  y  a  encore  des  soirées 
terribles,  des  heures  où  je  demande  grâce  et  pitié  à 
la  froide  oublieuse. 

HpÂpJiong,  2  juillet.  —  Les  affaires  ont  subitement 
changé  de  face.  Le  guet-apens  de  Bac-Lé  a  achevé 
d'omiir  les  yeux  à  nos  aveugles.  Enfin  !  la  guerre 
leur  apparaît  inévitable.  Nous  attendons  d'heure 
en  heure  l'ordre  d'appareiller.  L'amiral  voudrait 
frapper  un  grand  coup  dans  la  rivière  Min  ;  la 


222  JEAN  D'AGRÈVE 

flotte  chinoise  est  concentrée  là,  il  faut  aller  la 
détruire  sous  les  ca.nons  de  son  arsenal,  à  Fou- 
Tchéou.  Je  viens  de  réfléchir  tout  le  jour  sur  le  plan 
de  notre  chef  ;  c'est  le  seul  qui  ait  le  sens  commun. 
Les  équipages  sont  merveilleux  d'entrain,  les 
officiers  tout  à  la  joie.  Pourvu  qu'ils  ne  nous 
arrêtent  plus,  les  diplomates  de  Pékin  et  les 
généraux  de  Hanoï  ! 

Le  câble  me  passe  une  triste  nouvelle  :  mon  vieil 
oncle  Kermaheuc  a  succombé  à  la  maladie  qui  le 
minait.  Il  était  ma  dernière  attache  à  la  souche 
natale,  au  passé  des  jours  d'enfance.  Je  le  revois  à 
tous  les  tournants  de  ma  vie,  comme  un  bon  pilote 
à  la  barre  d'un  rafiau  qui  gouverne  mal.  C'est  lui 
qui  m'avait  voué  à  la  servitude  de  la  mer.  Va-t--elle 
enfin  me  payer  de  tous  les  sacrifices  que  je  lui 
ai  faits  ?  Le  pauvre  homme  laisse  des  étoiles 
tombées  dans  l'eau,  comme  il  aimait  à  dire.  Son 
rêve  était  de  me  voir  les  repêcher.  Pourquoi  pas  ? 
Elle  va  enfin  sonner,  l'heure  qui  me  permettra  de 
donner  ma  mesure.  Si  celle-là  ne  me  trompait  pas 
comme  les  autres  ?  En  route,  et  à  bientôt  le  branle- 
bas  ! 

HÉLÈNE   A   JEAN 

«  Ilyères,  ce  1 1  mai. 
«  Jean,  ce  n'est  pas  bien  ! 

«  Que  vous  ai-je  fait  pour  me  frapper  ainsi  ?  Je 
vous  ai  aimé,  je  vous  aime  de  toutes  les  forces  de 
mon  être.  Je  vous  ai  cherché  longtemps,  je  me  suis 


NUIT  223 

donnée  avant  que  vous  ne  me  demandiez,  j'ai  tout 
brisé  dans  ma  vie  pour  n'appartenir  qu'à  vous. 
J'étais  bien  peu  de  chose,  sans  doute  ;  mais  le  peu 
que  j'étais,  vous  l'aviez  agréé,  vous  m'avez  dit 
mille  fois  que  je  vous  suffisais,  j'ai  cru  en  votre 
parole.  Vous  étiez  pour  moi  tout  ce  qu'il  y  avait  de 
bon  et  de  beau  dans  la  création  de  Dieu.  Je  vous 
adorais  comme  j'adorais  enfant  Celui  dont  on 
m'apprenait  qu'il  avait  fait  le  monde  et  moi. 
Enfin,  vous  étiez  tout,  vous  le  savez  bien,  et  vous 
l'êtes  encore  ;  j'étais,  je  reste  vôtre,  et  vous  me 
frappez  sans  pitié  !  Vous  m'abandonnez,  au 
moment  où  je  m'apporte  toute  à  vous,  pour  tou- 
jours, dans  la  première  joie  complète  de  ma  vie. 
Vous  me  quittez  comme  une  rencontrée  d'un  soir, 
sans  une  explication,  sans  un  mot,  avec  cette 
affreuse  brutalité... 

«  Oh  !  je  ne  peux  pas  croire,  il  y  a  quelque  chose 
que  je  ne  comprends  pas  ;  mais  ce  n'est  pas  de  vous, 
cela,  de  vous  que  j'ai  connu  si  délicat,  si  tendre; 
de  vous  qui  me  traitiez  comme  une  reine,  les  jours 
où  vous  ne  vouliez  baiser  que  mes  pieds.  Non,  c'est 
impossible,  je  ne  veux  pas,  je  ne  peux  pas  vous 
mépriser.  Je  vous  aimerais  encore,  même  dans 
cette  indignité,  c'est  plus  fort  que  moi  ;  mais  je  ne 
vous  en  croirai  jamais  capable. 

«Et  cependant,  que  dois -je  penser?  Vous 
représentez  -  vous  mon  martyre,  pendant  ces 
dernières  journées  ?  Toutes  mes  douleurs  passées 
étaient  à  peine  des  contrariétés  auprès  de  la  passion 


224  JEAN  D'AGRÈVE 

que  je  viens  de  souffrir.  A  Pétersbourg,  je  n'ai  rien 
reçu  de  vous  ;  je  m'expliquais  ce  silence  :  je  ne 
pouvais  guère  espérer  là-bas  votre  réponse  à  la 
lettre  qui  vous  annonçait  ma  libération,  mon 
arrivée  ;  cette  réponse  me  cherchait  en  Lithuanie, 
un  retard  n'avait  rien  de  surprenant.  Pourtant, 
j'étais  inquiète  ;  pas  même  un  télégramme  !  Je 
vous  ai  écrit,  je  vous  donnais  rendez-vous  à  Paris. 
Je  me  mets  en  route,  elle  me  paraît  si  longue  ;  mais 
je  m'entretenais  avec  la  joie  qui  m'em.plissait  le 
cœur.  J'arrive,  je  vous  cherche  de  tous  mes  yeux 
dans  cette  gare  ;  j'j^  attendais  la  réparation  du 
grand  chagrin  qui  avait  commencé  là.  Vous  n'y 
êtes  pas  :  je  ne  comprends  déjà  plus.  Je  cours  à 
notre  hôtel  ;  pas  de  lettres,  pas  un  signe  de  vous. 
Je  m'affole,  il  est  arrivé  malheur  à  mon  aimé  ;  je 
remets  tout  ce  que  j'avais  à  faire  à  Paris,  je  repars 
le  soir  même,  enfin  me  voilà  ici,  hier  matin.  J'inter- 
roge, on  ne  sait  rien  de  vous  ;  personne  ne  vous  a 
vu,  on  vous  croit  parti.  On  me  conseille  d'aller 
m'informer  à  Toulon.  Je  reprends  le  premier  train, 
je  vole  à  Toulon,  dans  vos  bureaux  ;  je  demande  à 
ces  gens,  ils  me  répondent  froidement,  comme 
aux  pauvres  filles  importunes  qui  vont  pleurer  là, 
abandonnées  :  vous  êtes  parti  !  Parti  il  y  a  quinze 
jours,  sur  im  bâtiment  qui  vous  emmenait  au  bout 
du  monde,  avec  les  soldats,  ceux  qui  vont  mourir  ! 
Et  vous  ne  m'avez  pas  laissé  un  mot  d'explication  ! 
«  Jean,  avez-vous  désespéré  ?  Ou  bien  m'avez- 
vous  rejetée  comme  un  fardeau  qu'on  a  soulevé  en 


NUIT  225 

passant,  qui  serait  trop  lourd  à  porter  jusqu'au 
bout  ?  Je  savais  bien  qu'elle  vous  reprendrait,  la 
mer,  j'avais  toujours  tremblé,  elle  m'épouvantait 
depuis  la  première  heure,  je  la  sentais  tout  entière 
entre  vous  et  moi  dès  le  premier  baiser.  Je  savais 
bien  ;  mais  pas  comme  cela  ! 

«  Je  ne  veux  pas  vous  mal  juger.  Tout  s'ex- 
pliquera, je  saurai,  j'attends.  Tu  as  été  forcé,  ou  tu 
as  désespéré  ;  mais  tu  m'aimes  encore,  j'en  suis  bien 
sûre.  Reviens,  Jean.  Vois,  je  me  suis  arrachée  de 
toute  la  terre,  je  n'ai  plus  rien,  si  je  ne  suis  tienne. 
Je  t'ai  tout  livré,  ma  vie,  et  l'autre  après,  s'il  y  a 
une  autre  vie  où  tu  n'es  pas.  Elles  étaient  à  toi 
avant  ma  naissance,  elles  te  restent,  quoi  que  tu 
fasses  contre  moi.  Reviens.  Tu  n'as  pas  connu  ce 
que  je  peux  donner  d'amour  ;  il  était  toujours 
menacé,  contenu,  sans  lendemain  ;  tu  m'auras 
trouvée  trop  triste,  ennuyeuse,  tu  avais  bien 
raison  ;  mais  tu  verras,  maintenant,  le  bonheur 
sûr  et  complet  me  fera  radieuse,  telle  que  tu  me 
veux.  J'ai  tant  mûri,  tant  appris.  Je  te  jure  que 
je  t'aimerai  mieux.  J'ai  eu  tort,  c'est  vrai  ;  j'ai 
cru  qu'il  fallait  te  quitter  pour  arranger  ma  misé- 
rable vie,  pour  te  revenir  avec  sécurité  et  dignité  ; 
je  ne  devais  penser  qu'à  toi,  je  ne  devais  pas  te 
quitter...  Pardonne. 

«  Et  j'ai  tort  de  t'écrire  ces  choses.  Pauvre  cher 
aimé,  tu  souffres  aussi,  tu  as  besoin  de  tout  ton 
courage  ;  tu  es  peut-être  au  milieu  des  dangers, 
dans  cet  horrible  pays  d'où  il  n'arrive  que  des 


226  JEAN  D'AGRÈVE 

nouvelles  de  maladie  et  de  mort.  Non,  pas  encore  ; 
tu  es  sur  les  mers  lointaines.  Que  Dieu  te  garde 
sur  cette  route  !  Pourquoi  ne  m'as-tu  pas  prise  ? 
Je  t'aurais  suivi,  je  t'aurais  servi.  Veux-tu  que 
j'aille  te  rejoindre  ?  Oh  !  permets.  Je  ne  te  gênerai 
pas,  j'attendrai  là  où  les  femmes  peuvent  demeurer, 
sans  honte  et  sans  incommodité  pour  toi.  Écris  que 
tu  le  permets.  Hélas  !  cette  lettre  mettra  si  long- 
temps à  te  parvenir.  Ne  saurai- je  rien  auparavant  ? 
Je  calcule  mal  le  possible,  aujourd'hui,  je  suis  trop 
brisée  ;  je  t'écris  du  lit  où  l'on  me  soigne  ;  maman, 
qui  est  venue  me  rejoindre  ce  matin,  et  qui  n'est 
guère  plus  vaillante  que  moi.  Mais  je  serai  forte,  ne 
t'effraye  pas.  Je  te  garde  ma  vie,  c'est  ta  chose, 
tu  en  veux  encore,  n'est-ce  pas,  mon  Jean  ?  Tu 
m'as  châtiée,  tu  es  le  maître,  tu  es  l'aimé,  quand 
même,  toujours;  mais  tu  n'abandonneras  pas  ton 

HÉLÈNE.  » 

HÉLÈNE   A   JEAN 

«  Ce  12  mai. 

«  Oh  !  mon  Dieu  !  Je  n'ai  pas  songé  à  m 'in- 
former, dans  mon  désespoir  des  premières  heures, 
j'avais  la  tête  si  malade  !  Et  j'apprends  aujourd'hui 
que  le  courrier  de  Chine  a  quitté  Marseille  hier, 
pendant  que  je  vous  écrivais.  Ma  lettre  attendra 
donc  quinze  jours,  jusqu'à  l'autre  bateau  !  Vous  ne 
saurez  jamais  que  je  vous  pardonne,  que  je  vous 
attends,  que  je  vous  aime  plus,  de  tout  mon  cœur 
élargi  par  la  plaie  que  vous  y  avez  faite  1  ft 


NUIT  227 

«  Ce  14  mai. 

«  Enfin  !  un  premier  soulagement  !  Elle  me 
revient  de  la  Russie  où  elle  courait  après  moi,  cette 
lettre,  —  pourquoi  si  lentement,  si  tard  ?  Ont-ils 
deviné  qu'ils  pouvaient  me  torturer  en  la  retenant  ? 
—  cette  cruelle  lettre  qui  m'annonçait  votre  départ 
et  les  motifs  de  yotre  résolution.  J'y  vois  plus  clair 
dans  m.a  nuit,  je  sais  sur  quoi  je  dois  pleurer. 

«  Jean,  vous  m'avez  sacrifiée,  sans  une  minute 
d'hésitation,  à  un  ordre  de  vos  chefs,  à  des  obliga- 
tions de  canière,  à  ce  que  vous  appelez  votre 
honneur.  Est-ce  qu'il  y  a  des  ordres,  des  obligations, 
un  honneur,  quand  on  aime  ?  Ai- je  compté  un 
instant,  moi,  avec  mon  maître  légal,  mes  obliga- 
tions, mon  honneur  de  femme  ?  Vaut -il  donc 
moins  que  votre  honneur  de  soldat  ?  J'étais  heu- 
reuse de  vous  immoler  toutes  mes  fiertés  ;  si  je 
l'avais  pu,  j'aurais  voulu  en  mettre  davantage  sous 
vos  pieds.  Maintenant  encore,  entre  le  mépris  de 
tous  et  votre  amour,  je  ne  balancerais  pas.  Votre 
amour  ?  Il  n'existe  plus  :  n'importe,  je  vous 
choisirais  quand  même  ! 

«Ce  15  mai. 

«Pardon,  j'étais  folle,  hier,  je  souffrais  trop,  j'ai 
encore  tort.  Tu  as  choisi  autrement,  je  ne  t'accuse 
pas,  tu  as  bien  fait.  Je  sais  que  vous  ne  cédez 
jamais,  vous  autres  hommes,  sur  certaines  idées  ; 
l'amour  n'est  pas  tout  pour  vous  ;  chez  le  plas 
aimant,  l'orgueil  sera  toujours  plus  fort  que  la 


228  JEAN  D'AGRÈVE 

passion.  Je  ne  te  demande  pas  l'impossible.  Si 
j'avais  été  là,  si  tu  m'avais  dit  avec  ton  ancienne 
tendresse  :  «Je  t'aime  et  il  faut  partir»,  j'aurais 
compris,  je  t'aurais  crié  moi-même  :  «  Pars  1  » 
Seulement,  il  me  semble  que  tout  cela  pouvait  se 
faire  autrement,  d'une  façon  moins  dure.  Tu  es  parti 
parce  qu'il  le  fallait,  Jean,  mais  aussi  parce  que  tu 
doutais,  parce  que  ton  amour  allait  décroissant, 
parce  qu'un  réveil  de  ton  imagination  t'appelait  à 
une  nouvelle  vie.  Oh  !  je  lis  bien  ton  âme  dans  cette 
lettre,  et  dans  celles  qui  l'avaient  précédée  ;  sous 
les  protestations  que  te  dictaient  l'habitude  et  la 
pitié,  j'y  lis  tes  doutes  sur  moi,  sur  toi-même. 

«  Ainsi,  tu  as  pu  douter  de  moi  !  Sur  des  appa- 
rences, sur  des  malentendus,  parce  que  ma  sensibilité 
réchauffée  par  toi  devenait  attentive  à  la  voix  des 
misérables  et  à  la  voix  de  Dieu,  tu  as  douté.  Ah  ! 
ce  n'est  pas  à  toi  que  j'en  veux,  c'est  à  mes 
ennemies  et  aux  tiennes,  à  ces  femmes  que  j'avais 
bien  sujet  de  haïr  dans  ton  passé.  Elles  ont  em- 
poisonné ton  cœur,  elles  l'ont  fait  incrédule  à 
la  force  et  à  la  durée  de  l'amour  ;  tu  as  pu  con- 
fondre avec  leurs  caprices  un  sentiment  unique 
et  impérissable.  Jean,  tu  pourras  douter  de  moi, 
quand  je  serai  morte,  si  l'on  te  dit  que  je  t'oublie 
près  de  Dieu  ;  et  sache  qu'alors  encore  on  te 
trompera,  c'est  toi  que  je  retrouverai,  toi  que 
j'aimerai  en  lui. 

«  Renseignée  par  cette  lettre,  je  me  suis  tramée 
à  Toulon,  pour  bien  connaître  la  marche  du  bateau 


NUIT  229 

qui  t'emporte,  pour  en  avoir  des  nouvelles.  Je 
voulais  télégraphier  à  l'une  des  escales  ;  j'ai 
réfléchi,  j'ai  résisté  à  mon  premier  mouvement. 
Comprends-tu  ?  Je  me  suis  dit  que  si  tu  m'aimais 
encore  comme  autrefois,  tu  perdrais  la  tête  en 
apprenant  brusquement  tout  ce  que  tu  ignores,  le 
désespoir  de  ton  Hélène,  revenue,  seule  ici,  prête 
pour  toi  ;  tu  ne  supporterais  pas  cette  pensée,  tu 
rebrousserais  chemin,  peut-être  ;  ce  serait  le  bon- 
heur pour  moi,  mais  ce  serait  ensuite  l'enfer,  tu  ne 
me  pardonnerais  jamais  une  faiblesse  où  tu  verrais 
ton  déshonneur.  —  Si,  au  contraire,  tes  doutes 
persistants  ont  refroidi  ta  tendresse,  mieux  vaut  te 
laisser  ainsi,  t'épargner  un  surcroît  de  remords  et 
de  peine  qui  te  rongerait  dans  l'inaction  de  cette 
longue  traversée  ;  tu  m'accuseras,  tu  me  désaimeras 
un  peu  plus,  mais  tu  souffriras  moins.  Je  te  connais, 
j'y  ai  bien  pensé  ;  et  je  veux  avant  tout  que  tu  ne 
souffres  pas,  que  tu  gardes  tout  le  courage  dont  tu 
vas  avoir  besoin.  Le  même  instinct  me  conseille  de 
ne  pas  télégraphier  à  Hong-Kong  :  comment  te 
dire  tant  de  choses  en  quelques  mots  énigmatiques, 
pubhcs  et  officiels  ?  Ils  te  troubleraient  sans 
t'éclairer,  ils  te  renseigneraient  mal  sur  ce  que  tu 
apprendras  en  arrivant  par  ma  lettre  de  Bjélizy  ; 
elle  doit  te  suivre  de  près,  elle  te  devancera  peut- 
être  dans  ce  port  ;  tu  sauras  tout  en  la  lisant,  et  tu 
auras  moins  souffert  jusque-là.  Vois-tu,  mon  grand 
enfant  adoré,  au  fond  de  toutes  nos  vraies  passions 
de  femme,  il  y  a  une  maternité  qui  s'ignore,  une 


230  JEAN  D'AGRÈVE 

mère  qui  se  cherche  sous  l'amante.  Vous  ne  com- 
prendrez jamais  que  c'est  encore  une  douceur, 
verser  plus  de  larmes  pour  qu'il  n'en  monte  pas 
à  vos  yeux. 

«  Que  regardent-ils  maintenant,  les  chers  yeux 
qui  étaient  tout  miens  ?  Quelles  visions  suivent-ils 
sur  ces  terrifiants  océans  ?  Hélas  I  je  me  sens 
disparaître  de  ces  j^eux  voilés  de  doute.  Tu  sèmes 
derrière  toi  les  lambeaux  de  ton  amour  sur  le  mer. 
Le  pi  ésage  disait  vrai  :  la  triste  fleur  de  flamme  n'est 
plus  qu'un  petit  point  qui  s'obscurcit  et  sombre 
dans  ces  immensités.  Devant  toi  se  lèvent  de  nou- 
veaux espoirs,  tu  cours  à  eux  avec  ta  prodigieuse 
force  de  vie  et  de  renouvellement.  Je  ne  la  maudis 
pas  :  c'est  elle  que  j'ai  aimée.  Tu  disais  qu'on  l'avait 
accumulée  pour  toi  pendant  des  siècles  dans  tes 
roches  natales,  et  que  tu  prodiguais  à  travers  le 
monde  cette  réserve  d'énergies.  Pour  moi  aussi, 
peut-être,  d'autres  avaient  accumulé  pendant  des 
siècles  l'épargne  d'amour  qui  a  vainement  essayé 
de  contenter  ton  désir.  J'ai  aimé,  j'aime  dans  ton 
âme  sa  volonté  d'étreindre  l'univers,  et  l'élan  qui 
te  redresse  quand  cet  univers  t'écrase.  J'ai  aimé, 
j'aime  sur  ta  lèvre  le  dédain  visible  des  choses  qui  te 
dévorent  le  cœur.  J'ai  aimé,  j'aime  en  toi,  pauvre 
souffrant  du  mal  d'en  haut,  ce  mal  que  j'ai  voulu 
guérir.  Les  fatalités  de  la  vie  ne  m'ont  pas  permis 
de  le  vaincre  :  je  n'ai  fait  que  l'exaspérer  ;  mais  je 
voulais  sincèrement,  tu  le  sais.  Que  n'ai-je  pas  aimé 
en  toi  ?  Je  n'ai  plus  de  honte,  méprise-moi,  mais 


NUIT  231 

entends  -  moi  :  à  cette  heure  encore,  Jean,  ma 
misérable  chair,  frissonnante  sous  le  souffle  qui 
monte  de  la  mer,  implore  en  lui  ta  caresse  de- 
meurée ;  s'il  reste  un  peu  de  vie  dans  mes  veines, 
c'est  l'étincelle  que  rallument  tes  baisers  dont  je 
garde  la  brûlure  ;  et  sur  ce  lit  de  malade  où  je 
languis,  une  fièvre  me  soulève  et  me  ressuscite  au 
souvenir  de  notre  lit  fleuri  de  l'Ile  d'Or,  celui  que 
tu  jonchais  de  violettes  avant  de  m'y  prendre  dans 
tes  bras,  avant  de  m'y  faire  crier  que  je  voulais 
mourir  de  toi...  Pardon,  ne  lis  pas  cela,  oublie  ; 
mais  si  je  dois  passer  loin  de  toi,  il  fallait  que  je  le 
crie  encore  une  fois  1 

«  Ce  20  mai. 

«  Tu  de\'ines  bien  ma  première  pensée,  dès  que 
j'ai  pu  me  tenir  debout  :  j'ai  fait  signe  à  Savéû 
pour  qu'il  me  conduisît  à  l'île.  On  dit  qu'il  y  a  des 
joies  douloureuses  ;  c'en  était  une  de  revoir  le  bon 
vieux.  Je  crois  bien  qu'il  avait  compassion  de  moi  ; 
elle  était  éteinte,  la  lueur  de  maUce  qui  pétille 
habituellement  dans  ses  petits  yeux  gris  ;  ils  gar- 
daient seulement  l'obscure  tristesse  déposée  tout 
au  fond  par  la  longue  société  de  la  mer.  Enfin, 
quelqu'un  qui  me  parlait  de  toi  !  Comme  nous 
approchions  de  l'île,  j'ai  \ti  un  mouvement  inu- 
sité sur  le  rocher  de  Bagaud  ;  on  achevait  d'y 
construire  de  vastes  baraquements  en  planches. 
Savéû  m'a  expliqué  :  on  installe  là  un  hôpital  pour 
les  malades  et  les  convalescents  qui  reviennent  en 


232  JEAN  D'AGRÈVK 

si  gi-ande  quantité  du  Tonkin.  Ils  seront  en  meilleur 
air  qu'aux  environs  de  Toulon,  où  le  choléra  sévit 
depuis  un  mois,  —  Du  Tonldn,  où  tu  seras  bientôt  I 
Je  me  suis  fait  débarquer  à  Bagaud, 

«  Quelle  misère,  Jean  !  Des  spectres  ravagés  de 
fièvre,  des  ombres  jaunes,  et  beaucoup  qui  ne  se 
relèveront  pas  de  la  couchette  d'ambulance  où  ils 
grelottent  Ils  sont  si  jeunes,  des  enfants  pour  la 
plupart  ;  ils  racontent  naïvement  les  maux  qu'ils 
ont  endurés.  Leur  vue  toucherait  le  plus  indifférent; 
pense  à  ce  qu'elle  était  pour  moi  !  Ces  malheureux 
viennent  du  pays  où  tu  vas  leur  succéder  ;  je  te 
voyais  en  chacun  d'eux.  Je  leur  ai  distribué 
l'argent  que  j'avais  sur  moi,  mais  je  n'ai  pas  eu  le 
courage  de  rester;  je  me  suis  enfuie,  j'ai  repassé  la 
rade,  j'ai  fait  mon  pèlerinage  à  toutes  nos  stations 
de  l'île. 

«  Qu'elle  était  belle,  notre  île,  avec  de  l'amour 
dans  l'air  qui  ne  savait  où  se  poser,  une  moisson  de 
blés  ardents  sans  moissonneurs  !  Zourdan  m'ac- 
compagnait, il  m'a  menée  jusqu'à  la  Silentiaire.  Je 
m'y  suis  attardée,  à  l'heure  de  la  prière  des  pins 
d'Alep.  J'ai  p]"ié  comme  eux,  avec  ferveur  ;  c'est 
pour  moi,  tu  le  sais,  une  autre  façon  de  t'aimer. 
J'étais  assise  sous  le  vieil  arbre  isolé,  celui  que  tu 
appelais  le  mien,  parce  qu'il  fait  une  voûte  de  ses 
branches  basses  juste  à  la  hauteur  de  mes  cheveux. 
L'écorce  repousse  sur  le  tronc,  à  la  place  où  tu  as 
gravé  le  doux  vers  de  ton  Ronsard  ; 

...Ce  pin  est  sacré,  c'est  la  plante  d'Hélène. 


NUIT  233 

«  Jean,  il  est  bien  inutile  que  Je  mette  sur  ce 
papier  des  mots  :  tu  comprends  ce  que  j'ai  senti  là  ! 


«  Ce  24  mai. 

«Je  suis  retournée  hier  à  Bagaud,  j'avais  honte 
de  ma  faiblesse  de  l'autre  jour.  J'ai  porté  à  nos 
malades  des  aliments,  des  remèdes,  quelques 
bouteilles  de  notre  bon  myrte  de  Port-Cros.  On  a 
débarqué  un  nouveau  convoi,  il  en  arrive  chaque 
sem.aine  :  ce  Tonkin  vous  dévorera  tous  !  On  com- 
mente à  Toulon  la  dernière  lettre  écrite  par 
l'amiral  Courbet  à  un  de  ses  amis  de  la  marine  ;  il 
disait  :  «  Nous  gaspillons  temps,  peine,  argent... 
Nos  pauvres  soldats  que  le  feu  de  l'ennemi  a 
épargnés  continuent  d'être  décimés  par  l'acclimate- 
ment. »  Cette  lettre  m'a  mis  la  mort  dans  l'âme. 
Les  baraquements  ne  suffisent  plus,  on  en  construit 
d'autres  à  Port-Cros  même,  entre  notre  maison  et 
le  Vieux-Château.  L'île  du  bonheur  est  devenue 
l'île  de  douleur.  Les  sœurs  de  charité  ne  sont  pas 
en  nombre.  Une  d'elles,  me  vo5^ant  si  intéressée  par 
ses  malades,  m'a  priée  de  l'aider  à  soutenir  la  tête 
d'un  fiévreux  qui  buvait  sa  potion  :  un  petit  soldat 
de  l'infanterie  de  marine,  un  enfant  comme  les 
autres.  La  sœur  m'a  fait  un  signe  que  j 'ai  compris  : 
celui-là  était  condamné  à  brève  échéance.  Il  le 
savait.  J'ai  causé  avec  lui,  j'ai  vu  qu'il  prenait 
plaisir  à  ma  présence,  à  ma  main  posée  sur  son  front, 
Ouand  ta  chère  fohe  me  flattait,  tu  prétendais  que 
Sa 


234  JEAN  D'AGRÈVE 

les  malheureux  ressentaient  du  soulagement  à  mon 
passage.  Le  soldat  m'a  dit  qu'il  était  de  la  mon- 
tagne de  Vaucluse,  —  de  ton  pays,  —  et  qu'il 
aurait  grand  chagi-in  de  mourir  sans  embrasser 
encore  une  fois  sa  mère,  qui  l'attendait  chaque  jour 
à  la  maison.  Alors  je  t'ai  vu  là,  Jean,  dans  cette 
pâle  petite  figure  où  descendait  la  mort  ;  je  me  suis 
penchée  sur  elle,  j'ai  embrassé  l'enfant  à  pleine 
bouche,  je  lui  ai  dit  :  «  C'est  le  baiser  de  votre  mère 
que  je  vous  apporte  » ,  et  il  a  souri.  Si  tu  dois  te 
coucher  là-bas  sur  quelque  lit  d'hôpital,  qu'une 
bonne  sœur  te  le  donne  de  même,  ce  baiser  qui  te 
reviendra  de  moi. 

«Je  suis  restée  tard,  j'en  ai  soigné  d'autres; 
je  veux  devenir  habile  infirmière.  Ce  sera  là  désor- 
mais, je  le  sens,  la  seule  occupation  qui  pourra 
m'intéresser,  me  tirer  du  morne  abattement  où  je 
végète.  Je  me  suis  arrangée  avec  Savéû  :  chaque 
fois  que  l'état  de  la  mer  le  permettra,  —  et  aussi 
l'état  de  ma  misérable  santé,  —  il  viendra  me 
prendre  pour  me  conduire  aux  baraquements  des 
Tonkinois.  Oh  î  je  ne  m'en  fais  pas  un  mérite,  je 
n'ai  pas  le  dévouement  des  sœurs  de  charité  ;  si  ces 
infortunés  m'attirent,  c'est  que  je  te  vois  à  leur 
place  :  je  plains  en  eux  le  mal  qui  peut  t'atteindre  ; 
et  ce  sont  tes  hommes,  comme  vous  dites  de  votre 
troupe.  Que  me  seraient  des  hommes  qui  ne 
seraient  pas  toi  ? 

«  Je  ferme  cette  lettre,  le  paquebot  part  demain 
de  Marseille.  Voilà  de  longues  écritures,  et  tu  seras 


NUIT  235 

si  occupé  d'autres  choses  I  Mais  c'est  ma  seule 
consolation  de  causer  ici  avec  toi.  Sur  ce  feuillet 
qui  s'en  va  si  loin,  qui  t' arrivera  si  tard,  trouve 
mes  lèvres  demeurées  à  la  place  où  tes  mains  se 
poseront,  trouve  tout  mon  cœur  parti  vers  toi, 
pour  battre  encore  sous  ces  mains,  bien-aimé. 

HjÉLÈNE.  » 

QUARTS   DE  NUIT 

«  Bavard  »  ,  4  juillet.  —  Nous  remontions  vers  le 
Nord,  dans  la  fièvre  de  l'action  prochaine.  A  notre 
passage  à  Hong-Kong,  hier,  on  nous  a  remis  le 
courrier  de  France  arrivé  par  le  bateau  de  l'avant- 
veille.  i\Ion  paquet  contenait  trois  lettres,  de  cette 
écriture  dont  les  traits  ressemblent  à  des  flèches 
envolées  très  haut.  Une  d'elles  portait  le  timbre  de 
Bjélizy  :  il  y  a  dans  son  retard  un  acharnement  de 
la  fatalité.  J'avais  cru  bien  faire,  au  départ  de 
Toulon,  en  chargeant  un  camarade  qui  devait  me 
suivre  quelques  jours  après  par  le  second  transport 
de  recueillir  mes  lettres  en  souffrance  :  le  malheur  a 
voulu  que  ce  bâtiment  fût  retenu  par  une  avarie  de 
machine  à  Obock,  sans  communications  avec  le 
premier  paquebot  des  Messageries  qui  l'a  devancé  ; 
mon  camarade  a  enfin  rallié  Saïgon  et  confié  son 
pli  au  bateau  postal  parti  de  France  le  25  mai. 
Celui-ci  m'apportait  deux  autres  lettres.  —  Quand 
j'ai  vu  sur  ces  dernières  le  timbre  d'Hyères,  un 
nuage  a  passé  devant  mes  yeux  :  je  suis  resté 


236  JEAN  D'AGRÈVE 

quelques  minutes  sans  courage  pour  les  ouvrir  ; 
enfin  j'ai  ouvert,  j'ai  lu. 

...J'ai  pris  le  quart,  cette  nuit,  et  je  l'ai 
prolongé  jusqu'à  l'aube,  dans  ma  longue  pro- 
menade sur  le  pont  du  Bayard.  Une  fois  de  plus,  ; 
j'ai  refait  sur  moi-même  l'examen  dont  j'étais 
coutumier,  jadis,  à  ces  heures  de  veille  solitaire.  Je 
ne  l'avais  jamais  fait  si  sévère  et  si  com.plet  ;  pour 
la  première  fois  peut-être,  j'ai  vu  clair  en  moi,  à  la 
lumière  projetée  dans  ma  conscience  par  cet  ange. 
Comme  ceux  qui  guérissaient  les  aveugles,  dans  les 
récits  des  Écritures,  l'ange  a  fait  tomber  la  taie  de 
mes  yeux.  L'examen  m'a  montré  nettement  ce  que 
je  suis  :  un  misérable  et  un  sot.  Par  mon  égoïsme  et 
ma  stupidité,  j'ai  gâché  ma  vie,  j'ai  brisé  celle  de 
l'adorable  créature  qui  méritait  tous  les  bonheurs. 

Sans  doute,  la  fatalité  a  sa  part  dans  notre 
malheur  présent  et  dans  tous  ceux  que  je  prévois. 
Elle  apparaît,  bien  visible  en  tout  ceci,  la  Force,  le 
personnage  muet  d'Eschyle  qui  conduit  seul  le 
drame,  tandis  que  tous  les  autres  parlent  et  se 
démènent  en  vain.  Ah  I  elle  est  économe  de  moyens 
dans  la  composition  de  ses  tragédies,  elle  laisse  à 
nos  dramaturges  les  péripéties  violentes  qu'ils 
inventent.  Il  lui  sufht  pour  nous  broyer  de  combiner 
ses  instruments  éternels,  le  temps,  l'espace  ;  il  lui 
suffit  de  nous  laisser  ignorer  quelques  heures  le  fait 
qui  décide  à  quelques  lieues  de  distance  nos 
destinées,  tandis  que  nous  croyons  leur  donner  un 
autre   cours.    Lugubres  imbéciles,    qui   s'en   vont 


NUIT  237 

répétant  que  leur  science  a  vaincu  le  temps  et 
l'espace  !  Elle  n'a  pas  su  les  raccourcir  à  la  mesure 
des  mouvements  précipités  de  nos  cœurs,  et  tout 
est  là.  Des  lettres  qui  se  croisent,  un  retard  de  poste, 
telle  date  arbitrairement  assignée  plutôt  que  telle 
autre  aux  départs  d'un  service  maritime,  il  n'en 
faut  pas  davantage  pour  faire  naître  le  doute,  puis 
le  désespoir,  pour  séparer  des  âmes,  pour  suggérer 
des  résolutions  irréparables.  La  science  se  flatte 
d'avoir  gagné  quelque  chose  sur  la  force  mys- 
térieuse qui  joue  avec  nos  vies,  parce  qu'elle  nous 
arme  d'un  télégraphe,  d'un  paquebot  plus  rapide 
et  plus  résistant  à  la  mer  ;  elle  n'a  fait  que  fournir 
à  l'ironique  souveraine  des  moyens  nouveaux 
de  varier  le  vieux  jeu,  renouvelé  des  Grecs;  et 
aujourd'hui  comme  aux  premiers  jours  du  monde, 
les  combinaisons  sagaces  de  cette  force  meurtrière 
sont  trop  bien  servies  par  l'incohérence  et  la  folie 
de  l'homme,  qui  n'a  pas  changé. 

Certes,  rien  ne  pouvait  empêcher  mon  départ  à 
l'instant  où  cette  lettre  de  service  l'a  commandé  ; 
mais,  comme  le  dit  Hélène,  «  tout  cela  pouvait  se 
faire  autrement.  »  Ce  sont  mes  variations  et  mes 
doutes  injustes  qui  ont  envenimé  cette  séparation  ; 
envisagée  résolument  par  nos  cœurs  unis,  elle  n'eût 
été  qu'ime  épreuve  pour  nos  courages  ;  j'en  ai  fait 
un  meurtre.  Oui,  un  meurtre.  Je  vais  écrire  à  la 
pauvre  abandonnée  tout  ce  que  je  pourrai  imaginer 
pour  adoucir  et  leurrer  sa  peine;  je  ne  me  paie 
pas  d'illusions.  Notre  campagne  sera  longue  ;  un 


238  JEAN  D'AGRÈVE 

officier  en  service  actif  dans  ces  mers  ne  peut  guère 
espérer  qu'il  reverra  la  France  avant  deux  années  ; 
c'est  plus  que  ne  supportera  une  victime  frappée 
au  cœur,  isolée,  traquée  par  toutes  les  férocités  de 
la  vie.  Elle  a  maintenant  le  droit  de  douter,  elle 
aussi;  ce  doute  la  tuera  à  petit  feu. 

Et  le  mal  vient  de  plus  loin.  J'en  aperçois  trop 
tard  les  racines  profondes.  J'ai  horreur  de  moi.  Je 
ferme  ce  cahier.  Je  n'y  veux  plus  observer  un  si 
triste  sujet  d'étude.  Je  crains  bien  de  n'avoir 
jamais  célébré  ici  que  le  culte  de  mon  orgueil.  A 
quoi  bon  chercher  à  me  connaître,  puisque  je 
n'apprends  pas  à  me  diriger  ?  Quand  je  prendrai 
désormais  la  plume,  ce  sera  pour  écrire  à  la  mal- 
heureuse qui  m'a  enseigné,  mieux  que  mes  fastu- 
euses méditations,  le  véritable  sens  de  la  vie. 


JEAN   A  HÉLÈNE 

«  Du  Bayard,  le  5  juillet. 

«  Hélène,  pardonne  !  A  genoux  devant  toi, 
divine  offensée,  je  m'abîme  dans  le  repentir  et 
l'adoration.  Entends  un  cri  où  tu  reconnaîtras 
l'accent  de  la  vérité,  s'il  y  a  en  ce  monde  une 
vérité  :  jamais  je  ne  t'ai  mieux  aimée,  parce  que 
jamais  je  ne  me  suis  plus  détesté. 

«  Ma  pensée  vient  de  voler  à  toi,  bien  incomplète, 
dans  la  gêne  de  quelques  mots  télégraphiques.  Je  don- 
nerais des  années  pour  hâter  d'un  jour  le  moment 
où  ces  lignes  t'apporteront  un  peu  de  satisfaction. 


NUIT  239 

«  Je  ne  savais  rien.  Je  reçois,  je  lis  tes  lettres,  y 
compris  celle  de  Bjélizy  :  le  sort  mauvais  qui  nous 
poursuit  a  voulu  qu'elle  s'attardât  sur  un  bâtiment 
empêché  ;  elle  m'a  rejoint  hier,  avec  tes  lettres  de 
mai.  Depuis  hier,  je  vis  dans  l'épouvante  de  ce 
que  je  vois  :  ton  martj're  ignoré,  ton  arrivée  au 
pays  de  notre  amour,  ta  chute  brusque  de  la  joie 
dans  le  désespoir.  Je  ne  savais  rien  ;  mais  j'aurais 
dû  deviner,  j'aurais  dû  croire. 

«  Tu  l'as  compris,  chère  femme,  il  fallait  partir  au 
reçu  de  cet  ordre,  sous  peine  d'infamie.  Tu  n'ac- 
cuses pas  mon  absence,  tu  n'accuses  rien,  créature 
de  bonté  :  tu  aurais  le  droit  d'accuser  mes  doutes 
et  ma  mobilité,  qui  t'ont  fait  souffrir  plus  que 
l'absence.  Tu  as  bien  lu  en  moi.  Oui,  je  n'ai  pas  eu 
la  première  vertu  de  l'amour,  la  patience  dans 
l'épreuve  ;  après  le  mal  du  doute,  j'ai  été  repris 
par  le  mal  de  mon  égoïsme,  par  mon  inquiétude 
de  vie  nouvelle  et  de  sensations  inéprouvées. 
L'égoïsme,  l'orgueil  et  la  lâcheté  qu'ils  engendrent, 
voilà  tout  ce  que  je  trouve  au  fond  de  moi,  quand 
j'y  regarde  à  ta  lumière.  Je  ne  sais  comment  tu  as 
pu  découvrir  dans  cet  être  misérable  un  objet  digne 
de  ton  attachement  :  sans  doute  parce  que  tout  est 
miroir  à  qui  projette  sur  autrui  sa  propre  perfection. 

«  Ah  !  ne  sois  pas  trop  sévère  pour  celles  à  qui  tu 
imputes  mes  déchéances  ;  celles-là  ou  d'autres,  si 
elles  ont  contribué  à  pourrir  le  fruit,  c'est  que  le  ver 
y  était  déjà.  J'ai  passé  mon  inutile  vie  à  me  payer 
de  mots,  moi  qui  prétends  ne  pas  croire  aux  mots  : 


240  JEAN  D'AGRÈVE 

je  ne  sais  quel  romantisme  de  pacotille,  je  ne  sais 
quels  sophismes  répandus  dans  l'air  de  mon  temps 
m'ont  obscurci  la  clarté  qui  garde  le  cœur  sain  et 
droit.  J'ai  cru  qu'un  homme  pouvait  impunément 
user  sa  force  à  essayer  des  sensations,  son  in- 
telligence à  collectionner  des  curiosités;  et  je 
m'imaginais  que  c'était  beau,  que  c'était  efficace 
pour  le  développement  de  la  puissance  latente  en 
chacun  de  nous  ;  et  j'étais  fier  de  ce  que  j'appelais 
mes  expériences,  pauvre  idiot  !  Quand  l'heure  est 
venue  de  me  montrer  égal  à  l'un  de  ces  grands 
bonheurs  si  lourds  à  porter,  je  n'en  ai  plus  trouvé 
la  force  ;  quand  il  a  fallu  combattre  la  douleur, 
j'étais  vaincu  d'avance  par  mon  passé  ;  mes  jours 
passés  fuyaient  derrière  moi  comme  des  soldats  en 
déroute,  ils  jetaient  la  panique  jusque  dans  mes 
jours  à  venir.  Je  n'ai  pas  deviné  assez  tôt  le  secret 
de  la  vie  :  l'homme  doit  rêner  son  imagination,  son 
cœur,  ses  sens,  et  attendre  patiemment  celle  qui 
passera  le  soir,  quand  elle  n'a  point  passé  le  matin, 
sur  le  chemin  où  on  l'a  méritée. 

«  Tu  as  passé  enfin,  tu  m'as  appelé,  c'était  trop 
tard  ;  de  celui  que  tu  appelais,  il  ne  restait  qu'une 
méchante  ombre.  Je  t'ai  apporté  tout  ce  que  j'avais 
lentement  ramassé  de  souillures  dans  les  égouts  de 
ce  monde  où  ma  vie  s'était  traînée  :  je  t'aurais 
corrompue,  si  l'on  pouvait  te  corrompre.  Je  n'ai  su 
te  donner  que  l'incohérence  et  la  furie  de  la  passion, 
à  toi  qui  avais  la  stabiHté  et  la  douceur  du  véri- 
table amour.  Un  moment,  je  m'y  suis  trompé  ;  aussi 


NUIT  241 

longtemps  que  ma  passion  ne  fut  pas  contrariée,  je 
m'étonnai  de  la  sentir  confiante  et  calme,  je  me 
crus  guéri  du  mal  natif  ;  tu  l'avais  endormi  mieux 
que  les  autres.  Mais  à  la  première  contrariété,  le 
mal  m'a  ressaisi  ;  en  dépit  de  mes  protestations  et 
de  mes  extases,  ce  fut  mon  châtiment  de  te  con- 
fondre alors  avec  les  autres. 

«  J'ai  douté,  parce  que  je  n'ai  jamais  su  com- 
prendre la  volonté  réfléchie  du  cœur  qui  t'avait 
brusquement  jetée  à  moi.  Esclave  de  mes  préjugés, 
ce  don  spontané  continuait  de  m'apparaître,  même 
quand  je  t'ai  mieux  connue,  comme  un  fait  in- 
quiétant, extraordinaire  ;  je  n'ai  pas  su  y  voir  ce 
qu'il  était  en  réalité  pour  toi,  un  anneau  négligeable 
dans  la  chaîne  solide,  unique,  invariable  de  tes 
actions  et  de  tes  sentiments  ;  un  don  de  peu 
d'importance  à  tes  yeux,  dans  le  don  autrement 
précieux,  infiniment  résolu,  de  toute  ta  vie,  de 
toute  ton  âme  vierge. 

«  Je  t'aimais  mal  quand  je  pensais  le  mieux 
t'aimer,  dans  mes  fougues  passagères  de  l'Ile  d'Or. 
Tu  m'as  enfin  appris  à  aimer  :  science  désormais 
inutile,  je  te  le  jure,  si  je  ne  dois  plus  l'appliquer 
avec  toi.  Tu  m'as  tout  appris.  Nous  avons  pu  nous 
persuader,  toi  dans  ta  modestie  et  moi  dans  ma 
vanité,  que  je  formais  ton  jeune  esprit  ;  c'est  lui 
qui  éclairait  le  mien.  Quand  je  t'ai  cueillie,  fleur 
naturelle  qui  s'ouvrait  dans  le  bonheur,  je  n'entre- 
voyais qu'une  partie  de  ta  grandeur.  Je  te  nommais 
ma  primitive  :  déjà  ta  simplicité  et  ta  raison  claire 


242  JEAN  D'AGRÈVE 

me  révélaient  un  monde  idéal,  plus  proche  de  la 
nature,  semblable  à  celui  que  nous  imaginons  aux 
anciens  âges  moins  tourmentés.  Depuis  lors,  la 
fleur  s'est  développée,  elle  a  porté  fruit  dans  la 
souffrance.  De  la  compréhension  instinctive  de  la 
nature,  tu  t'es  rapidement  élevée  à  l'intelligence  de 
tout  ce  qu'il  y  a  de  meilleur  dans  l'humanité,  de  tout 
ce  qu'il  y  a  d'accessible  en  Dieu.  L'amour  vrai  et  la 
douleur  t'ont  fait  parcourir,  en  quelques  moments 
d'une  vie  individuelle,  la  longue  route  où  le  genre 
humain  a  marché,  où  il  a  amassé  ses  lentes  acquisi- 
tions de  pitié,  de  charité,  de  lumière.  Le  malheur 
m'exaspérait  contre  les  hommes  et  me  révoltait 
contre  le  Ciel  ;  malheureuse,  tu  t'es  penchée  sur 
les  hommes,  comme  autrefois  sur  les  plantes  de  la 
vallée,  tu  les  as  compris  du  même  instinct,  tu  as 
aimé  chez  eux  l'affliction  qu'ils  avaient  en  commun 
avec  toi,  et  tu  as  regardé  le  Ciel,  parce  qu'il  ne 
pouvait  venir  que  de  là,  ton  amour  plus  grand  et 
plus  pur.  Le  symbole  exemplaire  que  tu  étais  pour 
moi  s'est  élargi,  agi'andi  :  il  embrasse  les  temps, 
il  me  montre  tout  l'achèvement  possible  de  la 
merveille  humaine  dans  les  merveilles  de  l'univers. 
O  Eve  tombée  de  ton  jardin  de  paradis  dans  les 
ronces,  remontée  en  aimant  et  en  souffrant  dans  un 
ciel  plus  haut,  Eve,  je  te  salue  et  je  t'adore, 

«  Listruit  par  toi,  je  crois  avoir  changé,  autant 
qu'on  peut  changer  en  une  nuit  ;  je  le  crois,  puisque 
j'ai  horreur  de  cet  étranger,  l'homme  égoïste, 
mobile   et    vain,    que    j'étais   encore   hier.     Une 


NUIT  243 

première  fois,  je  m'étais  flatté  de  retrouver  ma  vraie 
nature,  comme  je  disais  alors  sans  en  connaître  la 
pauvreté.  Un  accès  de  lassitude  et  de  misanthropie 
m'avait  rejeté  pour  un  temps  hors  du  monde  ;  j'en 
voyais  le  néant  ;  c'était  encore  mon  orgueil  qui 
parlait,  qui  s'opposait  au  monde,  parce  que  j'y 
avais  cherché  l'impossible  et  pris  seulement  le 
pire.  J'ai  appelé  rénovation  ce  qui  n'était  que 
l'exaspération  de  mes  faiblesses.  Ma  vraie  nature  ! 
Il  ne  fallait  pas  la  retrouver,  mais  la  perdre.  Tu  as 
fait  ce  miracle  de  m'en  dépouiller,  d'en  créer  une 
meilleure  qui  se  modèlera  de  loin  sur  la  tienne.  Si 
je  te  suis  rendu,  l'homme  que  je  serai  méritera 
peut-être  ton  amour,  qui  s'était  trompé  en  se  posant 
sur  celui  que  je  fus. 

«  Espérons,  mon  Hélène.  Ne  t'inquiète  pas  pour 
moi.  Tu  t'exagères  les  dangers  insignifiants  que 
nous  courons  dans  cette  lutte  contre  des  adver- 
saires peu  redoutables.  A  bord  de  nos  vaisseaux,  en 
mer,  nous  sommes  préservés  des  épidémies  qui 
éprouvent  dans  l'extrême  Orient  les  troupes  du 
service  continental.  Hélas  !  je  n'aurai  pas  la  chance 
d'être  rapatrié  à  l'hôpital  de  Port-Cros,  pour  y 
recevoir  les  soins  de  la  Dame,  de  la  Sœur  de  l'Ile 
d'Or.  Mais  mon  absence  sera  courte  ;  l'amiral 
compte  rentrer  en  France  après  ime  campagne 
vigoureusement  menée  ;  il  a  des  bontés  pour  moi, 
il  me  ramènera  avec  lui.  Jusque-là,  j'accomphrai 
un  devoir  qui  ne  me  distraira  pas  de  ta  pensée,  qui 
me  donnera  la  fierté  de  t'avoir  mieux  gagnée,  chère 


244  JEAN  D'AGRÈVE 

femme.  Je  serai  fort  désormais  pour  t'attendra  : 
promets-moi  de  m'imiter.  Tu  dois  attendre  et  me 
faire  crédit,  chérie,  afin  que  tu  puisses  juger 
l'homme  nouveau  que  je  t'annonce  et  pardonner  à 
l'homme  du  passé. 

<(  Mon  âme  affermie  uq  s'égarera  plus  hors  de  la 
route  que  tu  m'as  montrée.  Te  souviens-tu,  Hélène, 
de  la  toute  première  rencontre,  sur  la  Triomphante  ? 
Ta  main  s'était  posée  sur  cette  mystérieuse 
sensitive,  sur  l'aiguille  qu'une  vertu  inexpliquée 
attire  éternellement  vers  un  pôle  d'amour  inconnu. 
Voulais-tu  m'enseigner,  dès  cette  première  minute, 
ce  que  tu  serais  à  jamais  pour  moi,  le  pôle  toujours 
cherché,  l'orientation  infaillible  dans  la  nuit  et  la 
tempête  ?  Crois-le,  la  pauvre  aiguille  qui  a  tant 
oscillé  ne  déviera  plus  sous  ta  main. 

«  Humblement,  tendrement,  je  la  retiens  dans 
les  miennes  et  sous  mes  lèvres,  cette  frêle,  douce, 
forte  main,  je  la  couvre  de  baisers  et  de  larmes 
repentantes.  Je  la  supplie  de  répandre  encore  sa 
bonté  sur  cette  terre  ;  quand  elle  sera  trop  lasse  de 
s'y  meurtrir,  sache-le  bien,  mon  Hélène,  où  elle 
me  mènera  je  la  suivrai,  dans  la  vie  et  dans  la 

"10^^-  Jean.  » 

hélène  a  jean 

«  Hyères,  ce  i6  août. 

«  Jean,  le  bateau  qui  part  demain  te  jettera 
encore  cette  lettre.  Ils  emportent  tous  ma  pensée 
vers  toi  ;  aucun  ne  me  rapporte  la  tienne.  Je  serais 


NUIT  245 

devenue  folle,  si  quelques  télégrammes  ne  m'ap- 
prenaient depuis  un  mois  que  tu  existes,  que  tu 
ne  m'oublies  pas  tout  à  fait.  La  lettre  annoncée 
par  la  première  de  ces  dépêches  va  donc  arriver  à 
Marseille,  avec  le  paquebot  attendu  le  18,  après- 
demain  I  Je  me  consume  dans  l'attente  de  ce 
courrier.  Enfin,  je  vais  lire  dans  ton  cœur.  M'y 
retrou verai-je  ?  Est-il  possible  que  tu  aies  ignoré  si 
longtemps  mon  séjour  ici,  ou  que,  le  connaissant,  tu 
aies  cessé  d'écrire  ?  Tu  écrivais  encore  en  Russie, 
sans  doute.  Les  fâcheuses  nouvelles  que  je  reçois 
de  mon  protecteur  à  Pétersbourg  me  laissent 
deviner  le  sort  de  tes  lettres.  Figure-toi  qu'ils  ont 
retenu  les  premières,  celles  que  tu  m'adressais  des 
escales,  et  qu'ils  en  ont  abusé  ;  ils  en  prennent 
avantage  contre  moi  ;  on  veut  m 'arracher,  avec 
cette  arme,  de  nouvelles  concessions,  on  traîne  en 
longueur  une  affaire  que  je  croyais  résolue.  Il  ne  me 
manquait  dans  ma  désolation  que  ces  nouvelles 
alarmes  !  Mais  dois-je  m'en  émouvoir  ?  Ma  liberté 
a-t-eUe  encore  pour  moi  un  prix,  un  but  ?  J'attends 
que  tu  me  l'apprennes,  Jean. 

«  A  part  ce  surcroît  de  soucis,  que  te  dirai- je  de 
ma  vie  ?  Elle  est  telle  que  je  te  la  dépeins  depuis 
trois  mois,  concentrée  dans  mon  hôpital  de  Bagaud. 
Les  malades  rapatriés  continuent  d'y  affluer  ;  leurs 
récits  sont  de  plus  en  plus  terrifiants,  quand  ils 
racontent  les  souffrances  qui  vous  exterminent 
là-bas.  Et  voici  que  les  journaux  annoncent  la 
guerre  avec  la  Chine,  une  descente  de  votre  escadre 


246  JEAN  D'AGRÈVE 

à  l'île  de  Formose,  une  bataille  imminente  avec  la 
flotte  chinoise  !  Pas  im  de  vous  n'en  reviendra  ; 
ou  ceux  qui  reviendront  seront  semblables  à  ces 
pauvres  guenilles  humaines  que  nous  disputons  ici 
à  la  mort.  Elle  nous  en  prend  beaucoup  ;  notre  petit 
cimetière  de  Port-Cros  devient  trop  étroit  ;  chaque 
semaine,  de  nouvelles  épaves  vont  rejoindre  les 
anciennes  dans  ce  coin  d'oubli.  Le  Père  André,  le 
curé,  dit  tristement  qu'il  n'avait  jamais  eu  autant 
de  paroissiens. 

<i  Je  me  suis  liée  avec  lui  dajns  notre  oeuvre 
commvme  d'assistance.  Je  ne  le  connaissais  que  par 
tes  plaisanteries  d'autrefois  ;  tu  t'amusais  du  curé 
à  la  longue  barbe  qui  couvrait  ses  ruches  avec  le 
drap  mortuaire  ;  tu  prétendais  que  cet  ancien 
missionnaire  avait  pris  sa  retraite  à  l'Ile  d'Or  parce 
que  toutes  ses  ouailles  s'étaient  mangées  les  unes 
les  autres,  dans  le  pays  de  cannibales  qu'il 
évangélisait.  C'est  l'exacte  vérité,  mais  tu  avais  tort 
de  te  moquer.  Le  Père  André  est  un  homme 
intelligent  et  bon,  esprit  très  large  parce  que  son 
cœur  l'est  aussi  ;  comme  ceux  qui  ont  parcouru  le 
monde  et  vu  beaucoup  d'hommes  divers,  U  n'a 
aucune  étroitesse,  il  comprend  toutes  les  origina- 
lités de  pensée,  toutes  les  misères  d'àmiC.  La  ruine 
de  ses  missions  du  Congo  et  la  maladie  de  foie  qu'il  y 
a  contractée  l'ont  condamné  au  repos  dans  la  petite 
cure  de  Port-Cros,  créée  pour  lui  ;  ici,  dit-il,  parmi 
ces  gens  de  tous  les  pays,  il  se  croit  encore  un 
missionnaire.  Il  ne  peut  se  consoler  du  désastre  où  il 


NUIT  247 

a  perdu  les  centaines  de  petits  sauvages  qu'il  avait 
recueillis,  instruits,  qu'il  aimait  comme  ses  enfants. 

«  Il  hésitait  bien  un  peu,  à  nos  premières  ren- 
contres ;  on  avait  dû  me  faire  très  noire  dans  son 
esprit.  Puis,  nous  avons  causé,  nous  nous  sommes 
entr'aidés  en  soignant  nos  fiévi-eux.  Un  jour,  il  a 
regardé  dans  mes  yeux  de  chagrin  comme  les  vieux 
médecins  regardent  dans  les  yeux  des  malades  ;  et 
il  m'a  dit  :  «Madame,  vous  avez  quelque  grande 
peine  ;  laissez-moi  vous  donner  un  hvre  qui  l'adou- 
cira. )>  Il  m'a  prêté  une  Bible  ;  depuis  lors,  je  lis 
avec  avidité  les  deux  Testaments.  Le  Père  André 
a  raison  :  ce  livre  noie  nos  peines  dans  l'immense 
réservoir  cies  plus  anciennes  larmes,  de  toutes  les 
larmes  du  genre  humain.  Cette  vieille  plainte  me 
rapporte  l'écho  fraternel  que  tu  aimes,  mon  Jean, 
dans  la  plainte  infinie  de  ton  Océan.  N'est-ce  pas 
pour  moi  qu'a  été  dite  la  parole  que  je  Hsais  ce 
matin  :  «  Pourquoi  Dieu  donne-t-il  la  lumière  à 
celui  qui  souffre,  à  celui  qu'il  cerne  de  toute  part  ?  » 

«  Me  sachant  cernée  par  les  maux,  le  Père  André 
vient  quelquefois  me  voir,  quand  je  suis  trop  faible 
pour  passer  à  l'ile.  Je  lui  ai  tout  confié.  Que  veux- 
tu  ?  On  étouffe,  à  la  fin,  toute  seule,  il  faut  se  verser. 
Et  puis,  il  me  parle  de  toi.  Je  lui  ai  expliqué  ma 
position,  je  lui  ai  dit  qu'il  ne  devait  pas  me 
gronder  ;  que  j'étais  presque  et  que  je  serais 
bientôt  tout  à  fait  hbre  de  t'aimer.  Je  vois  que  ma 
situation  l'embarrasse  ;  mais  comme  il  est  très 
bon,   il   a  compris  qu'il   fallait   d'abord  secourir 


248  JEAN  D'AGRÈVE 

l'être  qui  périt  ;  il  entre  dans  mon  idée,  il  finit  par 
sourire,  cherche  à  m'égayer,  parle  de  la  belle  noce 
qu'il  voudrait  célébrer  dans  sa  petite  église  de 
planches.  Je  le  laisse  dire  :  j'aurai  peut-être  besoin 
de  son  ministère,  pour  cela,  ou  pour  un  autre 
service. 

«  Il  faut  bien  que  je  te  l'avoue,  mon  Jean,  pour 
m'excuser  s'il  m'arrivait  de  ne  plus  écrire  :  je  ne 
suis  pas  brillante,  ces  derniers  temps.  Maman,  qui 
ne  vaut  guère  mieux,  et  le  médecin  avec  elle  me 
font  la  guerre  sur  mes  fréquents  voyages  à  Bagaud  ; 
ils  assurent  que  je  me  fatigue,  ils  ne  savent  pas  que 
cela  seul  me  soutient,  puisque  dans  ton  île  et  parmi 
tes  soldats  je  suis  un  peu  moins  loin  de  toi.  Le 
docteur  n'est  pas  content  de  moi.  Nous  causions, 
hier  ;  je  lui  disais,  comme  je  te  l'ai  dit  souvent, 
que  je  retiens  ma  vie  par  un  perpétuel  effort, 
qu'elle  s'échapperait  d'elle-même,  si  je  la  laissais 
aller.  Il  a  haussé  les  épaules  ;  mais  j'ai  surpris 
ensuite  sa  conversation  avec  mère,  j'en  ai  retenu 
ceci  :  «  Ce  sont  des  enfantillages  ;  cependant,  il  y  a 
quelquefois  une  part  de  vérité  mal  aperçue  dans 
les  à-peu-près  des  gens  du  monde  sur  les  matières 
qu'ils  ignorent.  Le  chagrin  ne  tue  personne  ;  mais 
la  dépression  morale  permet  aux  maladies  réelles 
de  tuer  plus  facilement.  Votre  fille  est  dans  la 
catégorie  de  ceux  que  nous  appelons  des  sujets  sans 
défense  physiologique,  parce  qu'ils  sont  sans 
défense  ps3/choîogique.  Telle  indisposition  qui  ne 
compterait  pas  pour  l'individu  résistant  peut  mettre 


NUIT  249 

très  bas  ces  sujets  qui  s'abandonnent.  On  vit 
quand  on  veut  vivre  ;  on  ne  meurt  pas  quand  on 
veut  mourir,  mais  on  laisse  toutes  les  chances  de 
victoire  aux  maux  qui  nous  g-uettent  et  que  la 
volonté  de  vivre  tient  en  respect.  Il  faut  vouloir 
vivre.  »  —  Il  en  parle  à  son  aise,  le  docteur.  Pour- 
quoi le  voudrais-]' e  ? 

«  Le  Père  André  m'a  conté  une  superstition  qu'il 
a  observée  chez  quelques  peuplades  de  l'Afrique. 
Ces  sauvages  croient  qu'aucun  homme  ne  meurt  de 
mort  natiureUe  :  l'âme  est  attirée  hors  du  corps  par 
le  maléfice  d'un  passant  ;  le  sorcier  qui  l'a  saisie 
l'emporte  captive  ;  le  corps  délaissé  maigrit,  perd 
ses  forces,  il  meurt  s'il  ne  peut  recouvrer  son  âme. 
—  Tu  as  passé,  tu  as  pris,  je  ne  te  redemande  pas 
ta  captive,  oh  !  non  !  seulement...  seulement,  les 
sauvages  ont  raison,  le  corps  ne  vit  pas  sans  son 
âme. 

«  Pardon,  je  ne  dois  pas  t'attrister,  tu  n'as  pas 
trop  de  toute  ton  énergie.  Vous  êtes  à  la  veille  d'un 
combat.  Les  nouvelles  de  ce  maudit  pays  exhalent 
un  vent  de  mort.  Je  n'entends  parler  que  d'officiers 
blessés  ou  malades  en  Indo-Chine.  Ecris-moi  que 
tu  voudras  vivre,  comme  dit  le  docteur,  et  je  te 
promets  de  le  vouloir  aussi.  Ne  t'alarme  pas,  si  tu 
peux  encore  t'alarmer  à  mon  sujet  :  je  serai  vail- 
lante, je  me  défendrai,  je  vivi-ai,  pourvu  que  tu 
m'en  donnes  de  bonnes  raisons.  Je  les  attends. 
Oh  !  ce  bateau  qui  me  les  apportera  peut-être, 
comme  il  est  lent  !  —  Mais  s'il  ne  doit  pas  me  les 


250  JEAN  D'AGRÈVE 

apporter,  il  sera  toujours  trop  rapide.  Jean,  voilà 
trois  mois  que  je  n'ai  pas  vu  ce  mot  tracé  par  ta 
main  :  «  J'aime.  »  —  Et  j'ai  tant  besoin  que  tu 
m'aimes,  ce  soir.  Je  ressens  une  étrange  lassitude, 
et  en  même  temps  un  grand  bien-être,  comme  si 
j'allais  me  reposer,  en  toi.  Jean,  quoi  qu'il  arrive, 
je  t'ai  bien  aimé  ;  tu  as  eu  seul,  tu  auras  tous  mes 
souffles,  jusqu'au  dernier.  Je  te  redis  encore,  sous 
les  cyprès  qui  noircissent  à  la  place  où  j'attends, 
comme  ce  jour  où  tu  vins  enfin  :  —  Aimez-moi, 
voulez- vous  t*  —  Tu  veux,  toujours  ? 

HÉLÈNE.  » 


LE   PÈRE   ANDRÉ  AU  LIEUTENANT  d'AGRÈVE 
«  Port-CroSj  le  23  août  1884. 

«  Monsieur,  je  remplis  en  vous  écrivant  un  devoir 
de  mon  ministère  ;  et  j'exécute  une  volonté  sacrée. 
J'ai  à  vous  parler,  vous  le  devinez,  d'une  personne 
à  laquelle  vous  portiez  un  vif  intérêt.  Vous  devez, 
monsieur,  vous  armer  de  courage  pour  lire  ce  que 
j'ai  la  triste  mission  de  vous  apprendre.  Je  prie  le 
Seigneur  qu'il  augmente  en  vous  la  force  qu'il  nous 
dispense  pour  souffrir. 

«  Cette  pauvre  dame  s'était  surmenée,  depuis 
quelques  semaines,  dans  les  soins  qu'elle  rendait 
aux  soldats  du  Tonkin  hospitalisés  à  Bagaud.  Elle 
donnait  là  un  exemple  de  charité  active  qui  faisait 
l'édification  de  tous.  Mais  ses  forces  la  trahissaient 
visiblement  ;   il  ne  m'échappait  point  que  le  cœur 


NUIT  251 

ne  les  soutenait  plus,  parce  qu'un  chagrin  le 
dévorait.  Nous  l'avons  vainement  pressée,  sa  mère, 
le  docteur  et  moi,  de  prendre  quelque  relâche  ;  elle 
a  refusé  de  nous  écouter.  Le  17  encore,  elle  a  passé 
toute  la  matmée  aux  baraquements,  dans  cet  air 
saturé  de  germes  infectieux  ;  on  avait  amené  un 
nouveau  convoi  de  rapatriés;  elle  a  voulu  veiller 
à  leur  installation,  disant  qu'elle  ne  pourrait 
s'absenter  d'Hyères  le  lendemain,  qu'elle  attendrait 
tout  le  jour  l'arrivée  du  courrier  de  Marseille.  Un 
orage  avait  abaissé  la  température,  le  voyage  de 
retour  a  été  pénible,  elle  a  sans  doute  pris  froid. 
Appelé  en  ville  par  une  obligation,  je  l'accom- 
pagnais. Elle  fut  saisie  sur  mer  d'un  violent  frisson, 
elle  dût  s'aliter  en  rentrant. 

«  Le  lendemain,  la  fièvre  lente  qui  minait  cet 
organisme  pnt  un  caractère  aigu  ;  le  docteur 
observa  des  symptômes  paludéens,  il  manifesta 
des  inquiétudes.  Sur  son  conseil,  je  suis  resté  à  la 
disposition  de  ces  dames  :  Dieu  m'a  bien  inspiré. 
Le  19,  la  malade  fut  très  agitée,  elle  demandait  à 
chaque  instant  si  nous  avions  des  nouvelles  de 
Marseille,  si  l'entrée  en  rade  du  courrier  de  Chine 
était  signalée.  Nous  lui  dîmes  que  ce  bateau  avait 
un  léger  retard.  Elle  tomba  alors  dans  une  profonde 
prostration  ;  elle  n'en  sortit  le  20  que  pour  nous 
interroger  à  plusieurs  reprises  :  «  Le  bateau  ?  Le 
bateau  ?»  Le  docteur  hochait  tristement  la  tête, 
répétant  qu'il  n'y  avait  plus  de  défense,  plus  de 
lutte  et  que  ce  serait  rapide.  Dans  l'après-midi,  le 


252  JEAN  D'AGRÊVE 

facteur  remit  enfin  la  lettre  qu'elle  attendait. 
Elle  parut  retrouver  des  forces,  elle  voulut  lire 
elle-même.  A  mesure  qu'elle  lisait,  une  expression 
angélique  se  répandait  sur  son  visage  ;  les  couleurs 
de  la  vie  y  revenaient,  nous  eûmes  un  moment 
d'espoir.  —  «  Vous  êtes  mieux,  madame  ?  »  lui 
demandai-je.  —  «  Oh  !  oui,  répondit-elle,  bien 
mieux,  très  bien  1  Mais  pas  le  bien  d'ici-bas  :  je 
m'en  vais,  je  m'en  vais  contente.  »  Elle  se  fit  donner 
une  plume,  essaya  de  tracer  quelques  lignes,  sa 
main  s'y  refusa.  Elle  me  dit  alors  ces  mots,  que  j'ai 
le  devoir  de  vous  rapporter  textuellement  :  «  Mon 
bon  père,  promettez-moi  d'écrire.  Vous  direz  tout 
ce  qui  peut  le  consoler,  le  fortifier,  tout  ce  que  vous 
comptiez  nous  dire  au  jour  que  vous  me  faisiez 
espérer,  dans  votre  église  de  Port-Cros...  Vous 
joindrez  ceci  à  la  lettre,  »  —  elle  prit  dans  une  coupe 
une  tige  de  glaïeul  inclinée  sur  le  chevet  du  lit, 
—  «  vous  direz  que  l'Hélène  d'autrefois,  l'Hélène 
de  la  terre,  se  laisse  tout  entière  dans  cette  fleur. 
L'autre  remonte  à  Dieu  :  dites  qu'elle  part  en 
bénissant,  dites  que  je  l'emporte  tout  avec  moi, 
au  Ciel...  » 

«  Je  vis  que  la  fin  approchait  :  je  parlai  à 
l'agonisante  de  ses  devoirs.  Elle  reçut  les  secours 
de  notre  sainte  religion  avec  une  résignation 
touchante.  Je  dois  exprimer  ici  toute  ma  pensée, 
monsieur.  Depuis  quelque  temps,  je  causais  souvent 
avec  cette  personne  remarquable  des  vérités  et  des 
consolations  de  notre  foi.  Elle  n'en  avait  pas  des 


NUIT  253 

notions  aussi  précises,  aussi  fermes  que  je  l'eusse 
désiré  ;  malgré  son  humble  soumission,  je  sentais 
qu'elle  entendait  mal  mes  éclaircissements,  que 
cette  âme  allait  à  Dieu  par  d'autres  voies  qui  lui 
étaient  habituelles,  et  que  pourtant  elle  me 
rejoignait  en  Dieu,  avec  une  ferveur  que  j'enviais 
pour  moi-même.  A  ce  moment  suprême,  elle  n'avait 
pas  le  parfait  détachement  qu'il  faut  souhaiter  au 
chrétien  ;  elle  ne  pouvait  s'élever  au  ciel  que  sur 
les  ailes  d'un  amour  terrestre  dont  son  cœur  était 
encore  plein.  De  plus  scrupuleux  s'en  seraient 
inquiétés,  leur  rigidité  jugerait  peut-être  que  je 
n'ai  pas  exigé  assez.  Je  ne  suis  qu'un  pauvre 
missionnaire  d'Afrique,  j'ai  pratiqué  et  instruit  des 
hommes  rebelles  à  nos  formes  de  pensée  ;  ils  conti- 
nuaient de  mettre  leurs  idées  natives  dans  les  mots 
que  je  leur  enseignais  ;  jamais  ces  primitifs  n'ont 
pu  comprendre  ces  mots  comme  moi.  Cependant 
j 'ai  vu  là  des  âmes  pieuses,  leur  prière  autre  valait  la 
mienne,  elle  était  certainement  agréable  au  Dieu 
unique  qu'ils  voyaient  avec  des  yeux  différents  des 
miens.  Et  pour  ce  qui  est  des  attaches  terrestres,  je 
sais  leur  force  ;  il  est  beau  de  les  rompre  ;  mais 
quand  cette  grâce  n'est  pas  donnée,  j'estime  qu'on 
peut  mourir  dans  le  Seigneur  en  lui  rapportant  ces 
attaches  purifiées.  Je  crois  suivre  l'exemple  de  mon 
divin  Maître,  qui  ne  demandait  point  par  quels 
chemins  on  venait  à  lui.  Si  donc  vous  êtes,  comme 
je  l'espère,  monsieur,  pénétré  de  la  religion  de 
votre  enfance,  n'ayez  pas  d'inquiétudes  sur  l'âme 


254  JEAN  D'AGRÈVE 

que  j'ai  vue  partir,  pareille  aux  anges  qu'elle  allait 
rejoindre,  après  l'ardente  prière  faite  avec  moi  ;  je 
puis  bien  ajouter  :  avec  vous. 

<(  Elle  a  survécu  quelques  instants.  Repliée  en 
elle-même,  elle  ne  parlait  plus.  Elle  fit  signe 
d'ouvrir  la  fenêtre  ;  nous  pensâmes  qu'elle  voulait 
de  l'air,  nous  obéîmes.  C'était  l'heure  dernière  du 
jour,  si  belle  dans  nos  contrées.  D'un  effort  calme, 
la  malade  se  redressa  sur  son  lit  ;  ses  yeux  s'abais- 
sèrent sur  la  mer  endormie,  se  relevèrent  sur  les 
sommets  de  Port-Cros,  encore  lumineux,  qu'on 
voyait  dans  le  ciel  juste  en  face  de  la  fenêtre.  Elle 
montra  du  doigt  des  mouvemens  d'ailes  blanches 
sur  la  mer,  elle  murmura  :  «  Les  mouettes...  s'en 
vont...  à  l'Ile  d'Or...  »  Ce  furent  ses  derniers  mots. 
Toute  sa  vie  parut  revenir  dans  ses  yeux  étrange- 
ment graves,  étrangement  fixes,  qui  regardaient 
là- bas  ;  et  nous  fûmes  douloureusement  surpris 
quand  le  médecin,  se  penchant  sur  le  cœur,  nous 
dit  :  «  Il  ne  bat  plus.  »  La  vie  s'était  enfuie  dans  ce 
regard.  Elle  a  passé  de  nos  mains  comme  un  oiseau, 
avec  un  frisson  presque  imperceptible. 

«  Un  pli  posé  STir  sa  table  contenait  ses  dernières 
dispositions.  Elle  y  avait  écrit  : 

«  Libre  et  seule  maîtresse  de  ma  personne,  j'ordonne 
qu'on  m'ensevelisse  dans  le  cimetière  de  Pori-Cros. 
Ma  sépulture  devra  être  pareille  aux  autres  qui  sont 
là.  On  n'inscrira  sur  la  croix  que  mon  nom  :  Hélène.  » 

«  Elle  nous  recommandait  en  outre  d'expédier 


NUIT  255 

à  votre  adresse,  sur  le  Bavard,  un  paquet  de  lettres 
qui  vous  appartenaient,  disait-elle.  Vous  le  recevrez 
par  ce  même  courrier. 

«  Avec  le  consentement  de  sa  pauvre  mère,  —  le 
docteur  estime  que  la  vieille  dame  prendra  bientôt 
le  même  chemin,  —  nous  nous  sommes  religieuse- 
ment conformés  à  ses  volontés.  Je  lui  ai  fait  dans 
notre  île  des  funérailles  bien  simples,  touchantes 
par  le  concours  et  l'émotion  de  tous  nos  braves 
gens.  Savéû  tient  à  vous  en  donner  lui-même  le 
compte  rendu.  Je  veillerai  pieusement  sur  la  tombe 
qui  m'est  confiée. 

<<  Je  n'ai  pas  cru  déroger  à  mon  caractère, 
monsieur,  en  m'acquittant  de  la  mission  que 
j'avais  reçue  d'une  mourante.  Je  n'ai  point  à 
connaître  ce  qui  a  été  dans  le  passé  ;  je  sais  seule- 
ment que  j'ai  eu  l'édification  d'assister  à  une  fin 
exemplaire,  le  bonheur  de  consoler  celle  qui  avait 
l'ardent  désir,  et  qui  allait  avoir  le  droit  de  vous 
appartenir  devant  Dieu  ;  autant  que  je  puis  me 
prononcer  sur  les  latitudes  accordées  par  d'autres 
rites,  d'autres  lois,  d'autres  mœurs  ;  autant  que 
je  puis  préjuger  l'octroi  des  dispenses  dont  mes 
supérieurs  ecclésiastiques  disposent  seuls  dans  leur 
sagesse. 

«  La  courtoisie  que  vous  m'avez  montrée  dans 
quelques  rencontres  ne  m'autorise  pas  à  entre- 
prendre sur  vos  pensées  intimes.  Je  n'ajouterai 
qu'un  mot,  dicté  par  mon  devoir  de  prêtre  et  par 
mon  cœur  d'homme  :  je  vous  plains  de  tout  ce 


256  JEAN  D'AGRÈVE 

cœur,  monsieur,  si  vous  apprenez  ce  malheur  avec 
les  sentiments  que  je  présume  en  vous  ;  et  j'appelle 
vos  plus  sérieuses  méditations  sur  les  dernières 
paroles  que  j'avais  charge  de  vous  transmettre  : 
«  Dites-lui  que  je  l'emporte  tout  avec  moi,  au 
Ciel.  » 

«  Je    demeure,    monsieur,    votre    très    humble 
serviteur, 

ANDRÉ, 

Prêtre  des  Missions  étrangères, 
Ancien  délégué  au  vicariat  apostolique  de  l'Oubanghi, 
Desservant  à  l'île  de  Port-Cros.  » 


SAVEU   AU   LIEUTENANT   D'AGRÈVE 

«  Port-Cros,  le  24  août  1884, 
«  Mon  Capitaine, 

«  Faites  excuse  si  je  prends  la  liberté  de  vous 
écrire.  C'est  pour  vous  adresser  le  procès-verbal 
de  la  cérémonie,  et  pour  vous  dire  que  nous  avons 
bien  pensé  à  vous,  en  rendant  les  honneurs  régle- 
mentaires à  notre  pauvre  Dame.  Le  Père  André 
m'avait  fait  savoir  qu'elle  voulait  encore  passer 
à  l'île,  quoique  n'étant  plus.  Conséquemment,  j'ai 
appareillé  le  22,  j'ai  conduit  le  Souvenir  aux  Salins, 
par  une  jolie  brise  de  S.-E.  On  m'a  remis  ce  qui 
restait  de  ce  qui  était  si  beau.  J'avais  embarqué 
tout  plein  de  fleurs,  je  les  ai  arrimées  sur  la  pauvre 
chose,  pensant  bien  que  vous  auriez  fait  ainsi. 
J'avais  hissé  votre  pavillon  personnel,  en  berne, 
naturellement.  Vous  m'excuserez,  mon  Capitaine, 


NUIT  257 

nous  portions  la  voile  rose  ;  une  blanche  eût  été 
plus  convenable,  mais  je  n'en  ai  pas  d'autre  :  et 
puis,  elle  l'aimait  tant,  ça  lui  aura  réchauffé  le  cœur 
d'avoir  cette  toile  sur  son  dernier  lit,  bien  sûr. 

«  Nous  sommes  bien  venus.  La  mer  était  belle, 
bleue  et  claire,  on  eût  dit  tout  le  ciel  dedans  ; 
comme  au  premier  voyage  où  nous  l'avons  passée. 
Ah  !  je  me  rappelais  bien,  c'était  à  s'y  croire  encore, 
c'était  tout  pareil  avant-hier,  quand  on  ne  regardait 
pas  sous  les  fleurs.  Seulement,  le  curé  était  à  votre 
place  d'habitude,  et  il  disait  les  prières  des  tré- 
passés. La  mer  n'a  pas  de  pitié,  mon  Capitaine  ; 
on  passe  dessus  avec  la  joie,  avec  la  mort,  elle 
sourit  toujours  la  même  ;    elle  est  durable,  la  mer. 

«  Quand  nous  avons  accosté,  tout  le  peuple 
était  sur  la  jetée,  bien  respectueux  ;  les  femmes 
pleuraient  comme  pour  leur  enfant.  Le  Père  André 
a  fait  le  service  à  l'église  ;  puis  nous  avons  chargé 
la  bière,  Cordelio  et  moi  ;  si  légère,  elle  ne  pesait 
pas  plus  qu'un  oiseau.  En  haut  du  sentier,  devant 
le  cimetière,  nous  avons  trouvé  Zourdan,  dont 
c'est  l'état  :  il  nous  a  dit  que  c'était  prêt,  il  avait 
fait  très  convenablement  ce  qu'il  avait  à  faire. 
Alors  nous  avons  envoyé  notre  pauvre  ÏDame  dans 
le  lieu  de  son  repos.  Si  votre  vieux  Savéû  n'est  plus 
là  quand  vous  reviendrez,  mon  Capitaine,  —  on 
peut  bien  partir,  à  mon  âge,  quand  des  jeunesses 
comme  ça  vous  montrent  le  chemin,  —  vous  la 
retrouverez  sans  peine  :  c'est  dans  le  coin  à  droite, 
près  du  figuier,  entre  la  tombe  de  Cabass  et  celle 
9 


258  JEAN  D'AGRÊ\TB: 

du  naufragé  de  la  Lucie,  sous  le  plant  de  cinéraire. 
Il  n'y  a  qu'une  croix  noire  comme  les  autres,  elle  l'a 
voulu.  Nous  avons  prié  le  commandant  Jorioz 
d'écrire,  pour  que  les  lettres  soient  plus  riches.  Il 
V  a  écrit  : 

ICI    REPOSE    HÉLÈNE. 

«  Soyez  tranquille,  on  ne  la  laissera  pas  manquer 
des  fleurs  qu'elle  aimait.  —  Vous  aurez  bien  du 
chagrin,  mon  Capitaine,  même  dans  votre  plaisir 
de  faire  la  guerre  aux  Chinois,  avec  l'amiral  :  j'ai 
servi  sous  ses  ordres  ;  c'est  un  bon  chef,  il  ne  fait 
pas  tuer  le  monde  pour  rien.  En  1860,  quand  nous 
étions  sur  la  Victorieuse,  à  l'entrée  du  Peï-Ho... 
îlxcuse,  vous  n'avez  pas  affaire  à  mes  histoires  ; 
mais  vous  aurez  tout  de  même  bien  du  chagrin. 
J'ai  fait  trois  fois  le  tour  du  monde,  je  n'en  avais 
pas  vu  de  plus  douce.  Qu'y  faire  ?  Nous  sommes 
tous  ici  pour  la  mort  ;  c'est  la  vie,  n'est-ce  pas, 
mon  Capitaine  ?  Que  Dieu  vous  garde  et  donne 
sa  paix  à  celle  qu'il  a  prise.  Je  suis,  mon  Capitaine, 
avec  tout  le  respect  que  je  vous  dois, 

«  Votre  obéissant  gabier,  SavéÛ.  » 


A  M.    DU   PLANTIER 
MINISTRE   DE   FRANCE   AU   CAIRE 

«  Dejâa  Triomphante,  Tamsui,  île  de  Formosa 
10  octobre  1884. 

«  Monsieur  le  Ministre, 
«D'ordre  de  l'amiral  commandant  en  chef,  et 


NUIT  259 

en  mon  nom  personnel  comme  ami  du  lieutenant 
d'Agrève,  j'ai  l'honneur  et  le  chagrin  de  porter  à 
votre  connaissance  les  circonstances  dans  lesquelles 
notre  camarade  a  trouvé  une  fin  glorieuse.  D'Agrève 
ayant  perdu  récemment  son  oncle  de  Kermaheuc, 
nous  ignorons  s'il  lui  restait  des  parents  proches  ; 
il  vous  désignait  souvent  comme  son  plus  ancien 
et  plus  intime  ami,  vous  savez  sans  doute  quelles 
personnes  représentent  aujourd'hui  la  famille. 
L'amiral  a  jugé  qu'il  convenait  de  vous  adresser 
toutes  les  communications  dues  à  ces  personnes,  et 
il  vous  prie  de  leur  en  faire  part. 

<i  Chargé  de  commander  par  intérim  la  compagnie 
de  débarquement  du  Bayard,  le  lieutenant  d'Agrève 
avait  pris  rme  part  active  aux  opérations  heureuses 
qui  nous  firent  maîtres  de  Kélung,  les  i",  2  et  3 
octobre.  Le  5,  M.  le  contre-amiral  Lespès  reçut  la 
mission  de  réduire  les  forts  de  Tamsui  ;  il  amena 
dans  ces  eaux  le  La  Galissonnière,  la  Triomphante 
et  le  d'Estaing.  Le  petit  corps  de  débarquement 
formé  avec  les  combattans  de  ces  navires  fut 
renforcé  par  la  compagnie  du  Bayard,  détachée  de 
Kélung  à  cet  effet  ;  elle  rejoignit  la  Triomphante 
à  notre  mouillage  de  Tamsui.  L'état  de  la  mer  fit 
différer  l'attaque  des  forts  jusqu'au  8. 

«  Je  dois  mentionner  ici  un  fait  qui  peut  avoir 
son  intérêt  pour  les  proches  et  les  intimes  de  mon 
camarade.  Dans  la  soirée  du  7,  à  l'issue  du  conseil 
où  l'on  venait  d'arrêter  toutes  les  dispositions  pour 
l'action  du  lendemain,  une  mouche  remit  à  notre 


26o  JEAN  D'AGRÈVE 

bord  le  courrier  de  France,  arrivé  à  Hong-Kong 
par  le  paquebot  du  6.  D'Agrève  s'empara  d'un 
volumineux  paquet  à  son  adresse,  il  sortit  pour 
lire  ses  lettres.  Deux  ou  trois  heures  plus  tard, 
comme  je  faisais  une  ronde  de  nuit  sur  le  pont  de 
la  Triomphante,  j'eus  la  surprise  d'apercevoir  à 
l'arrière  un  homme  affalé  sur  l'habitacle  de  la 
boussole,  tenant  encore  à  la  main  des  lettres 
ouvertes,  et  qui  paraissait  en  proie  à  une  crise 
de  souffrance  physique  ou  morale.  Je  reconnus 
d'Agrève  :  il  se  redressa  à  ma  voix,  reprit  immédi- 
atement son  empire  habituel  sur  lui-même,  répondit 
à  mes  questions  que  ce  n'était  rien,  et  m'entretint 
de  certaines  omissions  auxquelles  il  fallait  parer 
pour  la  réussite  du  coup  de  main  projeté. 

«  Le  lendemain  8,  à  neuf  heures,  le  corps  de 
débarquement  prit  le  contact  de  l'ennemi  sur 
les  bords  de  la  rivière  de  Tamsui.  Les  relations 
officielles  vous  auront  instruit,  monsieur  le  Ministre, 
du  regrettable  insuccès  de  cette  journée.  Pour 
gagner  les  pentes  où  se  trouvaient  nos  objectifs, 
le  fort  Neuf  et  le  fort  Blanc,  nous  devions  traverser 
une  plaine  accidentée,  couverte  d'épais  fourrés  et 
coupée  de  haies  vives.  Formose  rappelle  la  Corse, 
la  végétation  y  revêt  le  même  aspect  dans  les 
maquis  impraticables  dont  l'île  est  semée.  Les 
Chinois,  embusqués  derrière  ces  défenses  naturelles, 
nous  reçurent  avec  fermeté.  Leur  tir  bien  dirigé 
fit  tout  d'abord  de  nombreuses  victimes  :  MM.  les 
iieutenans  Fontaine  et  Dehorter  tombèrent  mor- 


NUIT  261 

tellement  frappés  à  la  tête  de  leurs  compagnies. 
Un  flottement  se  produisit  sur  notre  front  d'at- 
taque, la  droite  de  la  ligne  plia  et  commença  de 
battre  en  retraite.  La  gauche,  menacée  d'être 
tournée  par  une  bande  d'environ  500  Chinois  qui 
débouchait  du  fourré,  imita  ce  mouvement.  La 
compagnie  du  Bayard,  déployée  de  ce  côté,  couvrit 
la  retraite. 

<i  D'Agrève  avait  manœuvré  sa  troupe  avec  ses 
quahtés  habituelles  de  prudence  et  de  sang-froid  ; 
nous  l'avons  toujours  connu  plus  soucieux  de 
ménager  ses  hommes  que  d'attirer  l'attention  sur 
lui  par  d'inutiles  témérités.  A  ce  moment,  du 
point  où  se  reformait  notre  tête  de  colonne,  on 
signala  un  de  nos  canons  Hotchkiss  embarrassé 
dans  le  branchage  d'une  haie,  sur  le  terrain  d'où 
se  retirait  la  compagnie  de  l'arrière-garde  ;  les 
servants  avaient  été  tués,  la  pièce  allait  fatalement 
tomber  aux  mains  de  l'ennemi.  D'Agrève  s'en 
aperçut,  il  fit  faire  demi-tour  à  ses  derniers  échelons 
et  se  mit  en  devoir  de  dégager  l'affût  roulant  du 
Hotchkiss.  L'opération,  vivement  conduite,  permit 
à  la  petite  troupe  de  ramener  le  canon  ;  mais  dans 
l'engagement  à  l'arme  blanche  qu'elle  soutint 
contre  les  coureurs  chinois,  un  soldat  blessé  d'un 
coup  de  lance  fut  entraîné  par  ces  irréguliers  ;  ils 
l'emportèrent  avec  leurs  hurlements  accoutumés, 
présage  trop  certain  du  sort  réservé  à  ce  mal- 
heureux. Nous  vîmes  alors  d'Agrève  s'élancer 
brusquement  sur  leurs  traces;    il  se  croyait  sans 


262  JEAN  D'AGRÈVE 

doute  suivi  par  le  reste  de  ses  hommes  ;  seul,  le 
matelot  attaché  au  service  du  lieutenant,  et  qui 
a  montré  dans  cette  affaire  un  grand  dévoûment  à 
défaut  d'intelligence,  s'engagea  sur  les  pas  de  son 
of&cier.  Ils  disparurent  tous  deux  derrière  un 
fourré  impénétrable  à  nos  lorgnettes.  Que  s'est-il 
passé  durant  le  court  moment  où  nous  les  perdîmes 
de  vue  ?  On  ne  le  saura  jamais  exactement.  Après 
quelques  minutes,  nous  aperçûmes  le  matelot 
ressortant  du  couvert  ;  il  courait  sous  le  feu  des 
Chinois,  aussi  vite  que  le  lui  permettait  le  fardeau 
qu'il  portait  sur  ses  épaules.  Ce  fardeau  était  le 
corps  de  notre  infortuné  camarade  ;  l'homme  le 
déposa  à  nos  pieds,  littéralement  criblé  de  balles, 
déjà  inanimé. 

«  Dois-je  rapporter  ici,  malgré  son  absurdité, 
le  récit  incohérent  que  nous  a  fait  le  matelot  ?  Le 
brave  garçon  est  un  de  ces  jeunes  gens  de  la  basse 
Bretagne,  ignorants  et  superstitieux,  chez  qui 
l'imagination  crédule  paraît  incapable  de  saisir 
les  réalités.  Interrogé  par  nous  en  présence  de 
l'amiral,  il  s'est  obstiné  dans  une  déposition  dont 
je  transcris  pour  mémoire  le  procès- verbal, 

«  Le  capitaine  et  moi,  dit  cet  homme,  nous 
sommes  sortis  de  l'autre  côté  du  fourré,  derrière 
les  Chinois  qui  emmenaient  le  fusilier.  Alors  le 
capitaine  s'est  arrêté,  il  a  regardé  en  l'air  devant 
lui,  avec  les  j^eux  qu'il  a  quand  il  voit  Notre-Dame 
Vous  ne  savez  peut-être  pas,  mon  Amiral,  mais  If 
capitaine,  il  était  très  pieux,  il  restait  des  fois  une 


NUIT  203 

heure  comme  ça,  quand  il  voyait  Notre-Dame.  Je 
connais  ce  regard-là,  c'est  celui  des  innocents  de 
chez  nous,  qui  la  voient.  Un  jour,  je  m'étais  risqué, 
j'avais  demandé  à  mon  officier  :  —  Mon  capitaine, 
bien  sûr  que  vous  voyez  Notre-Dame  ?  —  Oui, 
qu'il  m'avait  répondu,  moitié  riant,  moitié  sérieux. 
Quand  il  s'est  anêté  fixe  à  la  sortie  du  fourré,  je 
lui  ai  encore  fait  la  même  question  ;  cette  fois,  il 
était  très  sérieux,  il  a  dit  :  —  Oui,  je  la  vois,  elle 
m'appelle.  —  Et,  là-dessus,  il  a  remis  son  sabre  au 
fourreau,  il  a  pris  à  la  main  une  fleur  sèche  de  nos 
pays  qu'il  avait  en  poche,  et  il  est  parti  au  pas 
accéléré  vers  les  Chinois,  il  ne  s'est  arrêté  qu'à 
cinq  mètres  d'une  palissade  de  bambous  :  ces 
coquins  se  reformaient  derrière,  dans  une  espèce 
de  retranchement  qu'ils  avaient  fait  là.  Je  lui  criais  : 
—  Capitaine,  vous  allez  vous  faire  tuer  !  —  Je  me 
suis  défilé  tout  de  même  sur  ses  talons,  en  rampant 
dans  la  brousse,  pour  voir,  pour  ne  pas  le  laisser  là. 
Quand  les  jaunes  ont  vu  cet  officier  seul  devant 
eux,  ils  ont  été  si  ébaubis  qu'ils  n'ont  pas  tiré  ;  ou 
peut-être  ils  l'ont  pris  pour  un  parlementaire  qui 
voulait  racheter  le  fusilier,  rapport  à  ce  que  le 
capitaine  leur  faisait  des  signes,  comme  pour  leur 
proposer  d'échanger  l'homme  contre  lui.  Je  l'ai 
entendu  qui  leur  criait  :  —  Prenez-moi  à  sa  place  !  — 
Les  païens  n'ont  pas  compris.  Motus.  Alors  je  ci  ois 
bien  qu'il  leur  a  dit,  je  ne  suis  pas  très  siir  :  —  Tirez 
donc,  imbéciles,  —  mais  de  sa  voix  basse,  ennuyée, 
comme  quand  U  me  dit  sans  se  fâcher  :  —  Allan, 


204  JEAN  D'AGREVE 

laisse-moi  donc  dormir,  imbécile.  —  Rien  encore, 
mes  Chinois  ne  bougent  pas.  Alors,  il  a  levé  son 
revolver  et  fait  feu  sur  eux,  mais  sans  viser,  pour 
ainsi  dire.  Du  coup,  il  a  réveillé  les  brigands  ;  leurs 
remingtons  se  sont  abaissés  entre  les  bambous,  la 
décharge  a  couché  mort  mon  capitaine,  tel  que 
vous  le  voyez.  Ils  se  précipitaient  pour  le  prendre  ; 
heureusement,  il  leur  fallait  faire  un  détour  pour 
retrouver  le  passage  dans  la  palissade  ;  moi,  je 
m'étais  défilé  dans  la  brousse,  jusqu'à  la  place  où 
était  tombé  mon  officier  ;  je  l'ai  chargé  en  un 
temps,  j'ai  couru  sous  leurs  pruneaux,  que  j'en  ai 
partout  dans  mes  effets  ;  mais.  Dieu  micrci  et 
sainte  Anne,  mon  officier  ne  sera  pas  haché  par  les 
coupe-coupes  des  païens,  j'ai  rapporté  son  pauvre 
corps  pour  la  terre  chrétienne.  » 

«  Nous  n'avons  pu  tirer  autre  chose  du  matelot. 
Vous  me  pardonnerez,  monsieur  le  Ministre,  de 
transcrire  ces  divagations  ;  mais  je  vous  dois  tous 
les  détails,  même  invraisemblables,  d'où  peut 
jaillir  quelque  lumière  sur  les  derniers  moments 
de  notre  camarade.  Me  rappelant  son  indisposition 
de  la  veille,  je  me  suis  demandé  un  instant  s'il 
n'aurait  pas  été  frappé  d'une  de  ces  insolations  si 
fréquentes  ici,  surtout  dans  la  fatigue  et  le  trouble 
des  affaires  malheureuses  ;  mais  à  la  réflexion,  je 
croirais  volontiers  que  si  quelqu'un  a  été  victime 
d'im  accident  de  cette  nature,  c'est  plutôt  le 
matelot.  Quant  à  un  dessein  funeste  et  prémédité 
chez  un  homme  aussi  pondéré  que  l'était  d'Agrève, 


NUIT  265 

tout  exclut  ce  soupçon  :  tout,  jusqu'au  désordre 
dans  lequel  il  laisse  ses  papiers  intimes.  J'ai  fait 
ce  matin  l'inventaire  de  ses  effets  à  bord  du  Bayard  : 
une  cantine  renfermait  des  liasses  de  manuscrits 
et  de  correspondances  ;  je  n'ai  trouvé  aucune 
instruction  relative  à  la  destination  de  ces  papiers 
en  cas  de  malheur.  Nous  vous  expédions  par  le 
même  courrier  cette  cantine  avec  les  objets  per- 
sonnels du  lieutenant. 

«  En  l'absence  de  témoins  dignes  de  foi,  on  peut 
reconstituer  les  circonstances  de  sa  mort  d'une 
façon  aussi  naturelle  qu'honorable  pour  lui.  Le 
chef  de  compagnie  n'a  pas  supporté  l'idée  qu'un 
de  ses  hommes  allait  être  torturé  par  ces  barbares  ; 
il  a  voulu  le  dégager  à  tout  prix  ;  se  croyant  sui\'i 
par  sa  troupe,  il  s'est  avancé  imprudemment  dans 
la  brousse.  Les  Chinois  ont  aussitôt  prononcé  un 
retour  offensif  contre  cet  isolé  :  il  a  succombé  sous 
leur  feu.  Cette  expUcation  si  plausible  a  été  adoptée 
par  le  chef  d'état-major  et  consignée  dans  les 
rapports  officiels  ;  c'est  également  en  ces  termes 
que  l'ordre  du  jour  de  l'amiral  a  porté  à  la  con- 
naissance de  la  flotte  la  mort  glorieuse  du  lieutenant 
Jean  d'Agrève. 

«  Il  ne  pouvait  être  question  d'inhumer  notre 
camarade  dans  cette  terre  que  nous  étions  con- 
traints d'abandonner  aux  Chinois  :  nous  savons 
trop  de  quelles  hideuses  violations  de  sépulture  Us 
sont  coutumiers.  Nous  avons  rapporté  sa  dépouille 
à  bord.  En  le  déshabillant,  on  a  trouvé  sur  une 


266  JEAN  D'AGRÈVE 

feuille  de  carnet  quelques  mots  tracés  à  la  hâte  r 
il  aura  sans  doute  eu  le  temps  et  la  présence 
d'esprit  de  les  écrire  avant  d'expirer  : 

«  Si  possible,  mes  restes  en  France,  cimetière  de 
Port-Cros.  Sinon,  à  la  mer,  de  la  Triomphante, 
par  le  couronnement.  C'est  ma  volonté.  D'Acrève.  •' 

«  Le  magasinier  a  vainement  cherché  dans  les 
soutes,  durant  les  heures  affairées  qui  suivirer.t 
cette  fâcheuse  expédition,  du  plomb  en  quantité 
suffisante  pour  confectionner  un  cercueil.  Nous 
étions  dépourvus.  D'autre  part,  les  nombreuses 
et  larges  blessures  du  lieutenant  amenaient  une 
décomposition  rapide.  Quelque  iimsitée  que  soit 
aujourd'hui  l'immersion  pour  un  ofQcier,  l'amiral 
a  décidé  de  passer  outre,  vu  le  cas  de  force  majeure 
et  la  volonté  formelle  du  défunt.  Les  règlements 
veulent  que  ces  tristes  missions  soient  confiées 
à  des  bâtiments  légers  qui  vont  les  accomplir  au 
large  :  nous  n'avions  pas  d'aviso  à  Tamsui  ;  sur 
ce  point  encore  l'amiral  a  fait  céder  les  règlements 
devant  la  nécessité  et  le  désir  catégorique  exprimé 
par  le  mourant.  D'ailleurs  la  Triomphante  gagnait 
le  large  ce  même  soir,  pour  chercher  un  mouillage 
plus  sûr. 

«  Vous  connaissez,  monsieur  le  Ministre,  et  je 
n'ai  pas  à  vous  décrire  la  cérémonie  simple  et 
émouvante  des  funérailles  en  mer.  Voici  le  relevé 
du  livre  de  bord. 


NUIT  267 

<i  Aujourd'hui,  8  octobre  1884,  en  vue  de  Formose, 
un  quart  d'heiu-e  avant  la  fin  du  jour,  le  navire  a 
mis  ses  pavillons  en  berne  pour  l'immersion  d'un 
officier.  Le  corps  du  lieutenant  Jean  d'Agrève,  tué 
à  l'ennemi,  a  été  porté  sur  la  dunette  par  les 
maîtres  du  bord  et  enveloppé  dans  les  couleurs 
nationales,  La  compagnie  de  débarquement  du 
Bayard,  en  subsistance  à  bord,  a  pris  les  armes. 
L'aumônier  a  dit  les  prières.  L'état-major  et 
l'équipage  ont  défilé  devant  le  corps.  Au  coucher 
du  soleil,  les  clairons  ont  sonné  les  honneurs 
funèbres  :  selon  sa  volonté,  l'officier  a  été  immergé 
du  pont  de  la  Triomphante,  par  le  couronnement. 
Dieu  fasse  grâce  au  Heutenant  Jean  d'Agrève, 
rendu  à  la  mer.  » 

«L'amiral  me  charge  de  vous  dire,  et  j'ajoute 
en  notre  nom  à  tous,  que  ce  vaillant  officier  em- 
porte l'estime  et  les  regrets  de  ses  chefs,  de  ses 
camarades.  Veuillez  en  trouver  ici  le  témoignage, 
monsieur  le  Ministre,  et  agréez  les  sentiments  de 
haute  considération  avec  lesquels  j'ai  l'honneur 
d'être 

«  Votre  respectueux  serviteur, 

HORQUIN, 

Lieutenant  de  vaisseau 
à  bord  de  la  Triomphavfe.  ] 


268  JEAN  D'AGRÈVE 

Le  ministre  reclassa  silencieusement  dans  le 
portefeuille  les  papiers  qu'il  venait  de  nous  lire. 
Cette  opération  achevée,  il  reprit  : 

—  Vous  comprenez  maintenant  comment  ces 
reliques  intimes  sont  en  ma  possession.  D'Agiève 
n'avait  plus  de  parents  ;  je  suis  resté  dépositaire 
de  la  cantine  qui  renfermait,  avec  les  Quarts  de 
nuit  et  les  lettres  d'Hélène,  toutes  celles  qu'il  avait 
écrites  à  son  amie,  qu'elle  lui  renvoya  du  lit  de 
mort,  et  qu'il  reçut  la  veille  du  combat  de  Tamsui. 
Je  ne  vous  ai  lu  qu'une  partie  de  ces  correspon- 
dances, les  passages  qui  peuvent  servir  de  points  de 
repère  à  un  coup  d'œil  rapide  sur  les  félicités  et  les 
désespoirs  de  ces  deux  cœurs.  Je  n'ai  pu  vous  lire 
les  lettres  écrites  par  Jean  pendant  les  trois  derniers 
mois  ;  elles  allaient  chercher  à  Hyères  celle  qui 
n'existait  plus  à  leur  arrivée.  Que  sont-elles  de- 
venues? Je  l'ignore.  Pauvres  pensées  des  morts 
qui  se  croisaient  et  se  manquaient  après  eux  sur 
la  mer  ! 

Vous  comprenez  aussi,  maintenant,  pourquoi 
je  ne  vous  ai  pas  refusé  cette  lecture,  au  risque  de 
vous  donner  une  étrange  idée  de  ma  discrétion.  Il 
m'a  paru  que  les  deux  personnes  à  la  mémoire 
desquelles  je  m'intéresse  n'avaient  pas  trop  à  en 
redouter  l'effet.  Si  elles  furent  sévèrement  jugées 
de  leur  vivant  par  ceux  qui  soupçonnaient  leur 
intimité,  votre  impression  corrigera  peut-être  ce 
qu'il  y  eut  d'excessif  dans  ces  jugements  mal 
informés.  Qu'importe  d'ailleurs  ?  Elles  ont  sombré 


NUIT  269 

dans  un  oubli  si  profond  !  De  toutes  deux  on  peut 
véritablement  dire  que  leurs  noms  furent  écrits 
sur  l'eau.  Il  n'en  demeure  même  pas  un  vestige  sur 
la  terre. 

A  plusieurs  reprises,  j'avais  formé  le  projet 
d'aller  porter  sur  la  tombe  d'Hélène  un  souvenir  de 
Jean.  Je  devais  ce  dernier  service  d'amitié  à  celui 
que  les  flots  de  l'Océan  n'auront  pas  roulé  jusqu'au 
rendez- vous  où  elle  l'attendait.  Les  affaires,  les 
diverses  tyrannies  de  la  vie  m'ont  toujours  con- 
traint de  différer.  Enfin,  l'hiver  dernier,  au  cours 
de  ce  déplacement  à  Nice  que  je  fis  avec  quelques- 
ims  d'entre  vous,  pendant  cette  disparition  de  deux 
jours  sur  laquelle  vous  me  plaisantiez,  je  me  suis 
rendu  à  Port-Cros.  J'ai  eu  peine  à  reconnaître  la 
vallée  et  la  maison,  modifiées  par  les  travaux,  par 
les  embellissements  du  nouveau  propriétaire.  Le 
petit  cimetière  avait  reçu  plusieurs  couches  suc- 
cessives d'occupants,  avec  l'afflux  des  rapatriés 
tonkinois  dans  l'hôpital  où  ils  venaient  achever 
de  mourir.  La  lutte  pour  la  \'ie,  pour  la  place  au 
soleil,  continue  jusque  chez  les  morts.  Nulle  croix 
ne  portait  le  nom  d'Hélène  :  son  souvenir  s'était 
évanoui  avec  celui  de  ses  voisins,  les  anonymes 
naufragés.  Personne  ne  put  me  renseigner.  Le  Père 
André  était  mort  et  remplacé  par  im  jeune  prêtre 
venu  de  loin.  Mort  de  son  absinthe,  le  commandant 
Jorioz.  Seuls  les  plus  humbles  témoins  de  cette 
histoire,  Zourdan,  Cordélio,  Savéû,  vivaient  encore. 
Mais    si    vieux  !    Leur    mémoire    était    brouillée. 


270  JEAN  D'AGREVE 

Savéû  chercha,  parut  se  rappeler  quelques  détails 
s'embarrassa,  et  finit  par  conclure  : 

—  Peut-être...  J'en  ai  tant  vu  de  choses...  Il 
passe  tant  de  choses  sur  la  mer  ! 

La  charmante  Ile  d'Or  donnait  ses  mêmes  fleurs 
à  de  nouveaux  hommes,  oublieux  des  anciens.  Jean 
avait  raison  :  il  semble  qu'une  force  hostile  se  soit 
acharnée  jusqu'au  bout  à  pulvériser  ces  deux 
pauvres  ombres,  jouets  de  l'antique  Fatalité. 

— •  Dites  mieux,  dites  l'Expiation,  qui  peut 
seule  nous  inspirer  quelque  indulgence  pour  ces 
deux  coupables.  Ils  avaient  mérité  leur  sort  par 
leur  faute,  ils  ont  expié  leur  rébeUion  contre  les  lois 
divines  et  hmnaines. 

Cette  sentence  tombait  de  la  bouche  du  jeune 
homme  grave,  néo-chrétien,  venu  de  la  Suisse 
romande  pour  réussir  à  Paris. 

Du  Plantier  le  dévisagea,  avec  ces  yeux  vitreux 
qu'il  s'était  composé  dans  la  carrière  pour  certaines 
occasions,  et  dont  on  ne  savait  jamais  si  l'on  y 
devait  lire  :  «  Monsieur,  je  m'honore  de  penser 
entièrement  comme  vous,  »  ou  :  «  Monsieur,  je 
vous  tiens  pour  un  parfait  imbécile.  »  Ennemi  par 
état  des  affirmations  coupantes,  il  répondit  sur  le 
ton  de  condescendance  polie  qu'il  prenait  dans 
ces  occasions  : 

—  Sans  doute,  sans  doute,  mon  jeune  ami  ; 
mais,  vous  qui  êtes  si  bien  avec  Dieu,  vous  savez 
certainement  qu'il  s'est  réservé  le  soin  de  juger. 
Il  s'en  acquittera  mieux  que  nous.  Il  voit  plus  loin. 


NUIT  271 

plus  au  fond,  plus  longtemps  ;  et,  ce  que  vous 
négligez  peut-être  de  faire,  quand  il  regarde  nos 
cœurs,  il  les  voit  à  travers  les  larmes  que  nous 
avons  versées.  J'ai  idée  que  cette  eau-là  dévie  son 
regard  du  côté  de  la  pitié. 

Port-Cros,  septembre — Costebelle,  31  décembre  1896. 


FIN 


IMPRIMERIE    NELSON,     EDIMBOURG,    ECOSSE 

PRINTED    IN    GREAT    BRITAIN 


P^  VogUé,  Eugène  Marie  I-Ielchior, 

2476       vicomte  de 
V63J4  Jean  d'Agrève 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


:.J2^  ^.Li'yjosaaoEtÊtaB/SffiaKVAiJM/jt/MaM^dJeAtAMaf^^